‹ Extraits des grands philosophesChapitre 305 sur 331 · III. •— La vertu utilitaire · texte numérisé non relu

III. •— La vertu utilitaire

L'approbation sera déterminée par la tendance d'une action à accroître le bonheur ; la réprobation, par la tendance d'une action à diminuer le bonheur.

Essayons de donner à ce principe tous ses développements. Toutes les fois qu'il y aura une portion de bonheur, quelque petite qu'elle soit, sans aucun mélange de mal, il y aura heu à approbation, quoiqu'il n'y ait pas nécessairement évidence de vertu. La vertu suppose un effort, la conque te d'un obstacle ayant une somme de bonheur pour résultat. Il peut y avoir, en effet, beaucoup de bien dans le monde qui n'est le résultat d'aucune vertu. Mais il n'y a pas de vertu là où il n'y a pas un excédant définitif de bonheur. *

L'aptitude à produire le bonheur étant le caractère de la vertu, et tout le bonheur se composant de notre bonheur à nous et de celui d'autrui, la production de notre bonheur est de la prudence, la production du bonheur d'autrui est de la bienveillance effective. L'arbre de la vertu est ainsi divisé en deux grandes tiges

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sur lesquelles croissent toutes les autres branches de la vertu...

Ce n'est que par référence aux peines et aux plaisirs qu'on peut attacher une idée claire au mot de vertu et de vice. Quelque familières que ces dénominations soient à l'oreille, tout ce qui, dans leur signification, ne peut être ramené sous la loi de leur relation avec le bonheur et le malheur, continuera et doit continuer à rester indécis et confus.

Un acte ne peut donc être qualifié de vertueux ou de vicieux qu'en tant qu'il produit du bonheur ou du malheur. La vertu et le vice sont des qualités inutiles, à moins d'être estimées par leur influence, sur la création du plaisir et delà peine : ce mot représente des entités fictives dont on parle comme de choses réelles, afin de rendre le langage intelligible ; et sans ces sortes de fictions, il n'y aurait pas possibilité de conduire une discussion sur ces matières. L'application du principe déontologique pourra seule nous mettre à même de découvrir si des impressions trompeuses sont communiquées p^r l'emploi de ces locutions ; et, après un examen approfondi, on trouvera que la vertu ou le vice ne sont que les représentations de deux qualités, savoir: la prudence et la bienveillance effective, et leurs contraires, avec les différentes modifications qui en découlent et qui se rapportent d'abord à nous, puis à tout ce qui n'est pas nous.

Car, si l'efTet de la vertu était d'empêcher ou de détruire plus de plaisir qu'elle n'en empêche, les noms de méchanceté ou de folie seraient les seuls qui lui conviendraient : méchanceté, en tant qu'elle affecterait autrui ; folie par rapport à celui qui la pratiquerait. De même, si l'influence du vice était de produire le plaisir et de diminuer la peine, il mériterait qu'on l'appelât bienfaisance et sagesse.

La vertu est la préférence donnée à un plus grand bien comparé à un moindre ; mais elle est appelée à s'exercer quand le moindre bien est grossi par sa proximité, et que le plus grand est diminué par son éloignement. Dans la partie personnelle du domaine de la conduite, c'est le sacrifice de l'inclination présente à une récompense personnelle éloign,ée. Dans la partie sociale, c'est le sacrifice qu'un homme fait de son propre plaisir pour obtenir, en servant l'intérêt d'autrui, une plus grande somme de plaisir pour lui-même...

Proportionnellement au pouvoir qu'un homme a acquis de maîtriser ses désirs, la résistance à leur impulsion devient de

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moins en moins difficile, jusqu'à ce qu'enfin, dans certaines constitutions, toute difficulté s'évanouit.

