‹ Extraits des grands philosophesChapitre 80 sur 331 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Les nouveaux stoïciens.

ÉPIGTÈTB.

elon Saidas, Epictète, d'Hiérapolis en Phrygie, fut esclaye d'Epaphrodite. Ce dernier était un affranchi de Néron, que Domitien fit mourir. Un jour, Epaphrodite s'amusant à lui tordre la jambe, Epictète l'avertit froidement qu'il allait la rompre. Le maître redoubla de telle sorte qu'il lui cassa la jambe; Epictète reprit sans s'émouvoir: Ne votis avaisje pas dit que vous la casseriez ?

Epictète, une fois affranchi, eut pour maître de philosophie Musonius Rufus. Chassé de Rome par le séoatusconsulte dirigé contre les philosophes sous Domitien, il se retira à Nicopolis en Epire, où la jeunesse romaine allait pour l'écouter. Arrien, son disciple, publia les discours (J^tarpi^ai) qu'il avait entendus dans la bouche de son maître. C'est le résumé de ces discours que nous avons sous le nom d'Enchiridion ou de Manuel, a II est appelé E^x'^ipi^toit^ dit Simplicius, parce qu'il doit être toujours sous la main et à la disposition de ceux qui veulent bien vivre ; car le poignard des guerriers est aussi une arme aiguë, toujours sous la main et prête à rendre service. »

Epictète mourut dans un âge avancé. La lampe de terre dont il éclairait ses veilles philosophiques fut vendue, dit-on, quelque temps après sa mort, trois mille drachmes.

L — Louange à Dieu.

Si nous avions le sens droit, quelle autre chose devrions-nous faire, tous en commun et chacun en particulier, que de célébrer Bleu, de chanter ses louanges, et de lui adresser des actions de grâces ? Ne devrions-nous pas, en fendant la terre, en labourant, eu prenant nos repas, chanter un hymne à Dieu ?...

Mais ce pourquoi nous devrions chanter l'hymne le plus grand, le plus à la gloire de Dieu, c'est la faculté qu'il nous a accordée <ie nous rendre compte de ses dons, et d'en faire un emploi méthodique. Eh bien ! puisque vous êtes aveugles, vous le grand nombre, ne fallait-il pas qu'il y eût quelqu'un qui remplît ce i^le, et qui chantât pour tous Thymne à la divinité ? Que puis-je faire, moi, vieux et boiteux, si ce n'est de chanter Dieu ? Si j'étais rossignol, je ferais le métier d'un rossignol ; si j'étais <^fgne, celui d'un cygne. Je suis un ôtre raisonnable ; il me faut

chanter Dieu. Voilà mon métier, et je le fais. C'est un rôle auquel je ne faillirai pas, autant qu'il sera en moi ; et je vous engage à chanter avec moi.

n. — Utilité des épreaves.

Que crois-tu que fût devenu Hercule, s'il n'y avait pas eu le fameux lion, et l'hydre, et le cerf, et le sanglier, et plus d'un homme inique et cruel qu'il a chassés et dont il a purgé la terre? Qu'aurait-il fait, si rien de pareil n'avait existé ? Il est évident qu'il se serait enveloppé dans son manteau, et qu'il n'aurait pas été Hercule.

m. — Réponse aux objections tirées du mai.

Quand tu reproches quelque chose à la Providence, examine . bien, et tu verras que ce qui était arrivé était logique. — Oui; mais ce malhonnête homme a plus que moi ! — De quoi T — D'argent, — C'est qu'au point de vue de l'argent, il vaut mieux que toi, car il flatte, il est impudent, il travaille jusque dans la nuit pour en avoir. De quoi donc t'étonnes-tu ? Mais regarde s'il a plus que toi de probité, s'il a plus que toi de conscience et d'honneur. Tu trouveras que non. Au contraire, tu as plus que lui de ce pour quoi tu vaux mieux que lui.

Rappelez-vous donc toujours, ayez toujours présent à l'esprit, que la loi de la nature est que celui qui vaut mieux ait plus que celui qui vaut moins de ce pour quoi il vaut mieux ; et jamais vous ne vous indignerez...

rV. — Il n'y a de mai dans le monde que pour ceux qui le font.

