IV. — Le bonheur, fin de l*homme. — Nalure du bonheur
Comme il y a plusieurs fins, à ce qu'il semble, et que nous €n pouvons rechercher quelques-unes en vue des autres, la richesse par exemple, et en général toutes ces fins qu'on peut appeler des instruments, il est bien évident que toutes ces fins 1^6 sont pas parfaites et définitives par elles-mêmes. Or, le bien suprême doit être quelque chose de parfait et de définitif. Par conséquent, s'il existe une seule et unique chose qui soit définitive et parfaite, elle est précisément le bien que nous cherchons ; ^^s'ily a plusieurs choses de ce genre, c'est la plus définitive d'entre elles qui est le bien.
Or, à notre sens, le bien qui doit être recherché pour lui seul ^stplus définitif que celui qu'on cherche en vue d'un autre lïieu : en un mot, le parfait, le définitif, le complet est ce qui est éternellement digne d'être recherché en soi, et ne Test jamais en ^ue d*un objet autre que lui.
Mais voilà précisément le caractère que semble avoir le bonheur : c'est pour lui et toujours pour lui seul que nous le recher- <^I^ons, ce n'est jamais en vue d'une autre chose. Au contraire,
98 PHILOSOPHUI «BGQUE.
quand nous poursuivons les honneurs, le plaisir, la scieoe^, la yertu sous quelque forme que ce soit, nous désirons bien saos doute tous ces avantages pour eux-mêmes, puisqu'indépendamment de toute autre conséquence nous désirerions certainemeol chacun d'eux ; mais cependant nous les désirons aussi en vue da bonheur, parce que nous croyons que tous ces avantages divers nous le peuvent assurer, tandis qua personne ne peut désirer 1» bonheur en vue de quoi que ce soit autre que lui.
Du reste, cette conclusion à laquelle nous venons d'arriver semble sortir également de l'idée d'indépendance^ que nousattri^ buons au bien parfait, au bien suprême. Évidemment nous le croyons indépendant de tout. Et quand nous parlons d'indépea* dance, nous entendons par là ce qui, pris dans son isolement^ suffit à rendre la vie désirable^ et fait qu'elle n*a plus besoin de quoi que ce soit ; or c'est là justement ce qu'est le bonheur. '
Disons en outre que le bonheur, pour être la plus désirable de8 choses, n'a pas besoin de faire nombre avec quoi que ce soit. Si l'on devait y ajouter une chose quelconque, il est clair qu'il sitf* lirait de l'addition du plus petit des biens pour le rendre pla» désirable encore, car alors ce qu*oiJ y ajouterait ferait une somme de biens supérieure.... Ainsi donc le bonheur est certainement quelque chose qui est définitif, parfait, et qui se suffit à soimême, puisqu'il est la fin de tous les actes possibles à Thomme.
Mais peut-être, tout en convenant avec nous que le bonheur est sans contredit le plus grand des biens, le bien suprême, peut-oo désirer encore d'en connaître plus clairement la nature.
Le plus sûr moyen d'obtenir cette complète notion, c'est de savoir quelle est l'œuvre propre de l'homme. Ainsi, de même que pour le musicien, pour le statuaire, pour tout artiste, et en général pour tous ceux qui produisent quelque œuvre et qui agissent d'une façon quelconque, le bien et la perfection, ce semble, sont dans l'œuvre spéciale qu'ils accomplissent ; de même , à ce qu'il parait, l'homme doit trouver le bien dans son œuvre propre, si toutefois il est une œuvre spéciale que l'homme doive accom* plir.
Mais est-ce que par hasard, quand le maçon, le tourneur, etc., ont une œuvre spéciale et des actes propres, l'homme seul Q*ea aurait pas? Serait-il condamné par la nature à l'inaction? Ou plutôt, de même que l'œil, que la main^ que le pied, et en générai que chaque partie du corps remplit évidemment une fonctioo spéciale, de même n'est-il pas à croire que l'homme, indépen*
lamment de tontes ces fonctions diverses, a encore la sienne Mopre ? Hais quelle peut être cette fonction caractéristique ?
