‹ Extraits des grands philosophesChapitre 289 sur 331 · XII. — Différence du droit et du désir · texte numérisé non relu

XII. — Différence du droit et du désir

Saint-Lambert a défini la justice : « Une disposition à nous conduire envers les autres comme nous désirons qu'ils se conduisent envers nous. »

Mais ce n'est pas seulement parce que nous désirons que les autres nous respectent, que nous devons les respecter ; nous les devons respecter parce qu'ils sont respectables en eux-mâmes,

dans leur personne^ dans leur honneur, et par oonséqnent aussi, dans Jours Jbiens ; et ils sont respectables parce qu'ils sont des hommes et non des choses, parce qu'ils sont des êtres intelligents et Ubres, d'une nature excellente qui a en elle une dignité inviolable à la passion. Oui, Thomme est digne de respect; voilà pourquoi nous le devons respecter ; le désir d'un autre d'étie respecté, et notre désir de l'être par lui, n'est le fondement ni de son devoir ni du nôtre. Quand même, à force de magnanimité Oq d'humilité, nous serions parvenus à n'éprouver pas le désir de n'être point offensés dans notre honneur, les autres n'auraient pas pour cela le droit de nous offenser ; quand nous nous serions mis, par exemple, au-dessus de la calomnie dirigée contre nons, nous n'aurions pas acquis le droit de calomnier les autres, et ils n'auraient pas celui de nous calomnier ; quand nous serions assez généreux ou assez riches pour nous laisser dérober avec indifférence la moitié de notre fortune, nul autre n'aurait le droit de nous dérober une obole. Il y a plus : quand un autre aurait le désir de nous servir CQmme un esclave, sans conditions et sans limites, d'être pour nous une chose à notre usage, un pur instrument, un bâton, un vase, et quand nous aurions l'ardent désir de nous servir de lui en cette manière, et de le laisser se servir de nous en la même façon, cette réciprocité de désirs ne nous autoriserait ni l'un ni l'autre à cet absolu sacrifice, parce que le désir ne peut jamais être le titre d'un droit, parce qu'il y a quelque chose en nous qui est au-dessus de tous les désirs, partagés ou non partagés, à savoir, le devoir et le droit, la justice. C'est à la justice qu'il appartient d'être la règle de nos désirs, et non pas à nos désirs d'être la règle de la justice. L'humanité tout entière oublierait sa dignité, elle consentirait à sa dégradation, elle tendrait les mains à l'esclavage, que la tyrannie n'en serait pas plus légitime ; la justice éternelle protesterait contre un contrat, qui, fùt-il appuyé sur les désirs réciproques les plus authentiquement exprimés et convertis en lois solennelles, n'en est pas moins nul de plein droit, parce que, comme l'a très-bien dit Bossuet, il n'y a pas de droit contre le droit, c'est-à-dire point de contrats, de conventions, de lois humaines contre la loi des lois, la loi naturelle. C'est cette loi naturelle, cette justice, indépendante des désirs souvent insensés et toujours mobiles des hommes, que Saint-Lambert et son école n'ont pas connues.

Philosophie sensualistey page 207, v« leçon.

ini. - Des droits naturels de l'homme. Leur rapport ayec la jnstiee.

«levé à ses propres yeux par le sentiment de sa liberté, mme se juge supérieur à toutes les choses gui Tenvironnent ; stime qu'elles n'ont d'autre prix que celui qu'il leur donne, :e qu'elles ne s'appartiennent point à elles-mômes. n se renaît le droit de les occuper, de les appliquer à son usage, de Qger leur forme, d'altérer leur arrangement naturel, d'en 3, en un mot, ce qu'il lui plalt, sans qu'aucun remords pé- ■e dans son âme.

e premier fait moral que la conscience atteste est donc la dir A de la personne relativement aux choses, et cette dignité de particulièrement dans la liberté.

a Ûberté, qui élève l'homme au-dessus des choses, l'oblige rapport à lui-même. S'il s'attribue le droit de faire des choses [u'il lui plaît, il ne se sent pas celui de pervertir sa propre ire ; au contraire, il se sent le devoir de la maintenir et de Bctionner sans cesse la liberté qui est en lui. Telle est la loi nière, le devoir le plus général que la raison impose à la 11- ,é. Ainsi le caprice, la violence, l'orgueil, l'envie, la paresse, ;empérance, sont des passions que la raison ordonne à mme de combattre, parce qu'elles portent atteinte à la liberté Itèrent la dignité de la nature humaine, a force libre qui constitue l'homme lui est respectable à luine ; de même, toute force libre lui est respectable, et la liberui paraît grande et noble en soi, partout où il la rencontre, quand les hommes se considèrent, ils se trouvent, les uns ime les autres, des êtres libres.

