LUCRÈCE
son qui rompe la chaîne de la fatalité et trouble la succession étemelle des causes motrices, d'où vient cette liberté dont jouissent tous les animaux, cette liberté arrachée aux destins, ce pouvoir d'aller où nous appelle le plaisir ? D'ailleurs, nos mouvements ne sont affectés ni à des temps ni à des lieux déterminés ; c^est notre volonté qui en est le principe et la source d'où ils se répandent dans tout le corps. Ne remarquestu pas, au moment où s'ouvre la barrière, les coursiers frémissaut de ne pouvoir s'élancer assez tôt, au gré de leur bouillante ardeur? Il faut que toutes les molécules éparses dans les membres se soient rassemblées et mises en jeu pour obéir aux déterminations de l'âme: ce qui le fait voir que le principe du mouvement est dans le cœur, qu*il part de la volonté, et de là se communique à tout le corps et dans les membres.
Il n'en est pas de même quand une force étrangère nous pousse et nous force d'aller en avant ; il est évident qu'alors la masse de nos corps est emportée malgré nous, jusqu'à ce que la volonté ait su s'en rendre maîtresse. Tu vois donc que, malgré les causes extérieures qui agissent souvent sur l'homme et malgré lui le meuvent et l'entraînent, il y a au fond de son cœur une puissance qui combat ces impressions involontaires, et qui sait à son gré détourner le cours de la matière, mettre un frein à ses transports, et la faire retourner sur ses pas.
11 faut donc reconnaître aussi dans les principes de la matière une force motrice différente de la pesanteur et du choc, de laquelle naisse la liberté : sans quoi tu admettrais un effet sans cause. La pesanteur empêche à la vérité que tous les mouvements ne soient Teflet d^une force étrangère ; mais, si l'âme Q*est pas déterminée dans toutes ses actions par une nécessité intérieure, et si elle n'est pas une substance purement passive, c'est l'effet d'une légère déclinaison des atonies dans des temps et des espaces iudétermmés. LucRàcE. Ibid.j II, 290 et ss.
PonnaUou du monde*
Tu ne diras pas que les principes de la matière se soient placés avec intelligence dans l'ordre où nous les voyons, ni qu'ils aient ooûcerté entre eux les mouvements qu'ils voulaient se commulùquer : mais, après un grand nombre de combinaisons diverses, mus de toute éternité dans Tespace par des chocs étrangers, en essayant toute sorte de mouvements et d'assemblages particu*
liers, ils se sont rangés dans Tordre dont notre monde ebt le résultat ; et c'est en conséquence de cet ordre, auquel ils sont demeurés fidèles depuis un grand nombre de siècles, que nous VoyonljB constamment les grands fleuves abreuver l'immense océan, ï'âstre du jour renouveler par sa chaleur les productions de la terre, la fleur de la santé se répandre sur toutes les espèces vivantes, et les flambeaux éthérés se repaître de leurs éternels aliments ; ce qui ne pourrait avoir lieu si une infinité d'éléments ne travaillait sans cesse à la reproduction des êtres. De même que les animaux, privés de nourriture, languissent et meurent, ce grand tout périra aussi quand la matière, détournée de son cours naturel, cessera de fournir aux reproductions.
Il y a pourtant des philosophes qui croient que la matière ne peut, sans le secours des dieux, produire tant d'eSets réglés et analogues à nos besoins, varier la scène des saisons et produire les végétaux. Insensés 1 ils ne voient pas que la volupté, fille du ciel et mère de tout ce qui respire, invite les animaux à engendrer leurs semblables, et qu'ainsi, par Vénus, se perpétue le genre humain. Ils rapportent ces phénomènes à des dieux créateurs ; mais l'univers dément leur système. Oui, quand môme je 1 ne connaîtrais pas la nature des éléments, le spectacle du ciel et les phénomènes du monde me prouveraient assez qu'un tout aussi défectueux ne peut être l'ouvrage de la Divinité. (Ibid,, H) 167, 1020.)
I^a destruction et la génération» loi de la matière*
La matière ne forme pas une masse immobile : ne voyonsnous pas tous les corps diminuer ou s*épuiser à la longue p^ des émanations continuelles, jusqu'à ce que le temps les dérob6 à nos yeux ? Cependant la masse générale ne souffre point de ces pertes particulières ; le&i éléments, en appauvrissant une partie, vont en enrichir une autre, et ne laissent d'un côté la décrépi* tude que pour porter ailleurs la fraîcheur du jeune âge. Ainsi jamais ils ne se fixent; l'univers se renouvelle tous les jours, jw mortels se prêtent mutuellement la vie pour un moment. Oa voit des espèces se multiplier, d'autres s'épuiser : un court in* tervalle change les générations, et, comme aux courses des jeux sacrés, nous nous passons de main en main le flambeau de la vie.
