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- Ayez pitié de mon martyre, Et faites grâce au suppliant.
À côté de ce couplet, qui est bien dans le goût du temps, on avait encore la chanson connue de Lantara : À jeun, je suis trop philosophe, car, à la préoccupation de la bonne chère se joignaient toujours, chez Grimod, les souvenirs de théâtre.
Qu'est-ce que l’on trouvait au bout du corridor? Deux portes vis-à-vis l’une de l’autre, offrant, chacune cette inscription : « Chambre d’amie. » La première était ornée d’une phrase latine : « Si vis amari, ama. » La seconde, destinée sans doute à des amies de moindre condition, empruntait vulgairement le langage français : « Heureux le juste qui ne pèche que sept fois par jour ! »
Des vers de Destouches sur les charmes de la lecture, extraits de son Philosophe marié, et des stances anonymes intitulées : Mes souhaits, annonçaient la bibliothèque.
Un dernier trait complétera la description de ce logis singulier. Il y avait sur la porte de l’escalier conduisant au grenier : « Montez sans crainte, mesdames. »
M. Mesner, qui appartenait à une autre génération que l’auteur de l’Almanach des Gourmands, et qui d’ailleurs n’était pas d'avis qu’on affichât si publiquement ses goûts, fit enlever tous ces placards. Il ne conserva que les mains historiques de Grimod de la Reynière, et un soulier, une charmante
petite mule blanche, mule d’actrice au moins.
Le chapitre sur lequel on ne tarirait point, c’est celui des mystifications que Grimod faisait subir à ses visiteurs et ‘pour lesquels son château était si bien disposé. Toutes les farces nocturnes de l'opéra de Monsieur Deschalumeaux étaient répétées par lui : les lits qui s'élèvent et qui s’abaissent, les trappes qui s’entr'ouvrent. « Dès que les hôtes du logis avaient pris possession de leurs chambres, dit M. P. Lacroix, Grimod de la Reynière, aussi sérieux, aussi actif qu’un machiniste en chef de l’Opéra, commençait à manœuvrer ses ficelles. [ei, Les plus effrayantes apparitions de la fantasmagorie, des spectres, des squelettes, des monstres de toutes les formes se dessinalent en feu sur les lambris; là, les plus étonnants phénomènes de l'électricité : léclair, le tonnerre, le vent, toute une tempête dans une chambre; ailleurs, des portraits qui tirent la lanoue, qui étendent les bras; quelquefois les chaïses et les fauteuils qui marchent en s’entrecho-
quant, les tiroirs de la commode qui s'ouvrent avec .
fracas, etc., etc. » s En outre, l'estime de Grimod de la Reynière pour le cochon avait pris des proportions épiques : il en avait dressé un à le suivre, et, dans les Jours de gala, il Le faisait diner à table, à la place d'honneur, solidement attaché dans un fauteuil. La nuit, cet animal affectionné couchait sur un matelas, et un
garçon spécialement attaché à sa personne avait soin
chaque matin de le peigner, de le brosser et de le
frotter. Le fanatisme de Grimod pour les cochons était poussé à un tel point que, dès qu'il en rencontrait un troupeau, il s’arrétait sur le chemin, leur trait son chapeau et entrait immédiatement en conversation avec eux : « — Eh bien, comment allons- nous? d’où venons-nous? sommes-nous bien gras et bien portants ? » |
Ces innocents travers écartés, c'était toujours le même homme, prodigue, mettant sa joie à obliger ses amis et surtout à les bien traiter. Ses festins de Villers-sur-Orge valurent ceux de Paris; jusqu’à son dernier soupir, il tint table ouverte. On essaya bien encore de le mettre en interdiction, mais on sait quelles manières habiles il avait de dérouter l'opinion : cette fois il se fit nommer conseiller municipal, et, du haut de ce poste, il put braver à son aise ceux qui voulaient le faire passer pour fou.
De son hôtel des Champs-Élysées, qu'il avait vendu, il ne s'était réservé qu’un corps de logis, où il allait de temps en temps pour évoquer sa Jeunesse, et peut-être pour la comparer à sa vieillesse, aussi riantes toutes deux, aussi vives et aussi logiques dans leur apparente frivolité!
M. Geslin, avocat, qui a recueilli sur le compte de Grimod beaucoup de renseignements, a raconté que dans ses dernières années il était particulièrement possédé de la matrimoniomanie. Voici un trait à. cette occasion. Invité à diner par un de ses voisins de campagne, Grimod de la Reynière fut tellement ravi par la belle ordonnance du menu et surtout
par la succulence d’un plat, — c'était un plat de cochon, — qu’il voulul voir le cuisinier pour lui faire ses compliments. R |
« — Mon ami Pierre, lui dit-il, voilà un plat qui vous fait honneur; je suis content de vous, et, à mon tour, je désire vous voir content de moi: Que puis-je faire pour vous ? »
Le cuisinier roulait entre ses doigts un coin de son tablier.