Vivre eet une fonction commune que Thomme partage même ivec les plantes, et l'on ne cherche ici que ce qui lui est exclusivement spécial. Il faut donc mettre hors de ligne la vie de Qutrition et de développement. A la suite, vient la vie de sensibilité, mais cette vie à son tour se montre également commune à d'autres êtres, au cheval, au bœuf, et en général à tout animal aussi bien qu*à l'homme.
Reste donc la vie active de l'être doué de raison Ainsi, la
foûctioa propre de Thomme serait Tacte de l'àme conforme à la raison.
Si tout ceci est vrai, nous pouvons admettre que l'œuvre propre de Thomme en général est une vie d'un certain genre, et que cette vie particulière est Tactivité de Tâme, et une continuité d'actions que la raison accompagne....
Mais le bien, la perfection pour chaque chose varie suivant la vertu spéciale de cette chose. Par suite, le bien propre de Thomme est 1 activité de l'âme dirigée par la vertu ; et s'il y a plusieurs vertus, dirigée par la plus haute et la plus parfaite de toutes.
Ajoutez encore que ces conditions doivent être remplies durant une vie entière et complète ; car une seule hirondelle ne fait pas le printemps, non plus qu'un seul beau jour ; et l'on ne peut pas dire davantage qu'un seul jour de bonheur, ni même que quelque temps de bonheur, suffise pour faire un homme heureux et fortuné. Aeistote. Morale à Nioomaque^ 1. 1, c. i, iv.
y. — De l'amitié et de la justice.
L'amitié est une sorte de vertu, du du moins elle est toujours escortée de la vertu. Elle est en outre un des besoins les plus nécessaires de la vie ; persoune n'accepterait de vivre sans amis; eût-il d'ailleurs tous les autreo biens. ^
Ou pourrait même aller jusqu'à dire que c'est l'amitié qui est le lieu des Etats , et que les 204 législateurs s'en occupent ^vec plus de sollicitude encore que de la justice. La concorde des citoyens n'est pas sans ressemblance avec l'amitié ; et c'est la concorde, avant tout, que les lois veulent établir, comme elles veulent avant tout bannir la discorde^ qui est la plus fatale enne- Qiie de la cité. Quand les hommes s'aiment entre eux, il n'est
plus besoin de justice. Mais ils ont beau être justes, ils ont encore besoin de l'amitié, et ce qu'il y a sans contredit de plus juste au monde, c'est la justice qui s'inspire de la bienveillance et de Tafiection.
Non-seulement l'amitié est nécessaire, mais de plus elle est belle et honorable. Nous louons ceux qui aiment leurs amis, parae que Taffection qu'on rend à ses amis nous parait un des plus nobles sentiments que notre cœur puisse ressentir. Il y a môme bien des gens qui pensent qu'on peut confondre le titre d'homme vertueux avec celui d'homme aimant.
Aristote. Morale à Nicomaque^ 1. VIII, c. i. (Trad. Barthélémy Saint-Hilaire.)
VI. — Il est impossible d'éprouver de Tamitié pour un objet inanimé.
On n'appliquera jamais le nom d'amitié à l'amour ou au goût qu'on a parfois pour les choses inanimées ; car il est trop clair qu'il ne peut y avoir.en elles un retour d'affection, pas plus qu'on ne peut leur vouloir du bien. Quelle plaisanterie, par exemple, que de vouloir du bien au vin qu'on boit 1 Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'on souhaite que le vin se conserve afin qu'on puisse le boire quand on veut. Pour un ami, au contraire, on dit qu'il faut lui vouloir du bien uniquement pour lui-même ; et Ton appelle bienveillants les cœurs qui veulent le bien d'un autre, quand même ils ne seraient pas payés de retour par celui qu'ils aiment. La bienveillance, quand elle est réciproque, doit être regardée comme de l'amitié...