Gomme une expérience journalière nous rend témoins del* formation et du progrès de tous les corps, tu es obligé de conve*
GICÉRON. 117
air que chaque espèce est entretenue par un nombre infini d'éléments. Voilà pourquoi les mouvements destructeurs ne peuvent tenir les corps dans un état de dissolution continuelle, ni les mouvements créateurs leur assurer une éternelle durée. Ces principes ennemis se font la guerre avec des succès à peu près égaux. Tantôt les uns, tantôt les autres remportent la victoire, pour être défaits à leur tour. Les vagissements que poussent les enfants au moment de leur entrée dans la vie se mêlent au râle de la mort, et jamais l'aurore ni la nuit n'ont visité ce globe sans entendre les cris plaintifs de Tenfant au berceau, et de tristes sanglots autour d'un cercueil. Ibid.^ II, 61, 565 et suiv. (trad. Lagrange).
GICÉRON.
Cicéron, né près d'Arpinum (107 ans avant Jésus-Christ), fit ses études sous la direction de Torateur Crassus. Plus tard, il voyagea en Grèce et en Asie, où il suivit les leçons des rhéteurs les plus fameux. On connaît sa vie politique. Dans la philosophie, il eut d^abord pour maître Phèdre l'épicurien, puis Tacadémicien Antiochus et le stoïcien Posidonius. Il suivit principalement en morale les platoniciens et les stoïciens, et dans les questions métaphysiques la nouvelle Académie. Ses principaux ouvrages sont: Des Devoirs^ De la nature des Dietuc, Qwstions Tusculanes, Des Biens et des Maux^ Les Académiqttes, De la RépubUqtte^ De la Divination^ Des Lois.
L«a loi naturelle*
Il existe une loi conforme à la nature, commune à tous les hommes, raisonnable et éternelle, qui nous commande la vertu et nous défend l'injustice. Cette loi n'est pas de celles qu'il est permis d'enfreindre et d'éluder, ou qui peuvent être changées entièrement. Ni le peuple, ni les magistrats, n'ont le pouvoir de délier des obligations qu'elle impose. Elle n'est pas autre à Rome, autre à Athènes, ni différente aujourd'hui de ce qu'elle sera deniain ; universelle, inflexible, toujours la même, elle embrasse toutes les nations et tous les siècles. Cicéron. De Legibus^ II.
Cette loi, on ne peut l'infirmer par d'autres lois, ni la rapporter en quelque partie, ni l'abroger en entier; il n'est ni sénatuscousuite,, ni plébiscite qui puisse nous délier de l'obéissance que nous lui devopiS ; elle n'a pas besoin du secours d'un interprète qui l'explique, et. la commente à nos âmes. {De Republic.^ 111 (l).)
1. Sophocle avait dit déjà {Antigone, v. 450, sqq.) : a II y a une loi « éternelle et non écrite portée par la Divinité ; cette loi n'est d'aujour-
L<*lmniortallté.
Le songe de Scipion. ^ Condamnation du suicide. ^ Harmonie des sphères. —
Divinité des âmes.
L'Africain m'apparut, avec ces traits que je connaissais plutôt pour avoir contemplé ses images que pour l'avoir vu lui-même. A peine Teus-je reconnu que je frissonnai ; mais lui : « Reste « calme, Scipion, me dit-il, bannis la crainte ; et grave mes paa rôles dans ton souvenir. »
Je demandai à Scipion si lui-même, si mon père Paulus vivait encore, ainsi que tous les autres, qui, à nos yeux, ne sont plus. « Dis plutôt, répondit-il : ceux-là vivent, qui sont échappés des « liens du corps et de cette prison. Ce que vous appelez la vie « dans votre langage, c'est la mort. Regarde : Paulus, ton père,* «c vient vers toi. » Quand je l'aperçus, je répandis une grande abondance de larmes ; mais lui, m'embrassant avec tendresse, me défendait de pleurer.
Et moi, sitôt que, retenant mes larmes, j'eus la force de parler: «c Je vous en prie, lui dis-je, ô mon divin et excellent pèrel « puisque c'est ici la vie, comme je l'apprends de Scipion, pou^ « quoi languirais-je sur la terre ? pourquoi ne pas me hâter de «t revenir à vous ? — Il n'en est pas ainsi, répondit-il : à moins a que le dieu dont tout ce que tu vois est le temple ne t'ait dé- (( livré des chaînes du corps, l'entrée de ces lieux ne peut s'ou- « vrir pour toi ; car les hommes sont nés sous la condition d'être « les gardiens fidèles du globe que tu vois au milieu de cet ho- « rizon céleste, et qu'on appelle la terre : leur âme est tirée de (( ces feux éternels, que vous nommez constellations, étoiles, et « qui, substances mobiles et sphériques, animées par des esprits « divins, fournissent, avec une incroyable célérité, leur course « circulaire. Ainsi, Publius, toi, et tous les hommes religieux, « vous devez retenir votre âme dans la prison du corps ; et vous « ne devez pas quitter la vie sans l'ordre de celui qui vous Ta a donnée, de peur d'avoir l'air de fuir la tâche d'homme, que « Dieu vous avait départie. Mais plutôt, comme ce héros, ton « aïeul, comme moi qui t'ai donné le jour, cultive la justice et la « piété, cette piété, grand et noble devoir envers nos parents et
a d'hui ni d'hier, mais elle s'impose à tous et s*étend aussi loin (foxi 1> « voûte infinie des cieux et la surface immense de la terre, d
GIGÉRON. i 19
« nos proches, mais devoir le plus sacré de tous envers la patrie, c Une telle vie est le chemin pour arriver au ciel et dans la réu- « nion de ceux qui ont déjà vécu, et qui, délivrés du corps, ha- (( bitent le lieu que tu vois. »
n désignait ce cercle lumineux de blancheur qui brille au milieu des flammes du ciel, et que, d'après une tradition venue des Grecs, vous nommez la voie lactée. Ensuite, portant de tous côtés mes regards, je voyais dans le reste du monde des choses grandes et merveilleuses : c'étaient des étoiles que, de la terre où nous sommes, nos yeux n''aperçurent jamais ; c'cLâout partout des distances et des grandeurs que nous n^avions point soupçonnées. La plus petite de ces étoiles était celle qui, située sur le point le plus extrême des cieux, et le plus rabaissé vers la terre, brillait d'une lumière empruntée : d'ailleurs les globes étoiles surpas- ^saient de beaucoup la grandeur de la terre ; et cette terre ellemême se montrait alors à moi si petite, que j'avais honte de notre empire, qui ne couvre qu'un point de sa surface.
