‹ Extraits des grands philosophesChapitre 82 sur 331 · VIII. — Faut-il rendre le mal pour le mal · texte numérisé non relu

VIII. — Faut-il rendre le mal pour le mal

— « Quoi doncl ne nuirai-je pas à qui m'a nui?» — Vois d'abord ce que c'est que nuire, et rappeUe-loi ce que tu as appris des philosophes. Si le bien, en effet, est seulement dans notre façon de juger et de vouloir, et si le mal y est aussi, prends garde que tes paroles ne reviennent à ceci : « Gomment 1 cet autre s'est « nui à lui-même en me faisant une injustice, et je ne me nuitt rais pas à moi-même en lui faisant une injustice? o

Pourquoi donc ne pensons-nous pas ainsi, et croyons-noos, au contraire, qu'il y a dommage quand notre santé ou notre bourse baissent, mais qu'il n'y a pas dommage quand baisse notre façon déjuger et de vouloir? C'est que nous pouvons nous tromper ou commettre une injustice sans pour cela souffrir de la tête, des yeux ou de la hanche, et aussi sans perdre notre champ. Or, nous ne voulons rien posséder que ces choses-là !

C'est ce qu'avait hien vu Priscus Helvidius ; et il agit comme il avait vu. — Vespasien lui avait envoyé dire de ne pas aller au sénat : « 11 est en ton pouvoir, lui répondit-il, de ne pas me laisser « être du sénat ; mais tant que j'en serai, il faut que j'y aille. — « Eh bien I vas-y, lui dit l'empereur, mais tais-toi. — Ne m'in- « terroge pas, et je me tairai. — Mais il faut que je t'interroge. « — £t moi, il faut que je dise ce qui me semble juste. — Si tu tt le dis, je te ferai mourir. — Quand t'ai-je dit que j'étais im- « mortel ? Tu rempliras ton rôle, et je remplirai le mien. Ton « rôle est de faire mourir, le mien est de mourir sans trembler. « Ton rôle est d'exiler, le mien est de partir sans chagrin. »

— A quoi servit cette conduite de Priscus, seul comme il était? — Mais en quoi la pourpre sert-elle au manteau ? Que fait-elle autre chose que de ressortir sur lui en sa qualité de pourpre, et d'y être, pour le reste, un modèle de beauté ? Un autre homme, si César, dans de pareilles circonstances, lui avait dit de ne pas aller au sénat, aurait répondu : « Je te remercie de m*épargner. » Mais César n'aurait pas empêché un tel homme d'y aller, sachant bien qu'il y devait rester immobile comme une cruche, ou que, s'il y parlait, il dirait ce qu'il savait désiré de l'empereur, et que même il renchérirait encore dessus.

^.; Épictête. Entretiens^ passim^ traduction Courdaveaux.

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