MARG-AURÈLE
Toute la vie de Marc-Âurèle ne fut qu'un long et infatigable labeur. Dès sa jeunesse, voulant s*exercer aux souffrances physiques, il se couchait malgré sa chétive santé sur le plancher nu; il fallut les instances et les larmes de sa mère pour qu^il consentit à dormir sur un petit lit couvert de peau. Plus tard, philosophe et sage, il chercha dans tous ses actes à faire triompher la justice : « Il faut, se répète-t-il à lui-même, que <( tous les citoyens de l'Etat soient égaux en droit ; il faut que je place <( avant tous mes autres devoirs le respect de leur liberté. » Cet ami delà paix et de la liberté se trouva souvent contraint par d'injustes agressions à faire la guerre : il la fit bravement, en méprisant le danger. Il était déjà ruiné par l'âge et les fatigues quand il apprit la nouvelle d'une invasion des Marcomans, peuple barbare voisin des frontières de l'empire romain ; en vain on supplia Marc-Âurèle d'envoyer ses généraux pour les combattre : il voulut y aller lui-même et faire jusqu'au bout son devoir. Le peuple, craignant de ne plus revoir son chef aimé, lui demanda du moins qu'avant de partir il exposât aux hommes ces magniBques préceptes de morale qu'il pratiquait avec dévouement. Alors, pendant trois jours, devant son peuple assemblé pour l'entendre, Marc-Âurèle parla des devoirs des hommes ; il parla du courage, de la douceur, de la grandeur d'âme, donnant à ses concitoyens le plus pur de sa pensée avant d'aller donner pour eux sa vie. Rome, en effet, ne le revit pas: il mourut en la défendant, jeune encore, regretté de tous.
De l'obstacle qui se présente, la volonté fait la matière même
de son action : c'est ainsi que le feu se rend le maître de ce qui
tombe au dedans de lui : une petite lampe en eût été éteinte ;
mais le feu resplendissant s'approprie bientôt les matières entas*
S les consume, et par elles s'élève plus haut encore.
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Il 7 a bien des grains d'encens destinés au même autel : Tun tombe plus tôt, l'autre plus tard dans le feu ; mais la différence n'est rien.
Tout ce qui t'accommode, ô monde, m'accommode moi-même. Rien n'est pour moi prématuré ni tardif, gui est de saison pour toi. Tout ce que m'apportent les heures est pour moi un fruit savoureux, ô nature I Tout vient de toi ; tout est dans toi ; tout rentre dans toi. Un personnage de théâtre dit : Bien^aimée cité de Cécrops ! Mais toi^ ne peux-tu pas dire : 0 bien-aimée cité de Jupiter I
Tout ce qui arrive est aussi habituel, aussi ordinaire que la rose dans le printemps, que les fruits pendant la moisson : ainsi la maladie, la mort, la calomnie, les conjurations, enfin tout ce qui réjouit ou afflige les sots.
Sois semblable à un promontoire contre lequel les flots viennent sans cesse se briser ; le promontoire demeure immobile, et dompte la fureur de Ponde qui bouillonne autour de lui. Que je suis malheureux que telle chose me soit arrivée ! — Ce n'est point cela; il faut dire : « Que je suis heureux, après ce qui m*est arrivé, de vivre exempt de douleur, insensible au coup qui me frappe aujourd'hui, inaccessible à la crainte de celui qui peut me frapper plus tard ! »
Le matin, lorsque tu sens delà peine à te lever, fais cette réflexion : Je m'éveille pour faire œuvre d'homme ; pourquoi donc éprouver du chagrin de ce que je vais faire les choses pour lesquelles je suis né, pour lesquelles j'ai été envoyé dans le monde ? 3uis-je donc né pour rester chaudement couché sous mes couvertures ? — Hais cela fait plus de plaisir. — Tu es donc né pour te donner du plaisir ? Ce n'est donc pas pour agir, pour travailler?
Ne vois- tu pas les plantes, les passereaux, les fourmis, les araignées, remplissant chacun sa fonction et servant selon leur pouvoir à l'harmonie du monde ? Et après cela tu refuses de faire ta fonction d'homme 1 Tu ne cours point à ce qui est conforme à ta nature. — Mais il faut bien prendre du repos. — Je le veux ! pourtant la nature a mis des bornes à ce besoin ; elle en a bien mis au besoin de manger et de boire. Toi maintenant tu passes <:es bornes, tu vas au delà de ce qui doit te sufl&re ; dans l'action, il n'en est plus de même : tu restes en deçà du possible. C'est que tu ne t'aimes pas toi-même, sinon tu aimerais ta nature et ce qu'elle veut. Oui, ceux qui aiment leur métier sèchent sur leurs ouvrages, oubliant le bain et la nourriture ; mais toi, ta fais moins de cas de ta propre nature que le ciseleur n'en fait de son art, le danseur de sa danse, l'avare de son argent, l'ambitieux de sa folle gloire. Eux, quand ils sont à l'œuvre, ils ont bien moins à cœur le manger ou le dormir que le progrès de ce qui les charme : les actions qui ont l'intérêt public pour but te paraissent-elles donc plus viles et moins dignes de tes soins ?
vn.
