‹ Extraits des grands philosophesChapitre 288 sur 331 · XI. — Des différents arts et du rang de la poésie · texte numérisé non relu

XI. — Des différents arts et du rang de la poésie

xpression ne fournit pas seulement les règles générales des elle donne encore le principe gui permet de les classer, effet, toute classification suppose un principe gai serve de re commune.

a cherché un tel principe dans le plaisiri et le premier des i paru celui gui donne les jouissances les plus vives. Mais avons prouvé gue l'objet de l'art n'est pas le plaisir: le plus Dins de plaisir gu'un art procure ne peut donc être la vraie re de sa valeur.

te mesure n'est autre gue l'expression. L'expression étant t suprême, l'art gui s'en rapproche le plus est le premier de [es arts.

is les arts vrais sont expressifs, mais ils le sont diversement. iz la musigue ; c'est l'art sans contredit le plus pénétrant, is profond, le plus intime. Il y a physiguement et moraleentre un son et l'âme un rapport merveilleux. Il semble gue

rame est un écho où le son prend nne puissance nooréUe. Oa raconte de la musique ancienne des choses extraordinaires. Et il ne faut pas croire que la grandeur des effets suppose ici des moyens très-compliqués. Non, moins la musique fait de bruit, et plus elle touche. Donnez quelques notes à Pergolèse, donnes-loi aussi quelques voix pures et suaves, et il tous ravit jusqu'au del, il vous emporte dans les espaces de l'infini, il vous plonge dans d'ineffables rêveries. Le pouvoir propre de la musique estd^ounir à l'imagination une carrière sans limites, de se prêter avec une souplesse étonnante à toutes les dispositions de chacun, d'irriter ou de bercer, aux sons de la plus simple mélodie, nos sentiments accoutumés, nos affections favorites. Sous ce rapport, la musiqiie est un art sans rival : elle n'est pourtant pas le premier des tfts.

La musique paye la rançon du pouvoir immense qui lui a été donné ; elle éveille plus que tout autre art le sentiment de Tinfini, parce que tout en elle est arrêté avec la dernière précisicm. Telle est la force et eu même temps la faiblesse de la musique: elle exprime tout et elle n'exprime rien en particulier. La scalpture, au contraire, ne fait guère rêver, car elle repré-sente nettement teUe chose et non pas telle autre. La musique ne peint pas, elle touche ; elle met en mouvement Timagination, non celle qui reproduit des images mais celle qui fait battre le cœur, car il est absurde de borner Timagination à l'empire des images. Le cœur une fois ému ébranle tout le reste ; c'est ainsi que la musique peut indirectement et jnsqu*à un certain point susciter des images et des idées ; mais sa puissance directe et naturelle n*est ni sur l'imagination représentative ni sur rintelligeuce ; elle est sur le cœur : c'est un assez bel avantage.

Le domaine de la musique est le sentiment, mais là même son pouvoir est plus profond qu'étendu, et si elle exprime certains sentiments avec une force incomparable, elle n'en exprime qu'un fort petit nombre. Par voie d'association, elle peut les réveiller tous, mais directement elle en produit très-peu ; et encore les plus simples et les plus élémentaires, la tristesse et la joie arec leurs mille nuances. Demandez à la musique d'exprimer la magnanimité, la résolution vertueuse, et d'autres sentiments de ce genre, elle en est aussi incapable que de peindre un lac ou une montagne. Elle s'y prend comme elle peut ; elle emploie le large, le rapide, le fort, le doux, etc., mais c'est à l'imagination à £air^ ^'^ reste, et l'imagination ne fait que ce qui lui platt. Sous la le mesure, celui-ci met une montagne et celui-là l'océan ; b

uerrier y puise des inspirations héroïques, le sditaire des ins^ irations religieuses. Sans doute les paroles déterminent Tezpresion musicale, mais le mérite alors est à la parole, non à la lusique ; et quelquefois la parole imprime à la musique une récision qui la tue et lui ôte ses effets propres, le vague, Tobs* aritéy la monotonie, mais aussi Tampleur et la profondeur, allais presque dire l'infinitude. Je n'admets nullement cette imeuse définition du chant : une déclamation notée. Une simple éclamation bien accentuée est assurément préférable à des acompagnements étourdissants ; mais il faut laisser à la musique on caractère, et ne lui enlever ni ses défauts ni ses avantages. L ne faut pas surtout la détourner de son objet et lui demander e qu'elle ne saurait donner. Elle n*est pas faite pour exprimer [es sentiments compliqués et .factices, ou terrestres et vulgaires. k>n charme singulier est d'élever l'âme vers l'inAni. Elle s'allie lonc naturellement à la religion, surtout à cette religion de l'in- Ini qui est en même temps la religion* du cœur ; elle excelle à ransporter aux pieds de l'éternelle miséricorde l'âme tremblante lur les ailes du repentir, de l'espérance et de Tamour...

Entre la sculpture et la musique, ces deux extrêmes opposés, »t la peinture, presque aussi précise que Tune, presque aussi louchante que l'autre. Gomme la sculpture, elle marque les formes risibles des objets, mais en y ajoutant la vie ; comme la musique, Bile exprime les sentiments les plus profonds de l'âme, et elle les exprime tous. Dites-moi quel est le sentiment qui ne soit pas sur la palette du peintre ? Il a la nature entière à sa disposition, le monde physique et le monde moral, un cimetière, un paysage, m coucher de soleil, l'océan, les grandes scènes de la vie civile )t religieuse, tous les êtres de la création, par-dessus tout le î&age de l'homme, et son regard, ce vivant miroir de ce qui se »as8e dans l'âme. Plus pathétique que la sculpture, plus claire [ue la musique, la peinture s'élève, selon moi, au-dessus de ontes deux, parce qu'elle exprime davantage la beauté sous toutes es formes, l'âme humaine dans toute la richesse et la variété de es sentiments.

