‹ Extraits des grands philosophesChapitre 64 sur 331 · VI. — De la royauté · texte numérisé non relu

VI. — De la royauté

Dans tous les cas où la loi ne peut pas du tout prononcer, c ne peut pas prononcer équitablement, doit-on s'en remettre l'autorité d'un individu supérieur à tous les autres, ou à cell de la majorité ? En fait, la majorité aujourd'hui juge, délibèn élit dans les assemblées publiques ; et tous ses décrets se rap

1. DéUnition admirable, qui résume les droits et les devoirs du citojeft

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lortentà des cas particuliers. Chacun de ses membres, pris à part, !st inférieur, peut-être, si on le compare à l'individu dont je iens de parler ; mais l^tat se compose précisément de cette oajorité, et le repas où chacun fournit son écot est toujours Ajxs complet que ne le serait le repas isolé d'un des convives. Test là ce qui rend, la foule, dans la plupart des cas, meilleur âge qu'un individu quel qu'il soit.

De plus, une grande quantité est toujours moins corruptible, lomme Test, par exemple, une masse d'eau ; et la majorité est de nème bien moins facile à corrompre que la minorité. Quand Tinlividu est subjugué par la colère ou toute autre passion, il laisse le toute nécessité fausser son jugement ; mais il serait prodigieusement difficile que, dans le même cas, la majorité tout entière 36 mit en fureur ou se trompât...

Mais nous demandons à ceux qui vantent l'excellence de la royauté, quel sort ils veulent faire aux enfants des rois ? Est-ce que, par hasard, eux aussi devront régner ? Certes s'ils sont tels qu'on en a tant vu, cette hérédité sera bien funeste.

Mais, dira-t-on, le roi sera maître de ne point transmettre le pouvoir à sa race. La confiance est ici biea difScile ; la position est fort glissante, et ce désintéressement exigerait un héroïsme qui est au-dessus du cœur humain.

... n est donc juste que les parts de pouvoir et d'obéissance pour chacun soient parfaitement égales, ainsi que leur alternative ; car c'est là précisément ce que procure la loi, et la loi c'est la constitution. Il faut donc préférer la souveraineté de la loi à celle de l'un des citoyens ; et , d'après ce même principe, si le pouvoir doit être remis à plusieurs j)armi eux, on ne doit les faire que gardiens et serviteurs de la loi ; car si l'existence des magistratures est chose indispensable, c'est une injustice patente de donner à un seul homme une magistrature suprême, à l'exclusion de tous ceux qui valent autant que lui.

Malgré ce qu'on en a dit, là où la loi est impuissante, un individu n'en saura jamais plus qu'elle ; une loi qui a su cdnveliablement instruire les magistrats peut s'en rapporter à leur k)n sens et à leur justice pour juger et régler tous les cas où elle «e tait. Bien plus, elle leur accorde le droit de corriger tous ses défauts, quand l'expérience a démontré l'amélioration possible. Ainsi donc, demander la souveraineté de la loi, c'est demander s Çie la raison règne avec les lois ; demander la souveraineté \ d'un roi, c'est constituer souverains l'homme et la béte , car les

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entraînements de l'instinct, les passions du cœur corrompent les hommes quand ils sont au pouvoir , même les meilleurs ; mais la loi, c'est Tintelligence sans les passions aveugles.

Un seul homme ne peut tout voir de ses propres yeux ; il faudra donc qu'il délègue son pouvoir à de nombreux inférieurs ; et, dès lors, n*est-il pas tout aussi bien d'établir ce partage dès Torigine que de le laisser à la volonté d'un seul individu î De plus , reste toujours l'objection que nous avons précédemment faite ; si l'homme vertueux mérite le pouvoir à cause de sa supériorité, deux hommes vertueux le mériteront bien mieux encore; c'est le mot du poëte :

Deux braves compagnons, quand ils marchent ensemble...

c'est la prière d'Agamemnon demandant au ciel

D'avoir dix conseillers sages comme Nestor.

II pourrait bien sembler absurde de soutenir qu'un homme

qui n'a, pour former son jugement, que deux yeux, deux oreilles,

qui n'a pour agir que deux pieds et deux mains, puisse mieux

faire qu'une réunion d'individus avec des organes bien plus nomr

breux. Dans l'état actuel, les monarques eux-mêmes sont forcés

de multiplier leurs yeux, leurs oreilles, leurs mains et leurs pieds,

en partageant le pouvoir avec les amis du pouvoir et avec leurs

amis personnels.

Aristote. Politique f III, xi.

VU. — Excellence politique de la classe moyenne.