Il y a tel homme qui, après avoir fait un plaisir à quelqu'un, se hâte de lui porter cette faveur en compte. Cet autre n'a point une précipitation pareille, mais il regarde l'obligé comme son débiteur, il a toujours présent à la pensée le service qu'il a rendu. Un troisième enfin ignore, si je puis dire, ce qu'il a fait.*, il est semblable à la vigne, qui porte son fruit, puis après ne demande plus rien, satisfaite d'avoir donné sa grappe. Faut-il donc être du nombre des gens qui ne savent pour ainsi dire pas ce qu'ils font î Oui.
La meilleure manière de se venger, c'est de ne se pas rendre semblable aux méchants.
. C'est le propre d'un homme d'aimer ceux mêmes qui nous offensent.
Le bien de l'être raisonnable est dans la société humaine, cbt il y a longtemps qu'on a démontré qne nous sommes nés pour b
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société. N'est-il pas évident que les êtres inférieurs existent en vne des êtres supérieurs, que les êtres supérieurs existent les uns pour les autres ?
Bans on instant lu ne seras que de la eendre, un squelette, un nom, ou pas même un nom. Et le nom n'est qu'un bruit, qu'un écho I Ce que nous estimons tant dans la vie n'est que vide, que pourriture, petitesse : des chiens qui mordent, des enfants qui se battent, qui pleurent, qui rient bientôt après. La foi, la pudeur, la justice et la vérité ont, pour VOlympe, laissé la krra spacieuse. Qu'y a-t-il donc qui te retienne ici-bas ?
Des êtres se hâtent d'exister, d'autres êtres se hâtent de n'exister plus; même de tout ce qui se produit quelque chose déjà s'est éteint. Ces écoulements, ces altérations renouvellent continuellement le monde, comme le cours non interrompu du temps renouvelle éternellement la durée infinie des siècles. Entraîné par ce fleuve, y a-t-il quelqu'un qui puisse estimer aucune de ces choses si passagères, sur laquelle il ne saurait faire aucun fondenient ? C'est comme si Ton se prenait d'amour pour un des moineaux qui passent en volant : l'oiseau, dans un instant, aurait disparu à nos yeux.
Toutes choses sont liées entre elles, et d'un nœud sacré; et il ^'y a presque rien qui n'ait ses relations. Tous les êtres sont ^ordonnés ensemble, tous concourent à l'harmonie du même ïïïonde ; il n'y a qu'un seul monde, qui comprend tout, un seul Ueu, qui est dans tout, une seule matière, une seule loi, une raison commune à tous les êtres doués d'intelligence, enfin une vérité unique, n'y ayant qu'un seul état de perfection pour des ^tres de même espèce et qui participent à la même raison.
Regarde au dedans de toi ; c'est au dedans de toi qu'est la ^rce do Mea, mie source intaiissable pourvu que tu fouilles
II faut contempler le cours des astres, comme si nous étions emportés dans leurs révolutions. Il faut sans cesse penser aux changements des éléments les uns dans les autres : ces sortes de considérations purifient les souillures de la vie terrestre.
« Ils tuent, ils massacrent, ils maudissent. » Mais qu'y a-t-il là qui empêche ton âme de rester pure, sage, modérée, juste ? C'est comme si un passant blasphémait contre une source d*eau limpide et douce : elle ne cesserait pour cela de faire jaillir un breuvage salutaire ; y jetât-il de la boue, du fumier, elle aurait bientôt fait de le dissiper, de le laver ; jamais elle n'en serait souillée.
xvn.
Les hommes sont faits les uns pour les autres ; corrige-les donc, ou supporte-les.
Laissons la faute d'autrui là où elle est.
S'il a péché, c'est en lui qu'est le mal ; mais peut-être n'a-t-il pas péché.
Vois ce que c'est qu'un rayon, quand la lumière du soleil pénètre à nos yeux par une ouverture étroite dans un appartement obscur. Il s'allonge en ligne droite, puis s'applique, pour ainsi dire, contre le solide quelconque qui s'oppose à son passage et forme barrière au-devant de l'air qu'il pourrait éclairer plus loin ; là, il s'arrête, sans glisser, sans tomber. C'est ainsi que ton ftme doit se verser, s'épancher au dehors, jamais d'épuisement, maiâ seulement une extension ; point de violence, point d'abattement, quand des obstacles l'entravent ; qu'elle ne tombe pas, qu'elle s'arrête, qu'elle éclaire ce qui peut recevoir sa lumière :