Par exemple, dans sa jeunesse, un homme peut avoir contracté le goût du vin, ou d'une espèce particulière d'aliments* SU se trouve que ces aliments ne conviennent pas à sa constitution, peu à peu le malaise qui accompagne la satisfaction de son appétit devient si fréquent et se présente si constamment à son souvenir, que l'anticipation d'une peine future certaine acquiert asseï de force pour lui faire surmonter l'impression du plaisir présent. L'idée d'une souffrance plus grande, quoique éloignée, a atteint celle d'une jouissance moindre, mais actuelle. Et c'est ainsi que, par la puissance d'association, des choses qui avaient été d'abord des objets de désir deviennent des objets d'aversion, et que, d'autre part, des choses autrefois objets d'aversion, comme par exemple les médicaments, deviennent des objets de désir. Dans l'exemple que nous avons cité plus haut, le plaisir n'étant pas en la possession de l'individu, n'a pu par conséquent être sacrifii; il n'existait pas. Il n'y avait pas non plus abnégation ; car, comme le désir qui demandait autrefois à être satisfait n'existait plus, il n'y avait plus de besoin auquel l'abnégation pût être opposée. Quand les choses en sont à ce point, la vertu, bien loin d'avoir disparu, est arrivée au contraire à son plus haut point d'excellence et brille de son plus beau lustre. Elle serait bien défectueuse, en efiet, la définition de la vertu qui n'admettrait pas dans le cercle de ses limites ce qui en constitue la perfection.

L'effort est, sans contredit, une des conditions nécessaires à la vertu ; quand il s'agit de prudence, c'est dans TintelUgence qu'est le siège de cet effort ; pour la bienveillance effective, c'est principalement dans la volonté et les affections qu'il réside...

IV. — La prudence personnelle, vertu principale d'après Bentham.

La nature naïve et sans art porte l'homme à rechercher le plaisir immédiat, à éviter la peine immédiate. Ce que peut faire la raison, c'est d'empêcher le sacrifice d'un plaisir éloigné plus grand, ou Tinfliction d'une peine éloignée plus grande enéchange de la peine ou du plaisir présents ; en un mot, d'empêcher une erreur de calcul dans la somme du bonheur. C'est aussi en cela que '•onsiste toute la vertu, qui n'est que le sacrifice d'une moindi« "faction actuelle, qui s'offre sous forme de tentation à une

satisfaction plus grande, mais plus éloignée, qui, en fait, constitue une récompense.

Ce qu'on peut faire pour la morale, dans le domaine de Tintérét privé, c'est de montrer combien le bonheur d'un homme dépend de lui-même et des effets que produit sa conduite dans l'esprit de ceux auxquels il est uni par les liens d'une sympathie mutuelle ; combien l'intérêt que les autres hommes prennent à son bonheur, et leur désir d'y contribuer, dépendent de ses propres actes. Supposons un homme enclin à l'ivrognerie. On devra lui apprendre à examiner et à peser la somme de plaisir et de peine qui résulte de sa conduite. Il verra d'un côté l'intensité et la durée du plaish* de l'ivresse. C'est ce qui constituera, dans son budget moral, la colonne des profits. Par contre, il lui faudra faire entrer en ligne de compte 1*^ les indispositions et autres effets préjudiciables à la santé ; 2° des peines contingentes à venir, résultat probable des maladies et de Tafiaiblissemeut de sa constitution ; 3" la perte de temps et d'argent proportionnée à la valeur de ces deux choses, dans sa constitution individuelle ; 4^ la peine produite dans l'esprit de ceux qui lui sont chers, tels que, par exemple, une mère, une épouse, un enfant ; 5° la défaveur attachée au vice de l'ivrognerie, le discrédit notoire qui en résulte aux yeux d' autrui ; 6° le risque* d'un châtiment légal et la honte qui l'accoihpagne ; comme, par exemple, lorsque les lois punissent la manifestation publique de Tinsanie temporaire, produite par l'ivresse ; T le risque des châtiments attachés aux crimes qu'un homme ivre est exposé à commettre, et le tourment produit par la crainte des peines d'une vie future.