négaux par tout autre endroit, en force physique, en santé, en uté, en intelligence, ils ne sont égaux que par la liberté : car homme n'est plus libre qu'un autre. Ils font tous de la libertés usages différents ; ils ne sont pas plus ou moins libres, ils s'appartiennent pas plus ou moins à eux-mêmes. A ce titre, is à ce titre seul, ils sont égaux. Aussitôt que ce rapport natuse manifeste, l'idée majestueuse de la liberté mutuelle dévête celle de la mutuelle égalité, et par conséquent l'idée du >ir égal et mutuel de respecter cette liberté, sous peine de s traiter les uns les autres comme des choses et non pas nie des personnes, ^vers les choses je n'ai que des droits ; je n'ai que des devoirs

envers moi-môme ; envers vous j*ai des droits et des devoirs qni dérivent du môme principe. Le devoir que j 'ai de vous respecter est mon droit à votre respect ; et réciproquement, vos devoirs envers moi sont mes droits envers vous. Ni vous ni moi nous n'ivous d'autre droit l'un envers Tautre que le devoir mutuel de nous respecter tous les deux.

Il ne faut pas confondre la puissance et le droit. Un être pourrait avoir une puissance immense, celle de l'ouragan, de la foudre, celle d'une des forces de la nature : s'il n'y joint la liberté, il n'est qu'une chose redoutable et terrible : il n'est point une personne, il n'a pas de droits. Il peut inspirer une terreur immense ; il n'a pas droit au respect. On n'a pas de devoirs envers lui.

Le devoir et le droit sont frères. Liour mère commune est la liberté. Ils naissent le même jour, ils grandissent, ils se développent et périssent ensemble.

On pourrait dire que le droit et le devoir ne font qu'un et sont le même être envisagé de deux côtés différents. Qu'est-ce, en effet, nous venons de le dire, et on ne saurait trop se le répéter à soi-même et aux autres, qu'est-ce que mon droit à votre respect, sinon le devoir que vous avez de me respecter, parce que je suis un être libre ? Mais vous-même vous êtes un être libre, et le fondement de mon droit et de votre devoir devient pour vous le fondement d'un droit égal et en moi d'un égal devoir.

Je dis égal de l'égalité la plus rigoureuse, car la liberté, et la liberté seule, est égale à elle-même. Voilà ce qu'il importe de bien comprendre. Il n'y a d'identique en moi que la personne; tout le reste est divers ; par tout le reste les hommes difièrenti car la ressemblance est encore de la difTérence. Gomme il n*7 a pas deux feuilles qui soient les mêmes, il n'y a pas deux hommes absolument les mêmes par le corps, par la sensibilité, par Timagination, par la mémoire, par l'entendement, par Tesprit, par le cœur. Mais il n'est pas possible de concevoir de différence entre le libre arbitre d'un homme et le libre arbitre d'un autre. Je suis libre ou je ne le suis pas. Si je le suis, je le suis autant que vous, et vous Têtes autant que moi; il n'y a pas là de plus et de moins; on est une personne morale tout autant et au même titre qu'une autre personne morale. La volonté, qui est le siège de la liberté, est la même dans tous les hommes. Elle peut avoir à son service des instruments différents, des puissances différentes, et par cou*

Tuent inégales, soit matérielles, soit spirituelles. Mais les puis-

sances dont la volonté dispose ne sont pas elle, et ne la mesurent pas'exactementi car elle n'en dispose point d'une manière ab* solue. Le seul pouvoir libre est celui de la volonté, et celui-là Test essentiellement. Si la volonté reconnaît des lois, ces lois ne sont pas des mobiles, des ressorts qui la meuvent : ce sont des lois idéales, celle de la justice, par exemple ; la volonté reconnaît cette loi, et en même temps elle a la conscience de pouvoir s*y conformer ou l'enfreindre, ne faisant l'un qu'avec la conscience de pouvoir faire l'autre, et réciproquement. Là est le type de la liberté et en môme temps de la vraie égalité.

La liberté, avec l'égalité ainsi définie, engendre tous les droits et tous les devoirs. Le développement le plus intime du moi libre est la pensée. Toute pensée, comme telle, considérée dans les limites de la sphère individuelle, est sacrée. La pensée en soi, uniquement occupée à la recherche de la vérité, c'est la philosophie proprement dite. La philosophie exprime dans son degré le plus pur et le plus élevé la liberté et la dignité de la pensée. La liberté philosophique est donc la première de toutes les libertés.