Quand la vigne se trouve-t-elle dans un mauvais état? — « Quand elle est dans un état contraire à sa nature. » — Et le coq ? — «De même. » — De même donc aussi l'homme. Or, quelle est sa nature ? Est-ce de mordre, de ruer, de jeter en prison et de couper des têtes ? Non, mais de faire le bien, de venir en aide aux autres, et de faire des vœux. On est donc dans on mauvais état, que tu le veuilles ou non, dès lors qu'on est

iojuste.

• Le mal n'a donc pas été pour Socrate ?» — Non, oiaîi i juges et ses accusateurs. — « Â Rome, il n'a donc pis

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été pour Helvidius ?» — Non, mais pour celui qui Ta fait périr. — « Que diS'tu là ? » — C'est pour la môme raison que tu n'appelles pas malheureux le coq victorieux qui a été blessé, mais le coq sans blessures, qui a été vaincu. C'est encore pour la même raison que tu trouves heureux non pas le chien qui n*a pas eu de peine, mais celui que tu vois couvert de sueur, fatigué, n*en pouvant plus à force de courir. Quel paradoxe soutenons-nous donc, quand nous disons que le mal pour tout être est ce qui est contraire à sa nature ? Est-ce vraiment là un paradoxe 7 N'est-ce pas précisément ce que tu dis toi-même pour les autres êtres ? Pourquoi alors soutiens-tu autre chose au sujet de l'homme seul ? Eh bien I quand nous disons que la nature de l'homme est d'être sociable, affectueux, loyal, est-ce là encore un paradoxe ? — 0 Pas davantage. » — Gomment en serait-ce donc un, quand nous disons que ce n'est pas un mal d'être écorché, d'être mis en prison, d'être décapité ? Qui souffre tout cela en homme de cœur ne s'en tire-t-il pas avec avantage et profit ? Le mal réel, le sort le plus déplorable et le plus honteux, c'est, quand on était un homme, de devenir un loup, une vipère, un frelon.

L'homme libre est celui pour qui il n'y a pas d'obstacles, et qui trouve sous sa main les choses comme il les veut. L'esclave est celui qu'on peut entraver, contraindre, empêcher, jeter contre son gré dans quelque chose. Pour qui donc n'y a-t-il pas d'obstacles ? Pour qui ne désire pas ce qui n'est point à nous. Et qu'est-ce qui n'est pas à nous ? Ce qu'il ne dépend pas de nous d'avoir ou de ne pas avoir : d'avoir telle qualité, ou d'être en tel état. Notre corps n'est donc pas à nous, ses parties ne sont pas à nous, notre fortune n'est pas à nous. Par suite, si tu t'attaches à quelqu'une de ces choses comme si elle t'appartenait en propre, tu seras puni, ainsi que doit l'être celui qui désire ce qui n'est pas à lui. La seule route qui conduise à la liberté, le seul moyen de s'affranchir de la servitude, c'est de pouvoir dire du fond de son cœur :

« 0 Jupiter 1 0 Destinée I conduisez-moi où vous avez arrêté « de me placer. »

Y. — L'homme, citoyen du monde et fils de Dieu.

« De qael pays es-tu ?» Ne réponds pas : « Je suis d'Athènes ou de Gorinthe, » mais, comme Socrate, « Je suis du monde. » Pourquoi dirais-tu, en effet^ que tu es d'Athènes, et non de ce

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petit coin seulement où ton misérable corps a été jeté guand it est né ? N'est-il pas clair qiie si tu t'appelles Athénien ou Corinthien, c'est que tu tires ton nom d'un milieu plus importimt, qui contient non-seulement ce petit coin «t toute ta maison, mais encore cet espace plus large dVDÙ est sortie toute ta famille, jusqu'à toi ? Pourquoi donc le philosophe qui comprend le gouvernement du monde, celui gui sait que de toutes les familles il n'en est point de plus grande, de plus importante, de plus étendue que celle qui se compose des êtres raisonnables et de Dieu, pourquoi celui-là ne dirait-il pas : « Je suis du monde » ? — Pôurguoi ne dirait-il pas : « Je suis fils de Dieu » ?

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