XVII. — L*art a-t il pour objet le perfectionnement morale
On peut appliquer à ce principe ce qui a été dit de l'instruction. L'art en lui-même n'a jamais pour but l'immoralité ; mais il ne se propose pas non plus de produire un effet moral. Si de toutes les productions artistiques ou poétiques, d*un caractère pur, on peut dégager une idée morale, il faut pour cela uue eiplication, et la morale appartient à celui qui sait la tirer. Enfin la doctrine du perfectionnement moral, pour être conséquente avec elle-même, ne peut pas se contenter de ce qu'il est possiUf d'extraire une morale d'une œuvre d'art ; elle voudra que cette morale apparaisse comme le but essentiel. Elle ira plus loin, elJe ne permettra de représenter que des sujets moraux ; car l'art i le choix, et il doit choisir ce qui est en rapport avec son but.
Ce qu'il y a de vicieux dans cette manière de voir, comme dao>
toutes celles gui lui sout analogues, c'est que Fart est alors relatif à quelque chose qui lui est étranger ; c'est que son but propre, c'est-à-dire ce qui le constitue essentiellement, ce qui fait qu'il est par lui-même, n'est pas en lui, mais hors de lui. Il n'est ainsi qu'un instrument pour la réalisation d'une fin étrangère à la sphère qui lui est propre -, tandis qu'au contraire, l'art est appelé à manifester la vérité sous des formes sensibles et qu'à ce titre il a son but en lui-même dans cette représentation et cette manifestation. Car tout autre but, l'instruction, la purification, l'amélioration morale, la fortune, la gloire, etc., ne convient point à l'art comme tel, et ne constitue point son idée.
Poétiquç, p. 29 à 45.
XYIir. — De r idéal comme objet de Fart et de la poésie.
Si nous jetons un coup d'oeil sur tout ce qu'embrasse l'existence humaine, nous avons le spectacle des intérêts divers qui se partagent notre nature et des objets destinés à les satisfaire. Nous remarquons d'abord l'ensemble des besoins physiques auxquels correspondent toutes les choses de la vie matérielle, et auxquels se rattachent la propriété, l'industrie, le commerce, etc. A un degré plus élevé se place le monde du droit, la famille, l'État et tout ce que renferme celui-ci dans son sein. Vient ensuite le sentiment religieux qui naît dans l'intimité de l'âme individuelle, s'alimente et se développe au sein de la société religieuse. Enfin la science s'offre à nous avec la multiplicité de ses directions et de ses travaux, embrassant dans ses divisions l'universalité des êtres.
Dans le même cercle se meut Vart destiné à satisfaire l'intérêt que l'esprit prend à la beauté, dont il lui présente l'image sous des formes diverses.
Dans la vie réelle, l'homme essaie d'abord de détruire l'opposition qui est en lui par la satisfaction de ses besoins physiques. Mais tout dans ces jouissances est relatif, borné, fini. Il cherche donc ailleurs dans le domaine de l'esprit à se procurer le bonheur et la liberté par la science et l'action. Par la science, en effet, il s'affranchit de la nature, se l'approprie et la soumet à sa pensée. Il devient libre par l'activité pratique en se réalisant, dans la société civile, la raison et la loi avec lesquelles sa volonté s'identifie, loin d'être asservie par elles. Néanmoins, quoique dans le monde du droit la liberté soit reconnue et respectée, son
côté relatif y exclusif et borné, est partout manifeste ; partout eUe rencontre des limites.
L'homme alors, enfermé de toutes parts dans le fini et aspirant à en sortir, tourne ses regards vers une sphère supérieure plus pure et plus vraie où toutes les oppositions et les contradictions du fini disparaissent, oii la liberté se déployant sans obstacles et sans limites atteigne son but suprême. Cette région est celle de l'art et sa réalité Vidéal.
La nécessité du beau dans l'art et la poésie se tire donc de rimperfectiou du réel. La mission de l'art est de représenter, sous des formes sensibles, le développement libre de la vie et surtout de l'esprit. C'est alors seulement que le vrai est dégagé des circonstances accidentelles et passagères, aôranchi de la loi qui le condamne à parcourir la série des choses finies. C'est alors qu'il arrive à une manifestation extérieure qui ne laisse pas voir les besoins du monde prosaïque de la nature, à une représentation digne de lui, qui nous offre le spectacle d'une force Ubre, ne relevant que d'elle-même, ayant en elle-même sa propre destination, et ne recevant pas ses déterminations du dehors.
La vérité dans l'art ne peut donc être la simple fidélité, à laquelle se borne ce qu'on appelle Timitation de la nature. Elle consiste dans l'expression parfaite de Vidée que l'art manifeste et réalise. L'art ramène tout ce qui, dans le réel, est souillé par le mélange de l'accidentel et de l'extérieur, à cette harmouie àe l'objet avec sa véritable idée. Il rejette tout ce qui, dans la représentation, n'y répond pas, et c'est d'abord par cette purification qu'il produit l'idéal ; il flatte la nature comme on le dit des peintres de portraits. Du reste, le peintre de portraits lui-même qui a le moins affaire avec l'idéal doit flatter dans ce sens, laisser de côté les accidents insignifiants et mobiles de la figure, pour saisir et représenter les traits essentiels et permanents de la physionomie qui sont l'expression originale de l'âme ; car c'est exclusivement le propre de l'idéal de mettre en harmonie là forme extérieure avec l'âme.
Cette propriété de ramener la réalité extérieure à la spiritualité; de sorte que l'apparence extérieure conforme à l'esprit en soit la manifestation, constitue la nature (]e Vidéal. Cependant, cette spiritualisation, même dans la poésie, ne va pas jusqu'à présenter Tidée générale sous sa forme abstraite ; elle s'arrête au point intermédiaire, où la forme purement sensible et l'esprit pur se rencontrent et se trouvent d'accord. L'art est placé
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i ce milieu précis, où l'idée ne pouvant se développer sous sa orme abstraite et générale, reste enfermée dans une réalité indidduelle. Celle-ci, de son côté, dégagée de tout alliage, s'offre dans me harmonie parfaite avec l'idée.
Il résulte de là que, dans un ouvrage d'art ou de poésie, le senible ne doit être donné que comme l'apparence du sensible. Ce [ue Tesprit cherche en lui ce n'est ni la réalité matérielle, ni 'idée dans sa généralité abstraite, mais un objet sensible dégagé le tout l'échafaudage de la matérialité.
L'objet d'art tient le milieu entre le sensible et le rationnel ! î'est quelque chose de spirituel qui apparaît comme matériel, j'art et la poésie créent donc à dessein, en tant qu'ils s'adressent lux sens ou à l'imagination, un monde d'ombres, de fantômes, de représentations fictives, et l'on ne peut pas pour cela les accuser l'impuissance, comme incapables de produire autre chose que des formes vides de réalité. Ces apparences, l'art ne les admet pas pour elles-mêmes, mais dans le but de satisfaire un des besoins les plus élevés de l'esprit, parce qu'elles ont la puissance de faire vibrer les cordes de l'âme humaine jusque dans ses profondeurs les plus intimes.
Une autre conséquence, c'est qu'une œuvre d'art ou de poésie Qe peut exister qu'autant que l'esprit la pénètre en tout sens, et lu'elle est sortie de l'activité créatrice de l'esprit.
Poétique^ p. 45 et suiv.