XII. — Le sentiment de dignité
Ce qui exprime le mieux cette répugnance est un sentiment de dignité que possèdent tous les êtres humains, sous une forme ou sous une autre, et dont le développement est en quelque sorte proportionné, mais sans exactitude aucune, à celui de leurs facultés les plus élevées. Pour ceux chez qui ce sentiment de dignité est puissant, il forme une partie si essentielle de leur bonheur que rien de ce qui entre en lutte avec lui ne saurait, si ce n'est momentanément, leur être un objet de désir. Quiconque suppose que cette préférence entraîne un sacrifice de bonheur, — qu'étant données des circonstances tant soit peu égales, l'être supérieur n'est pas plus heureux que l'être inférieur, — confond deux idées fort dissemblables, celle du bonheur, et celle du contentement. Il est incontestable que l'être, dont les capacités pour
la jouissance sont ])asses, est celui qui a le plus de chance de les satisfaire pleinement ; et un être doué de hautes facultés sentira toujours qu'il ne peut s'attendre, dans le monde tel qu'il est constitué, qu'à un bonheur imparfait. Ibid,^ p. 14.
XIII. — Identité entre le bonheur personnel et le bonheur gônéraL
Le critérium utilitaire ne consiste pas dans le plas grand bonheur de l'agent, mais dans la plus grande somme de bonheur général ; et s'il est possible de douter que la noblesse de. caractère d^un homme le rende toujours plus heureux, on ne saurait nier qu'elle n'augmente le bonheur des autres, et qu'elle ne soit d'un grand avantage an monde en général....
Il me faut répéter que les adversaires de Tutilitarianisme ont rarement eu la loyauté de reconnaître que le bonheur, qui est le critérium de ce qui est bien dans notre conduite, n'est pas le bonheur propre de l'agent, mais celui de tous les intéressés. L*utilitarianisme exige que, placé entre son bienet celui des autres, l'agent se montre aussi strictement impartial que le serait un spectateur bienveillant et désintéressé. Nous trouvons dans l'inappréciable règle de Jésus de Nazareth Tesprit tout entier de la morale utilitaire. Faire aux autres ainsi que vous voudriez qu'il vous fût fait, et aimer votre prochain comme vous-même, constituent l'idéal parfait de la morale de Futilité. Afin de se rapprocher le plus possible de cet idéal, l'utilité exigerait, en premier lieu, que les lois et l'organisation sociale missent, autant que possible, le bonheur; ou (pour parler plus pratiquement) l'intérêt de chaque individu en harmonie avec celui de tous ; en second lieu, que l'éducation et l'opinion, qui exercent tant de pouvoir sur le caractère des hommes, employassent leur puissance à associer indissolublement dans Tesprit de chaque individu son bonheur >au bien de tous, et surtout à ces manières d'agir, négatives ou positives, que prescrit le respect du bonheur universel. De cette façon, non-seulement personne ne pourrait concevoir la possibilité d'un bonheur personnel d'accord avec une conduite opposée au bien général, mais aussi chaque individu aurait pour premier mouvement et pour mobile ordinaire d'action, le désir de contribuer au bien de tous, et les sentiments qui s'y rattacheraient prendraient une large et importante place dans les sentiments de tous les ôtres humains. Ibid, 62.