Hais l'art par excellence, celui qui surpasse tous les autres, »arce qu'il est incomparablement le plus expressif, c'est la ►oésie. '

I«a parole est l'instrument de la poésie ; la poésie la façonne

Son usage et l'idéalise pour lui faire exprimer la beauté idéale.

'Ue lui donne le charme et la puissance de la mesure ; elle en

fait quelque chose d'intermédiaire entre la voix ordinaire et la musique, quelque chose à la fois de matériel et d'immàtérieli da fini, de clair et de précis, comme les contours et les formes les plus arrêtées, de vivant et d'animé comme la couleur, de pathétique et d'infini comme le son. Le mot en lui-même, surtout le mot choisi et transfiguré par la poésie, est le symbole le plus énergique et le plus universel. Armée de ce talisman qu'elle a fait pour elle, la poésie réfléchit toutes les images du monde sensible, comme la sculpture et la peinture ; elle réfléchit le sentiment comme la peinture et la musique, avec toutes ses variétés, que la musique n'atteint pas, et dans leur successioa rapide que ne peut suivre la peinture, aussi arrêtée et immobile que la sculpture ; et elle n'exprime pas seulement tout cela, elle exprime ce qui est inaccessible à tout autre art, je veux dire la pensée, entièrement séparée des sens et même du sentiment, la pensée qui n'a pas de formes, la pensée qui n'a pas de couleur, la pensée qui ne laisse échapper aucun son, qui ne se manifeste -dans aucun regard, la pensée dans son vol le plus sublime, dans son abstraction la plus affirmée.

Songez-y. Quel monde d'images, de sentiments, de pensées i la fois distinctes et confuses, suscite en vous ce seul mot : la patrie! et cet autre mot, bref et immense : Dieu t Quoi de plus clair et tout ensemble de plus profond et de plus vaste I '

Dites à l'architecte, au sculpteur, au peintre, au musicien même, d'évoquer ainsi d'un seul coup toutes les puissances delà nature et de l'âme 1 Ils ne le peuvent, et par là ils reconnaissent la supériorité de la parole et de la poésie.

Ils la proclament eux-mêmes, car ils prennent la poésie pour la mesure de la beauté de leurs œuvres ; ils les estiment à proportion qu'elles se rapprochent davantage de l'idéal poétique. Et le genre humain fait comme les artistes. Quelle poésie I s'écriet-on, à la vue d'un beau tableau, d'une noble mélodie, d'une statue vivante et expressive. Ce n'est pas là une comparaison arbitraire, c'est un jugement naturel qui fait de la poésie le type de la perfection de tous les arts, l'art par excellence, qui comprend tous les autres, auquel tous aspirent, auquel nul ne peut atteindre.

Et cela ne veut pas dire que les arts doivent imiter servilement la poésie, et copier ses chefs-d'œuvre ; loin de là, quand ils le tentent, la plupart du temps ils s'égarent, ils perdent leur propre génie, sans dérober celui de la poésie. Mais la poésie bâtit à son

gré comme Tarchitecture ; elle les fait simples ou magnifiqaes ; tous les ordres lui obéissent ainsi que tous les systèmes ; les différents âges de Tart lui sont égaux ; elle reproduit, s'il lui plaît, le classique ou le gothique, le beau ou le sublime, le mesuré ou Pinflni. Lessing a pu comparer, avec la justesse la plus exquise, Homère au plus parfait sculpteur, tant les formes que ce ciseau merveilleux donne à tous les êtres sont déterminées avec netteté I Et quel peintre aussi qu'Homère, et, dans un genre différent, le Dante 1 La musique seule a quelque chose de plus pénétrant que la poésie, mais elle est vague, elle est bornée, elle est fugitive. Outre sa netteté, sa variété, sa durée, la poésie a aussi les plus pathétiques accents. Rappelez-vous les paroles que Priam laisse tomber aux pieds d'Achille en lui redemandant le cadavre de son fils, plus d'un vers de Virgile, des scènes entières du Gid et de Polyeucte, la prière d'Esther agenouillée devant Dieu^ les chœurs d'Esther et d'Athalie. Dans le chant célèbre de Pergolèse, Siabat mater dolorosa, on peut demander ce qui émeut le plus de la musique ou des paroles. Le Dies irœ^ dies illa^ récité seulement, est déjà de l'effet le plus terrible. Dans ces paroles formidables, tous les coups portent, pour ainsi dire ; chaque mot renferme un sentiment distinct, une idée à la fois profonde et déterminée. L'inteUigence avance à chaque pas, et le cœur s'élance à' sa suite. La parole humaine, idéalisée par la poésie, a la profondeur et l'éclat de la note musicale; et elle est lumineuse autant que pathétique ; elle parle à l'esprit comme au cœur; elle est en cela inimitable, unique ; elle rassemble en elle tous les extrêmes et tous les contraires, dans une harmonie qui redouble leur effet, et où tour à tour paraissent et se développent toutes les images, tous les sentiments, toutes les idées, toutesles facultés humaines, tous les replis de l'âme, toutes les phases des choses, tous les mondes réels et tous les mondes intelligibles I

Du vrai, du beau et du bien^ ibid.

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