XVI. - De rame
Figurons-nous par la pensée une image. — Quelle sorte d*imageî — Dans le genre de ces êtres qui existaient jadis, d*après les fables, tels que la Chimère, Scylla, Cerbère, et bien d*autres encore, qui, dit-on, réunissaient sous une seule forme des espèces nombreuses. — On le dit, en effet. — Figure-toi d'abord un monstre unique composé de divers êtres et ayant ^aucoup de têtes tout autour de son corps, les unes d'animaux domestiques, les autres de bêtes sauvages, avec le pouvoir d'en changer et de faire naître toutes ces têtes de lui-même. — Voilà l*œuTre d'un artiste habile ; mais pourtant, puisque la pensée se laisse manier plus facilement que la cire et que les autres manières, façonnons ce prodige. — Maintenant fais-moi la figure i'un lion, puis celle d'un homme (1). — Ceci est plus facile;
1* Platon compare la sensibilité et tous ses désirs, les uns bons, les autres mauvais, à un monstre qui aurait un grand nombre de tètes, les
c'est déjà fait. — Réunis maintenant ces trois êtres en un seul, de façon qu'ils soient en quelque sorte fondus ensemble. — Ils sont réunis. — Entoure maintenant le tout, en dehors, de l'image d'un seul être, d'un homme, de sorte que celui qui ne peut pas voir l'intérieur, mais qui n'aperçoit que l'enveloppe extérieure, prendrait ce composé pour un seul être, pour un honmie. — C'est déjà fait. — Eh bien I parlons à celui qui dirait qu'il est utile pour un pareil homme de commettre des injustices, et qu'il n*a aucun avantage à être juste : ce qu'il prétend revient à dire qu'il lui est avantageux de rassasier et de fortifier la bête multiple, et le corps du lion, tandis qu'il affaiblit Thon^me en le faisant mourir de faim (1).
XVII. — Le juste mis en croix est-il plus malheureux que l'injuste?
N'ôtons au méchant aucune part de l'injustice, aucune part de la justice à l'homme de bien, mais supposons-les l'un et l'autre parfait dans le genre de vie qu'il a embrassé. Que le méchant, semblable à ces pilotes habiles ou à ces grands médecins qui voient tout d'un coup jusqu'où leur art peut aller, qui prennent sur-le-champ leur parti sur le possible et l'impossible, et qui, lorsqu'ils ont fait quelque faute, savent adroitement la réparer: que le méchant, dis-je, conduise ses entreprises injustes avec tant d'adresse, qu'il ne soit pas découvert ; car s'il se laisse surprendre en faute, ce n'est plus un habile homme. Le chef-d'œuvre de l'injustice est de paraître juste sans l'être. Donnons-lui donc, comme j'ai dit, une injustice parfaite ; qu'en commettant les
unes douces, les autres féroces. La volonté, avec Ténergie qui lui est propre, est comme un lion tout prêt à la lutte. La raison, qui nous dis-
.tenant par riniagination ces trois sortes d'êtres, le monstre aux tètes innombrables, le lion et l'homme : cette nature complexe sera le symbole de nuire nature à la fois bestiale et divine, de notre âme avec ses facultés diverses, les unes voisines de la brute, les autres voisines de Dieu.
l. Quand la raison emploie la force de la volonté à gouverner les désirs, la concorde règne dans notre âme : nous sommes vertueux et justes ; par cela même, celte paix intérieure nous rend heureux. Mais, si la raison et la volonté renoncent à exercer leur empire, si Thomme et le lion restent dans une lâche oisiveté, le monstre aux mille têtes, la passion, se livre sans au !un frein à sa brutalité : la discorde est en nous, et cette guerre intérieure nous rend malheureux.
plus grands crimes il sache se faire la réputation d'honnête homme ; et s'il vient à faire un faux pas, qu'il puisse se relever aussitôt ; qu'il soit assez éloquent pour persuader son innocence à ceux devant qui ses crimes mêmes l'accuseront ; assez hardi et assez puissant, ^it par lui-même, soit par ses amis, pour emporter par la force ce qu'il ne pourra obtenir autrement.
Mettons à présent vis-à-vis de lui l'homme de bien, dont le caractère est la franchise et la simplicité, l'homme, comme dit
Eschyle :
Plus jaloux d'être bon que de le paraître (1).
Otons-lui même la réputation d'honnête homme ; car, s'il passe pour tel, il sera en conséquence comblé d'honneurs et de biens ; et nous ne pourrons plus juger s'il aime la justice pour ellemême, ou pour les honneurs et les biens qu'elle lui procure. En un mot, dépouillons-le de tout, hormis de la justice ; et, pour mettre entre lui et l'autre une parfaite opposition, qu'il passe pour le plus scélérat des hommes, sans avoir commis la moindre injustice ; de sorte que sa vertu soit, mise aux plus rudes épreuves, et qu'elle ne soit ébranlée ni par l'infamie, ni par les mauvais traitements ; mais que, jusqu'à la mort, il marche d'un pas inébranlable dans les sentiers de la justice, passant toute sa vie pour un méchant, tout juste qu'il est. C'est à la vue de ces deux modèles, l'un de justice, l'autre d'injustice consommée, que je veux que l'on prononce sur le bonheur du juste et du méchant.
Le juste, tel que je l'ai dépeint, sera fouetté, torturé, mis aux fers, on lui brûlera les yeux ; enfin après lui avoir fait soufirir tous les maux, on le mettra en croix, et par là on lui fera sentir qu'il ne faut pas s'embarrasser d'être juste, mais de le paraître (2). Le méchant, avec sa réputation d'honnête homme, a toute autorité dans l'État ; il s'allie, lui et ses enfants, aux meilleures familles ; il forme toutes les liaisons qu'il lui plaît. Outre cela, il tire avantage de tout, parce que le crime ne TefEraye point, A quelque chose qu'il prétende, soit en public, soit en. particulier, il l'emporte sur tous ses concurrents ; il s'enrichit, fait du bien à ses amis, du mal à ses ennemis, offre aux dieux des sacrifices et des présents magnifiques, et se concilie la bienveillance dieux et des hommes bien plus aisément et plus sûrement
t. les Sept devant Thébes, V, 598.