Tout cela conduira probablement cet homme à découvrir qu'il achète trop cher l'ivresse. Il verra que la morale qui est la vertu, et le bonheur qui est l'intérêt personnel, lui conseillent d'éviter cet excès. Il a à triompher de son intempérance le même intérêt qu'a un homme qui, dans l'acquisition de la richesse, peut choisir entre gagner beaucoup et gagner peu. La déontologie ne demande pas de sacrifice définitif. Dans ses leçons elle propose à l'homme avec lequel elle raisonne un surplus de jouissance. Il cherche le plaisir ; elle l'encourage dans cette recherche ; elle la reconnaît pour sage, honorable et vertueuse ; mais elle le conjure de ne point se tromper dans ses calculs* Elle lui représente l'avenir, un avenir qui n'est probablement pas éloigné, avec ses plaisirs et ses peines. Elle demande si, pour la jouissance goûtée aujourd'hui, il ne faudra pas payer demain un intérêt usuraire et

intolérable. Elle supplie que la même prudence de calcul qu'on homme sagç applique à ses affaires journalières, soit appliquée à la plus importante de toutes les affaires, celle de la félicité et du malheur. La déontologie ne professe aucun mépris pour cet égoïsme qu'invoque le vice lui-même. Elle abandonne tous les points qui ne peuvent pas être prouvés avantageux à l'individu. Elle consent même à faire abstraction du code du législateur et des dogmes du prêtre. Elle admet comme convenu qu'ils ne s'opposent point à son influence ; que ni la législation ni la religion ne sont pas hostiles à la morale, et elle veut que la morale ne soit pas opposée au bonheur. Montrez-lui un seul cas où elle ait agi contrairement à la félicité humaine, el elle s'avouera confondue. Elle reconnaît que l'ivrogne lui-même se propose un bat convenable ; mais elle est prête à lui prouver que ce but, TiTiognerienele lui fera pas atteindre. Elle part d'une vérité qu'aucun homme ne peut nier, savoir que tous les hommes désirent être heureux. Elle n'a que faire de dogmatiser despotiquement ; sa mission, à elle, est de nous inviter à faire du bien et du mal une sage estimation. Elle n'a d'intérêt à telle ou telle ligne de conduite, à tel ou tel résultat, qu'en tant qu'il s'agit d'une fraction de bonheur à retrancher du toutou à y ajouter.

Tout ce qu'elle se propose, c'est de mettre un frein à la précipitation, d'empêcher l'imprudence de prendre des mesures irrémédiables et de faire un mauvais marché. Elle n'a rien à objecter aux plaisirs qui ne sont point associés à une portion de peine plus qu'équivalente. En en mot, elle régularise l'égoïsme.

Traité de Législation pénale, I, 120, 124, 158 et suiv.

John Stuart Mill naquit à Londres en 1809. Il perdit très-jeune sa mère et reçut une éducation toute virile auprès de son père James Mill, auteur de vHistaire de la Compagnie des Indes , et philosophe remarquable auquel on doit V analyse de phénomènes de l Esprit humain (1829)> Le jeune Stuart Mill lisait de bonne heure le latin et le grec. Chez soa père, il connut Bentham, habitué de la maison, et fut tout nourri des nrincipes de la doctrine utilitaire, dont il devait sentir plus tard l'insuf' iisance. Stuart Mill occupa, comme son père, un poste important dans la Compagnie des Indes. En même temps il continuait ses études sur la philosophie, la politique et l'économie politique. Après diverses publications dans la presse anglaise, il lit paraître son remarquable Système de logique (traduit en français par M. Feisse), puis, plus tard, son grand Traité d'économie politique, qui lui assura une place parmi les premiers économistes contemporains. Il publia ensuite ÏExamen delà Philosophie de Hamilton (traduit par M. Cazeiies) ; VUtilitarianisme, la

lîôcr^é (traduits par M. Dupont- White), le GfoMwememen^ représentatif{ivsi' duit par M. Dupont— White), V Assujettissement des femmes (traduit par M. Dupont- White; Auguste Comte et le Positivisme (traduit par M. Clemenceau). Son Autobiographie^ publiée après sa mort, a été traduite en français sous le titre de Mémoires de Stuart Mill, Elu député de Londres à la chambre des communes, il se montra toujours attaché aux idées libérales. Il mourut en 1874.

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