DERNIÈRES ANNÉES
Après la chute de l’Empire, Grimod de la Reynière se retira au château de Villers-sur-Orge, près de Longjumeau. Il avait été faire sa cour aux Bourbons, dans son ancien costume d'avocat au parlement ; mais soit que les Bourbons ne vissent pas avec plaisir ce représentant des folies d’un autre siècle (Grimod n'avait rien cependant des aspects d’un fantôme), soit tout autre motif que nous ignorons, il fut reçu assez froidement. Peut-être Louis XVIIL, qui jalousait tout le monde, jalousait-il en lui le cuisinier. C’était mal; car enfin l’auteur de l’Almanach des Gourmands avait toujours été fidèle à ses rois ; il ne s'était jamais rallié à Napoléon, bien qu’il rendit justice à son génie. Et encore, un regret se mêlait-il continuellement à l'admiration que lui arrachait le grand capitaine : &« — Ah! disait-il, si l’empereur s'était adonné à la cuisine plutôt qu’à la guerre, qui sait où 1l se serait arrêté! »
On doit supposer qu’il fut blessé de l'accueil des Bourbons, car il ne reparut plus aux Tuileries. La mort de son père et de sa mère l’avait rendu possesseur d’une fortune suffisante; 1l crut avoir assez fait pour les lettres, et il borna définitivement le cours de ses productions. |
Le château de Villers-sur-Orge est environné d’un paysage infiniment agréable; des fenêtres on voit la tour de Montlhéry, et les lointains sont fermés par les masses vaporeuses de la forêt Sainte-Catherine. Une lettre inédite de Grimod au marquis de Cussy complétera cette description : « .… J’accepte avec reconnaissance pour la vallée de l’Orge les éloges poétiques que-le docteur Rocques a bien voulu en faire. Si le voisinage ne m'’aveugle pas, et en dépit des propos contemptifs de la Bourgeoise (sa femme, sans doute), je crois qu’en effet ce pays offre à l’amant de la nature des jouissances de plus d’une espèce. Horizon étendu et varié, rivière Jolie dans sa petitesse et pittoresque dans son cours, végétation admirable et qui s’y renouvelle sans cesse, forêts charmantes quoique jeunes, prairies fraiches et émaillées, variété de plantes vigoureuses et chères au botaniste comme au dessinateur, enfin assortiment complet de poisons qui ont fixé les regards du plus savant et du plus élégant des physiographes, bien accoutumé cependant à trouver sur son chemin des plantes délétères; voilà ce que, sans flatterie, l’on peut, je crois, dire de Villers-sur-Orge et de ses entours. Que sera-ce si, monsieur le docteur nous
accordant deux jours, il nous permet de le conduire sur la montagne qui commence au Rocher de Sceaux et qui s'étend jusqu’à Marcoussis? C’est là qu’il verra un site vraiment pittoresque, des accidents de végétation vraiment faits pour l’intéresser, et des positions si agrestes et si romantiques que l’on peut se croire dans un désert, à cent lieues dé tous pays habités. Joignez à cela la fricassée de champignons, que nous mangerons avec confiance quand ils auront été cueillis par ses mains savantes, etc.!. »
Au fait, je m'étonnais de ne point voir arriver la fricassée de champignons.
Les personnes qui ont été admises dans le chàteau de Villers-sur-Orge en ont rapporté des choses phénoménales. C'était un château monté et machiné comme un théâtre ; après la mort de Grimod, il fut acquis directement par M. Mesner, qui le trouva couvert d'inscriptions du haut en bas, en outre des curiosités de toute sorte, des planchers tournants, des corridors secrets, des observatoires dérobés et des tuyaux acoustiques, dont on sait que l’auteur de l’AImanach des Gourmands, curieux etmysüficateur, aimail à s’entourer. Avant de procéder à desréparations
1 Cette lettre, de trois immenses pages remplies jusqu'aux bords, ést datée du 7 juin 1822. Elle a un en-tête imprimé : « Au château de Villers-sur-Orge, poste restante à Linas (Seine-et-Oise). A.-B.-L. Grmop pe La Reynière, homme de lettres et propriétaire,» La suscription est ainsi conçue: — À monsieur, monsieur le marquis L. de Cussy, chevalier de l’ordre royal de la Légion d'honneur et de l’ordre royal et militaire dé Saint-Louis, etc., etc, rue de Grammont, n° 26, à Paris.
indispensables à une appropriation nouvelle, M. Mes-
ner voulut qu’on relevât ces inscriptions, témoignage de la puérilité et de l’épicuréisme méthodique deson
prédécesseur. Une copie nous en a été obligeamment
transmise.
En été, Grimod de la Reynière avait l'habitude de faire dresser la table dans la cour d’entrée du chàteau, sous un magnifique catalpa. Un règlement ainsi conçu était apposé à l'extérieur :