II. — Critique de Tidée de vertu par Bentham
La vertu est le chef d'une famille immense dont les vertus sont les membres. Elle représente à l'imagination une mère que suit une nombreuse postérité. lie latin étant la source d'où le mot est dérivé, et ce mot étant du genre féminin, l'image qui s'offre naturellement à l'esprit est celle d'une mère entourée de ses filles. Une appellation entraîne une idée d'existence ; mais la vertu est un être de raison, une entité fictive. (Quoi I dira-t-on peut-être, nier l'existence de la vertu I La vertu est un vain mot I La vertu n'est rien I Quel blasphème ! Quelle opinion cet homme doit avoir de la nature humaine ! Quel bien, quelle instruction utile en attendre, sinon de la plus pernicieuse espèce ? Si la vertu est un être imaginaire, il doit en être de même du vice ; ainsi tous deux seront placés au même Mveau, tous deux, produits de l'imagination, tous deux, objets d'indifférence I C'est ainsi souvent qu'une nouvelle formule est traitée, blâmée et rejetée ; mais l'esprit ne peut se former aucune idée claire et positive que lorsqu'il a séparé le réel du fictif.)
548 LA PHILOSOPHIB ANGLAISE CONTBMPOBAINB.
Ce mot de vertu n'est pas susceptible d'admettre ce qu'on entend communément par définition, laquelle doit toujours se rapporter à quelque appellation générique qui l'embrasse. Parle moyen de ses dérivés on peut néanmoins l'expliquer, et ces mots : action vertueuse, habitude vertueuse, disposition vertueuse, présentent à l'esprit une action déterminée.
Quand un homme dit d'un acte qu'il est vertueux, il veut seulement exprimer son opiuion, que cet acte mérite son approbation ; et alors se présente la question : Sur quelle base se fonde cette opinion ?
En y faisant attention, on se convaincra que cette base dlfière et change d*un lieu à un autre, en sorte qu'il serait bien difficile de faire une réponse satisfaisante. Si les réponses sont exactes, elles différeront ; et pour les réunir toutes, compliquées et innombrables qu'elles sont, il faudrait se livrer à des recherches infinies dans le domaine de la géographie et de l'histoire. Et c'est ainsi que, lorsqu'on demande pourquoi un acte est vertueux, on ce qui constitue la vertu d'un acte^ la seule réponse à une question aussi importante sera, si on l'examine bien : Cet acte est vertueux parce que je pense qu'il l'est, et sa vertu consiste en ce qu'il a en sa faveur ma bonne opinion.