XVI. — Des deyoirs de charité qui incombent au gouyernement
ou la charité publique.
Le gouvernement d'une société humaine est aussi une personne morale. Il a un cœur comme l'individu ; il a de la générosité, de la bonté, de la charité. Il y a des faits légitimes et même universellement admirés, .qui ne s'expliquent pas, si on réduit la fonction du gouvernement à la seule protection des droits. Le gouvernement doit aux citoyens, mais en une certaine mesure, de veiller à leur bien-être, de développer leur intelligence, de fortifier leur moralité.
Mais la charité n'échappe pas à la loi qui place le mal à côté du bien, et condamne les choses les meilleures aux périls qu'entraîne leur abus. G*est alors que s'applique la triste maxime : Ce qu'il y a de pire est la corruption de ce qu'il y a de meilleur. La justice elle-même, si on s'y renferme exclusivement, sans y joindre la charité, dégénère en une sécheresse insupportable. Un malheureux est là souffrant devant nous. Notre conscience est-elle satisfaite, si nous pouvons nous rendre le témoignage de D'avoir pas contribué à sa souffrance ? Non, quelque chose nous dit qu'il est bien encore de lui donner du pain, des secours, des consolations. De son côté, la charité peut avoir aussi ses dangers. Slle tend à substituer son action propre à l'action de celui qu'elle vent servir ; elle efface un peu sa personnalité, et se fait en quelque sorte sa providence. Pour être utile aux autres, on s'impose à eux, et on risque d'attenter à leurs droits. L'amour, en se donnant, asservit. Sans doute il ne nous est pas interdit d'agir sur autrui ; nous le pouvons toujours par la prière et l'exhortation ; nous le pouvons aussi par la menace, quand nous voyons un de nos semblables s'engager dans une action criminelle ou in-
sensée. Nous avons mdme le droit d'employer la force q[uand la passion emporte la liberté et fait disparaître la personne. C'est ainsi que nous pouvons, que nous devons môme empêcher par la force le suicide d'un de nos semblables. La puissance légitime de la charité se mesure sur le plus ou moins de liberté et de raison de celui auquel elle s'applique. Quelle déUcatesse ne £aut*jl pas dans l'exercice de cette vertu périlleuse ! Gomment apprécier assez certainement le degré de liberté que possède encore un de nos semblables, pour savoir jusqu'où on peut se substituer à lui dans le gouvernement de sa destinée? Et quand, pour servir une âme faible, on s'est emparé d'elle, qui est assez sûr de soi pour n'aller pas plus loin, pour ne passer pas de l'amour de la personne dominée à l'amour de la domination elle-même ? La charité est souvent le commencement et l'excuse, et toujours le prétexte des grandes usurpations. Pour avoir le droit de s'abandonner aux mouvements de la charité, il faut s'être affermi soi-même dans un long exercice de la justice.
