L’ANTI-GRIMOD. D
Entièrement écrit sur ce ton dolent, l’Almanach des pauvres diables ne recommande que les haricots, les mirontons, les poumes de terre, les châtaignes et les goujons « ces pauvres diables des rivières ; » il ne prône que le cidre, la bière, le vin de Suresne ou celui d'Orléans : «Le vin de Suresne est déchu, il est vrai, de son ancienne réputation; mais pour lui rendre justice, nous devons assurer qu'il est apéritif, aimable, d’un piquant agréable, et qu’on peut Le boire dans de grands verres ; et même que, dans un repas, il peut égayer les convives et faire naître quelques plaisanteries, comme deux cavaliers montés sur un âne dans une cavalcade peuvent faire rire et rire eux-mêmes de leur monture. »
Par opposition aux itinéraires nutritifs de Grimod de la Reynière, l’Almanach des pauvres diables imagine un voyage de deux auteurs, qui mettent autant de soin à éviler les étalages de comestibles que l’Almanach des Gourmands en met à les rencontrer. Les deux auteurs descendent le faubourg Saint-Marceau, la rue Copeau et s'arrêtent un instant au jardin des Plantes; ils passent devant l’Hôtel-Dieu, d’où quelques-uns de leurs amis les saluent par les fenêtres, ils arrivent ensuite à la place de Grève, sans trouver rien qui puisse offenser la modestie de leurs regards et donner des regrets à leurs estomacs ; 1ls assistent aux cours publics, vont se chauffer dans les bibliothèques, et finissent par diner dans une gargotte à un franc vingt centimes, à côté de Rétif de la Bretonne.
Ce spirituel opuscule est complété par un « dictionnaire portalif de quelques pauvres diables, » où l’on distingue les noms de Saint-Ange, de Palissot, de Martainville, de Bernardin de Saint-Pierre, «ruimé par les contrefacteurs et préparant un supplément à ses Études de la nature, supplément qui aura pour titre : Les légumes en harmonie avec l'estomac des gens de lettres. « Quant au poëte Lebrun, il n’a « jamais le cauchemar, et ce n’est pas pour lui que « l’école de Salerne a dit : Assieds-toi quand tu as dinét. »
Nous demandons pardon à nos lecteurs de cette. pause dans la maigre chère et dans la pauvreté; mais il fallait une ombre à notre tableau. A présent, nous n'y reviendrons plus.
1 Aimanach perpétuel des pauvres diables; Paris, 18053, chez madame Caillot, libraire, galerie du Théâtre de la République.