. Un autre développement intime de la pensée est la pensée religieuse. Les religions, comme les philosophies, contiennent plus ou moins de vérité ; il en est une qui surpasse incomparablement toutes les autres ; mais toutes ont un droit égal à leur libre exercice, en tant du moins qu'elles n'ont rien de contraire à la dignité de la personne humaine.

Une religion, par exemple, qui autoriserait la polygamie, c'està-dire l'oppression et l'avilissement de la femme, cette moitié de l'humanité, ne pourrait être soufferte. Un culte qui, en recomxoandant à ses fidèles d'observer entre eux la bonne foi et la sincérité, les en dispenserait envers les fidèles des autres cultes, devrait être interdit. Il en serait de même de toute congrégation religieuse qui imposerait à ses membres l'entière abdication de leur libre arbitre, et leur prescrirait de se considérer à l'égard de leur chef comme de simples choses, comme un bâton ou comme "im cadavre.

XIY. — Ou droit de propriété.

La propriété est sacrée, parce qu'elle représente le droit de la l^rsonne elle-même. Le premier acte de pensée Ubre et personnelle est déjà un acte de propriété. Notre première propriété,

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c'est iious-mémSt c'est notre moit c'est notre liberté^ c*ett notie pensée ; toutes les autres propriétés dérivent de celle-là et la réfléchissent.

L'acte primitif de propriété consiste dans Pimposition libre de la personne humaide sur les choses ; c'est par là que je les fais miennes : dès lors, assimilées à moi-même, marquées du sceaa de ma personne et de mon droit, elles cessent d'être de simples choses à l'égard des autres, et par conséquent elles ne tombent plus sous leur occupation et sous leur appropriation. Ma propriété participe do ma personne ; elle a des droits par moi, si je puis in'exprimor ainsi, ou, pour mieux dire, mes droits me suivent en elle, et ce sont ces droits qui sont dignes de respect.

La théorie qui fonde le droit de propriété sur une occupation primitive touche à la vérité, elle est même vraie, mais elle a besoin d'être expliquée. Ou'est-ce qu'occuper? C'est faire sien, c*ust s'approprier. 11 y avait donc, avant l'occupation, une propriété première que nous étendons par l'occupation ; cette propriété première, au delà de laquelle on ne peut remonter, c'est notre porsoime. Colto i)er$onne, ce n'est pas notre corps; notre corps est à nous^ il n'est pas nous. Ce qui constitue la personne, c*o«t cssentioUoniont, nous l'avons établi depuis longtemps, notre activité voloutairo et libre, car c'est dans la conscience de cette lihrt^ i^nori;io quo le moi s'aperçoit et s'affirme. Le moi, voilà la propriiMi^ primitive ot origmollû, la racine et le modèle de toutes io* auitx^s.

Ouiconque no part (>as do cette pnopriété première, évidente )\ar oUe-uu^uu\ est incapable d*en étahÛr aucune l^itimement, \% quM le sacbe ou rignoi>e, il est condamné à un perpétod (vnrali^gisiue : il suppose toi\jours ce qui est précisément en question.

Iaî moi est donc une propriéuS évidemment sainte et sacrée. k\)ur effacer le Uire des autres pnophélés^ il faut nier celle-là, œ qui e^s^t im)v\^ihle ; ei, si on la reconnaiu par une oonséquenoe UiV^«^iTx> il faut T>^\M)ualire toutes les autres, qui ne sont que celle-U «ianifi^su>e et déveloptxV. Xoti>e corps n est à nous q« <\>wwe le siece ei riusirunieiU de noire personne^ et il est après elie t-ïOlT^ ^^Tv^î^ne^e la plus inùme^ Tout ce qui n^esî pas une pe^ ^MU^e^ c*<^t-À->îire loui œ qui n'esî jvas doué d\ane acajiité ùûell^^.ute Cl hliw^^ c'«4-Jk-dirô enoore loat ce qui r/rsi jols doué de 4\M)$c)e^>c<e« est une ch^^\ Les cJ^oses sont sans di^t^ le diàt )Vesi que ^iaus U ^leTso^ii^. Kt les personnes n'ont ]^oint de ànoii

sur les personnes ; elles ne peuvent les posséder ni en user à leur gré : fortes ou faibles, elles sont sacrées les unes aux autres.

La personne a le droit d'occuper les choses, et en les occupant elle se les approprie ; une chose devient par là propriété de la personne, elle lui appartient à elle seule, et nulle autre personne n'y a plus de droit. Ainsi le droit de première occupation est le fondement de la propriété hors de nous; mais il suppose luimême le droit de la personne sur les choses, et, en dernière analyse, celui de la personne, comme étant la source et, le principe de tout droit.