Tout État renferme trois classes distinctes, les citoyens très^ riches, les citoyens très-pauvres et les citoyens aisés, dont la po* sition tient le milieu entre ces deux extrêmes. Puis donc que Toti convient que la modération et le milieu en toutes choses sont c0 qu'il y a de mieux, il s'ensuit évidemment qu'en fait de for^ tune la moyenne propriété sera aussi la plus convenable de toutes. Elle sait, en effet, se plier plus aisément que toute autre aux ordres de la raison, qu'on écoute si diffîcilemeet quand o^ jouit de quelque avantage extraordinaire, en beauté, en force, e^ naissance, en richesse; ou quand on souffre de quelque iuf<^' riorité excessive de pauvreté, de faiblesse et d'obscurité. Dans 1^^ premier cas, l'orgueil que donne une position si brillante pous^ les hommes aux grands attentats ; dans le second, là perversi^

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se tourne aux délits particuliers, et les crimes ne se commettent jamais que par orgueil ou par perversité. Négligentes de leurs devoirs politiques dans la ville ou au sénat, les deux classes extrêmes sont également dangereuses pour la cité.

n faut dire encore qu'avec cette excessive supériorité que donnent l'influence de la richesse, un nombreux parti ou tel autre avantage, l'homme ne veut ni ne sait obéir. Dès Tenfance il contracte cette indiscipline dans la maison paternelle ; et le luxe, dont on l'a constamment entouré, ne lui permet pas d'obéir même à l'école. D'autre part, une extrême indigence ne dégrade pas moins. Ainsi, la pauvreté empêche de savoir commander, et elle n'apprend à obéir qu'en esclave ; l'extrême opulence empêche l'homme de se soumettre à une autorité quelconque, et ne lui enseigne qu'à commander avec tout le despotisme d'un maître. On ne voit plus alors dans l'État que maîtres et esclaves, et pas un seul homme libre. Ici, jalousie envieuse ; là, vanité méprisante ; si loin Tune et l'autre de cette bienveillance réciproque et de cette fraternité sociale qui est la suite de la bienveillance. Eh ! qui voudrait d'un ennemi à ses côtés, même pour un instant de route ! Ce qu'il faut surtout à la cité, ce sont des itres égaux et semblables, qualités qui se trouvent avant tout dans les situations moyennes; et l'État est nécessairement mieux gouverné quand il se compose de ces éléments, qui en forment, selon nous, la base naturelle. Abistote. Politique, VI, ix.

^n. — Portrait du tyran. — Divers moyens qu'il est obligé de mettre en

œuvre pour se maintenir.

Voici les moyens de la tyrannie : réprimer toute supériorité qui s'élève ; se défaire des gens de cœur ; défendre les repas communs et les associations ; interdire Tinstruction et tout ce qui tient aux lumières, c'est-à-dire, prévenir tout ce qui donne ordinairement courage et confiance en soi ; empêcher les loisirs et toutes les réunions où Ton pourrait trouver des amusements communs: tout faire pour que les sujets restent inconnus les uns

des autres, parce que les relations amènent une mutuelle confiance.

De plus, bien connaître les moindres déplacements des citoyens, et les forcer en quelque façon à ne jamais franchir les Oiurs de la cité, pour toujours être au courant de ce qu'ils font, ^Ues accoutumer par ce continuel esclavage à la bassesse et à la

timidité d'âme : tels soDt les moyens mis en u^ge chez Perses et chez les barbares, moyens tyranniques qui tendent to au même but.

En voici d'autres : savoir tout ce qui se dit, tout ce qui fait parmi les sujets ; avoir des espions pareils à ces femmef appelées à Syracuse les délatrices ; envoyer, comme Hié des gens pour tout écouter dans les sociétés, dans les réunie parce qu'on est moins franc quand on redoute l'espionna et que si Ton parle, tout se tait ; semer la discorde et la calom parmi les citoyens ; mettre aux prises les amis entre eux ; irril le peuple contre les hautes classes qu'on désunit entre elles.

Un autre principe de la tyrannie est d'appauvrir les sujets, pour que, d'une part, sa garde ne lui coûte rien à entretenir^ et que, de Tautre, occupés à gagner leur vie de chaque jour, les sujets ne trouvent pas le temps de conspirer. C'est dand cette vue qu'ont été élevées les pyramides d'Egypte, les monuments sacrés des Gypsélides, le temple de Jupiter Olympien paf les Pisistratides, et les grands ouvrages de Polycrate à Samos^ travaux qui n'ont qu'un seul et même objet, l'occupation cous* tante et l'appauvrissement du peuple. On peut voir un moyenî analogue dans un système d'impôts étabUs comme ils l'étaient i Syracuse : en cinq ans, Denys absorbait par l'impôt la valeur da^ toutes les propriétés.

Le tyran fait aussi la guerre pour occuper l'activité de se» sujets, et leur imposer le besoin perpétuel d'un chef militaire.

Si la royauté se conserve en s'appuyant sur des dévouements, la tyrannie ne se maintient que par une perpétuelle déûanc» de ses amis, parce qu'elle sait bien que si tous les sujets veulent renverser le tyran, ses amis surtout sont en position de la faire.

La tyrannie n'aime que les méchants, précisément parcfl qu'elle aime la flatterie, et qu'il n'est point de cœur libre qui s'y abaisse. L'homme de bien sait aimer, mais il ne flatte pas« De plus, les méchants sont d'un utile emploi dans les projets pervers : « Un clou chasse l'autre », dit le proverbe.

Le propre du tyran est de repousser tout ce qui porte une âm^ fière et libre.

Toutes les manœuvres que la tyrannie emploie pour se maift** tenir sont d'une profonde perversité. En les résumant, on pett^ les classer sous trois chefs principaux, qui sont le but permanefl^^ de la tyrannie : d'abord, l'abaissement moral des sujets ; car dd<

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