Je puis ici indiquer quelques devoirs de la charité civile, qui sont à la fois manifestes et purs de tout danger :
1*" L'État doit aux citoyens que le malheur accable aide et protection pour la conservatiou et pour le développement de leur vie physique. De là l'utilité, la nécessité même des institutions de bienfaisance, le plus possible volontaires et privées, quelquefois publiques, ou formées avec l'intervention de l'Etat en une certaine mesure qu'il est impossible de déterminer d'une manière unique et absolue pour des cas variables et différents. Sans multiplier abusivement les hospices pour Tenfance délaissée, pour les malades et les vieillards sans ressources, il faut bien se garder de les proscrire, comme le veut une étroite et impitoyable économie politique ;
2^ L'Etat doit à qui en a besoin aide et protection aussi dans le développement de sa vie intellectuelle. Dieu a voulu que toute nature intelligente portât ses fruits. L'Etat est responsable de toutes les facultés qui avortent par une brutale oppression. La charité éclairée doit à tous cette première instruction qui empêche rhomme de déchoir de sa nature et de tomber du rang d'homme à celui d'animal ;
3' Il doit encore, il doit surtout, et à tout citoyen, aide et protection dans le développement de sa vie morale. L'homme n'est pas seulement un être intelligent, il est un être moral, c està-dire capable de vertu ; la vertu est encore bien plus que h
pensée le but de son existence ; elle est sainte entre toutes les choses saintes. L'État doit donc souvent procurer et toujours surveiller Téducation des enfants, soit dans les écoles publiques, soit dans les écoles privées ; il a le devoir de venir en aide à ceux que la pauvreté priverait de ce grand bienfait. Que l'État leur ouvre des écoles appropriées à leurs besoins, et qu'il les y retienne jusqu'à ce qu'ils sachent ce que c'est que Dieu, Tàme et le devoir ; car la vie humaine, sans ces trois mots bien compris, n'est qu'une douloureuse et accablante énigme ;
4^ La charité intervient jusque dans la punition des crimes : à côté du droit de punir, elle met le devoir de corriger. L'homme coupable est un homme encore ; ce n'est pas une chose dont on doive se débarrasser dès qu'elle nuit, une pierre qui tombe sur notre tête et que nous rejetons dans l'abîme, afin qu'elle ne blesse plus personne. L'homme est un être raisonnable, capable de comprendre le bien et le mal, de se repentir et de se réconciUer un jour avec Tordre. Ces vérités ont donné naissance à des ouvrages qui honorent la fin du xviu* siècle et le commencement du xix*. Beccaria, Filangieri, Bentham, ont réclamé contre la rigueur excessive des lois pénales. Le dernier surtout, par la conception des maisons de pénitence, rappelle les premiers temps du christianisme, où le châtiment consistait, dit-on, en une expiation qui permettait au coupable de remonter par le repentir au rang qu'il avait perdu. Punir est juste, améliorer est charitable. Dans quelle mesure ces deux principes doivent-ils s'unir ? Rien de plus délicat, de plus difficile à déterminer. Ce qu'il y a de certain, c'est que la justice doit dominer. En entreprenant l'amendement du coupable, le gouvernement usurpe, d'une usurpation bien généreuse, sur les droits de la reUgion, mais il ne doit pas aller jusqu'à oublier sa fonction propre et son devoir rigoureux.
£d résumé, respecter les droits d*autrui et faire du bien aux hommes, être à la fois juste et charitable, voilà la morale sociale dans les deux éléments qui la constituent. Voilà pourquoi la Révolution française, qui a recueilli et accru tous les progrès de la philosophie morale et politique, après avoir écrit sur son drapeau la liberté et l'égalité, y a joint le grand nom de la fraternité, qui tour à tour a donné l'élan aux vertus les plus sublimes et servi de prétexte aux plus dures tyrannies.
.D'ailleurs, hâtons-nous de le reconnaître ou plutôt de le répéter : la justice, encore plus que la charité, est le fond de toute la société, et ce fond est immortel.
504 LA PHILOSOPiJlE. FRANÇAISE.
Les droits et les devoirs de Thomme, dont la dédaratioii est moderne, sont aussi anciens que Thomme. Il est juste de fuie cette profession de foi en Thonneur de Thumanité. Aussitôt que rhomme s*est connu, il s'est connu comme un être libre, et 3 s'est respecté ; il s*est mis au-dessus des choses, et il a su qnll s'avilirait, soit en violant la liberté des autres, soit en laissant violer la sienne. De tout temps la liberté a été connue et honorée, mais plus ou moins, et toujours partiellement. Tel droit édaindt déjà l'espèce humaine, quand tel autre était encore dans l'omlne. La sainte liberté ne découvre pas d*abord toute sa face ; elle ne lève que successivement ses voiles ; mais le peu qu*elle montre d'elle, sans la révéler tout entière, suffit à l'homme pour ennoUir son existence et lui donner la conviction qu'il vaut mieux que ce monde au milieu duquel il se trouve jeté.
Justice et charUé.