La personne humaine, intelligente et libre, et qui à ce titre s'appartient à elle-même, se répand successivement sur tout ce qui l'entoure, se l'approprie et se l'assimile, d'abord son instrument immédiat, le corps, puis les diverses choses inoccupées dont elle prend possession la première, et qui servent de moyen, de matière ou de théâtre à son activité.

Après le droit de premier occupant, vient le droit qui naît du travail et de la production.

Le travail et la production ne constituent pas, mais confirment et développent le droit de propriété. L'occupation précède le travail, mais elle se réalise par le travail. Tant que Toccupation est toute seule, elle a quelque chose d'abstrait en quelque manière, d'indéterminé aux yeux des autres, et le droit qu'elle fonde est obscur ; mais, quand le travail s'ajoute à Toccupation, il la déclare, la détermine, lui donne une autorité visible et certàiïie. Par le travail, en efiet, au lieu de mettre simplement la main sur une chose inoccupée, nous y imprimons notre caractère, nous nous l'incorporons, nous l'unissons à notre personne. C'est là ce qui rend respectable et sacrée aux yeux de tous la propriété sur laquelle a passé le travail libre et intelligent de l'homme. Usurper la propriété qu'il possède en qualité de premier occupant est une action injuste ; mais arracher à un travailleur la terre qu'il a arrosée de ses sueurs est aux yeux de tous une iniquité révoltante.

XV. — Le gouvernement a pour objet la protection des droits naturels.

Il résulte ^e ce qui vient d'être dit, que le droit naturel repose sur un seul principe, qui est la sainteté de la liberté de l'homme. Le droit naturel, dans ses applications aux diverses relations des hommes entre eux et à tous les actes de la vie sociale, contient et

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engendre le droit civil. Comme en réalité le seul sujet du dxoil civil est l'être libre, le principe gui domine le droit dvil tout entier est le respect de la liberté; le respect de la liberté s'appdb la justice.

La justice confère à chacun le droit de faire tout ce qu*il vent, sous cette réserve que l'exercice de ce droit ne porte aucune atteinte à l'exercice du droit d'autrui. L'homme gui, pour exercer sa liberté, violerait celle d'un autre, manquant ainsi à laU même de la liberté, se rendrait coupable. C'est toujours envers k liberté gu'il est obligé, gue cette liberté soit la sienne ou celle d'un autre. Tant que l'homme use de sa liberté sans nuire à la liberté de son semblable, il est en paix avec lui- môme et avec les autres. Mais aussitôt qu'il entreprend sur des libertés égales à la sienne, il les trouble et les déshonore, il se trouble et se déshonore lui-même, car il porte atteinte au principe même qui fait son honneur et qui est son titre au respect des autres.

La paix est le fruit naturel de la justice, du respect que les hommes se portent ou doivent se porter les uns aux autres, i ce titre qu'ils sont tous égaux, c'est-à-dire qu'ils sont tous libres.

Mais vous concevez que la paix et la justice ont des adTer* saires permanents et infatigables dans les passions, filles da corps, et naturellement ennemies de la liberté, fille de rftme. Quiconque enfreint la liberté est coupable, et par conséquent répréhensible ; car l'homme n'a pas seulement le droit de défendre sa liberté, il en a le devoir. De là l'idée de la répression et la légi' timité du droit de punir. Si l'homme, coupable seulement envers sa propre liberté, ne relève que du tribunal de la raison et de la conscience ; dès qu'il trouble des libertés égales à la sienne, il est responsable devant ses semblables, il mérite d'être traduit devant un tribunal qui punisse les violateurs de la justice et de la paix, les ennemis de la liberté publique.

Mais qui composera ce tribunal ? Qui pourra saisir et punir le coupable? Qui sera dépositaire de la puissance nécessaire poor faire respecter la liberté, la justice et la paix ? Ici vient l'idée de gouvernement.

La société est le développement régulier, le commerce paisible de toutes les libertés, sous la protection de leurs droits réciproques. •

Mais la force qui doit servir peut nuire aussi. L'art sodil n'est autre chose que l'art d'organiser le gouvernement de oanière qu'il puisse toujours veiller efficacement à la défense des

insUtations protectrices de la liberté, sans jamais pouvoir tourner contre ces institutions la force qui lui a été confiée pour les maintenir.

Le principe et l'objet de tout gouvernement humain digne de ce nom est la protection des droits naturels, comme Tout reconnu les deux nations modernes qui ont porté le plus haut le génie de Torganisation sociale, l'Angleterre dans le fameux bill des droits, et surtout la France dans l'immortelle déclaration des droits de rhonune et du citoyen.

Justice et charité.

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