Gomme je la regardais avec plus d'attention : « Jusques à « quand, dis-moi, reprit Scipion, ton âme restera-t-elie attachée « à la terre ? Ne vois-tu pas au milieu de quels temples tu es part venu ? Devant toi, neuf cercles, ou plutôt neuf globes enlacés « composent la chaîne universelle : le plus élevé, le plus lointain, « celui qui enveloppe tout le reste, est le Souverain Dieu lui- ( même, qui dirige et qui contient tous les autres.... »
Dans la stupeur où m'avait jeté ce spectacle, lorsque je repris possession de moi-même : « Quel est, dis-je, quel est ce son qui « remplit mes oreilles avec tant de puissance et de douceur ? » « Entends, me répondit-il, l'harmonie qui, par des intérêt valles inégaux, mais calculés dans leur différence, résulte de « l'impulsion et du mouvement des sphères, et qui, mêlant les « tons aigus et les tons graves, produit régulièrement des accents « variés : car de si grands mouvements ne peuvent s'accomplir ^ en silence ; et la nature veut que, si les sons aigus reten- ^ tissent à l'un des deux extrêmes, les sons graves sortent[de « l'autre...
« Sache bien que tu n'es pas mortel, mais ce corps seule- « ment : car tu n'es pas ce que manifeste cette' forme exté- « rieure. L'individu est tout entier dans l'âme, et non dans cette < figure, qu'on peut désigner du doigt. Apprends donc que tu es ^ dieu ; car il est dieu celui qui vit, qui sent, qui se souvient, qui * prévoit, qui exerce sur ce corps, dont il est le maître, le mên^e
a empire, le même pouvoir, la même impulsion que Dieu sur « Tunivers ; celui enfin qui fait mouvoir, intelligence immor- « telle, un corps périssable, comme le Dieu éternel anime lui- « même un corps corruptible. »
(De Republica^ VI) (trad. Villemain).
Le 9ouverneiiient déinoora tique»
... Nulle autre société que celle où le peuple oxerce la puissance souveraine n*est véritablement le séjour de la liberté, de cette liberté le plus doux des biens, et qui, si elle n'est pas égale pour tous, n'est plus la liberté. Et comment peut-elle avoir ce caractère d'égalité, je ne dis pas sous la monarchie^ où l'esclavage n'est ni douteux ni déguisé, mais même dans ces Etats où tous les citoyens ne sont libres que de nom (1) ? En effet, ils donnent des suffrages, ils délèguent des commandements ; ils sont sollicités, suppliés par les candidats aux magistratures ; mais ils donnent des choses que, bon gré mal gré, il faut toujours donner ; des choses qu'ils ne possèdent pas eux-mêmes, bien que Ton vienne les chercher près d'eux. Car ils ne sont point admis au commandement, à l'exercice de l'aulorité publique, au rang des juges, avantages qui se déterminent par l'antiquité des familles, ou d'après la richesse. Mais dans une nation vraiment libre, à Athènes, à Rhodes, il n'est a\icun citoyen qui ne puisse parvenir à tout...
... Suivant les philosophes qui soutiennent la démocratie, sitôt que, chez un peuple, un ou plusieurs hommes se sont élevés par la richesse et la puissance, on a vu les privilèges naître de leurs prétentions et de leur orgueil, les timides et les faibles s'empressant de céder, et pliant sous Torgueil des riches. Ils ajoutent qu'au contraire, si le peuple savait maintenir son droit, rien ne serait plus glorieux, plus libre et plus prospère : car il resterait alors souverain dispensateur des lois, des jugements, de la guerre; de la paix, des traités, de la fortune et de la vie de chaque citoyen ; et ainsi seulement, à leur gré, TÉtat pourrait être appelé chose publique, c'est-à-dire chose du peuple. C'est par ce principe que, suivant eux, l'on voit souvent une nation remonter de la domination des patriciens ou des rois vers la liberté, et non pas, de son état de peuple libre, se remettre sous le gouvernement des rois ou sous