«— Voyons, si je vous mariais? Vous êtes jeune, et un bon cuisinier ne peut être un mauvais mari. Allons, c’est convenu, je vous marierai ; laissez-moi faire te
Pierre ne demandait pas mieux, 1l avait même déjà jeté ses vues, depuis quelque temps, sur une
jeune personne du village; mais le père exigeait de
lui impossible, c’est-à-dire une somme ronde de six mille francs. Ce fut Grimod qui se chargea de l'impossible ; 1l n’en resta pas là ; les frais de noce, les cadeaux, le repas, le repas principalement, ét même les dépenses d'entrée en ménage, il prit tout sur son compte ; 1l se comporta comme une altesse, et en fut quitte pour dix mille franes. Un bon plat de cochon ne saurait trop se payer!.
1 C’est sans doute à cet épisode que se rapporte l’autographe suivant (Catalogue Laverdet, avril 1855. — Grimon pe La Reynière) : Lettre de faire part, imprimée, avec la suscription et trois mots aut., du mariage de François Tarnier, artiste culinaire, à M. Margueritte. Château de Villers-sur-Orge, 11 février 1829. « . La séance commencera vers cinq heures de relevée et se prolongera, Dieu aidant, jusqu’à six heures du matin, dimanche 15; sauf les
Ce fut dans ces douces occupations que la mort vint le surprendre, en 1838. IL était octogénaire ; et cet âge avancé, qui justifie son hygiène, donne glorieusement raison à sa vie et à ses livres.
Sa femme, la danseuse, lui survécut. On a dit que, sur les derniers temps de son mariage, elle avait hérité des grands airs de sa belle-mère, et que Grimod de la Reynière s'était vu plusieurs fois obligé de lui rappeler son origine, afin de rabattre son caquet en public. Nous n’affirmons pas, nous répétons ”. -
Arrivé au bout de la tâche que nous nous sommes imposée, nous nous {rouvons heureux si nous avons pu restituer à Grimod de la Revynière la part d'estime et de gloire qu'il mérite. De nos jours, on s’est beaucoup entretenu de Brillat-Savarin, qui, semblable à un autre Amérie Vespuce, a hérité de toute la gloire qui revenait à Grimod de la Reynière. Pourquoi cela? Cest que l’auteur ingénieux de la Physiologie du Goût, avec ses précautions, ses raffinements, ses délicatesses, ouvre la série moderne des tempéraments blasés ; tandis que l’auteur de l’Almanach des Gourmands, au coniraire, ferme celle des tempéraments robustes.
jeunes époux, que des motifs faciles à deviner obligeront sans doute à prendre congé plus tôt de l'honorable compagnie, qui est suppliée de ne point s'en offenser, d'autant qu’elle restera en séance mangeante, dansante et buvante, jusqu’au lever de l'aurore. » A cette époque, Grimod de la Reynière avait soixante-dix ans. Aimable vieillard ! ,
! Le Droit des 11, 15 et 15 décembre. 1849.
On comprendra donc nos sympathies pour un homme aussi complet, en même temps que pour un art qui mérite de marcher de pair avec la littérature, la gastronomie. Toute passion raisonnée et dirigée devient un art; or, plus que toute autre passion, la gastronomie est USE de raisonnement et dé direction.
Qu'on y réfléchisse bien : les heures charmantes de notre vie se relient toutes, par un trait d'union plus ou ‘moins sensible, à quelque souvenir de table. |
Est-ce un amour d'enfance ? IL s’y mêle aussitôt, et naturellement, un déjeuner dans les bois. Le tendre aveu d’une cousine est inséparable de l'armoire aux confitures de mère-grand.
S'agit-il d'un fougueux caprice pour une Aspasie parisienne ou une cantatrice renommée? L'idée d’un souper s'éveille immédiatement dans notre esprit : nous voyons la lueur douce des bougies glisser sur une épaule mate, la nappe moirée luttant de blancheur avec un bras embarrassé de dentelles.
Plus tard, si notre orgueil se ranime à la mémoire d’un triomphe ou d’une dignité obtenue, c’est encore la table d’un banquet qui nous apparaît. Toutes les coupes sont levées et tendues vers nous; le toast protéique emprunte mille formes et se renouvelle par toutes les bouches ; tandis que, modestement incliné, mais recueillant les moindres gouttes de l’apothéose, nous ne savons que balbutier : —
Messieurs, c’est toujours avec un nouveau plaisir…
Nous nous marions. C'est un repas de noces qui nous appelle : l'épouse est rougissante, et les regards ne sont distraits d’elle que par l’arrivée d’une volaille rôtie, majestueuse bête, qu’un jus doré environne.
Nous avons un enfant. Les cloches du baptême . appellent nos alliés autour d’une collation joyeuse. On embrasse la nourrice, les dragées roulent, et le parrain chante des couplets de circonstance qu'il a copiés la veille dans l’Almanach des muses.
La gastronomie est la joie de toutes les situations et de tous les âges.
Elle donne la beauté et l'esprit.
Elle saupoudre d’étincelles d’or l’humide azur de nos prunelles, elle imprime à nos lèvres Le ton ardent du corail ; elle chasse nos cheveux en arrière, elle fait trembler d'intelligence nos narines.
Elle donne la mansuétude et la galanterie.
S attaquant à tous les sens à la fois, elle résume toutes les poésies : poésie du son et de La couleur, poésie du goût et de l’odorat, poésie du toucher. Elle est suave avec les fraises des forêts, les grappes des coteaux, les cerises agaçantes, les pêches duvetées ; elle est forte avec les chevreuils effarouchés et les faisans qui éblouissent. Elle va du matérialisme le plus effréné au spiritualisme le plus exquis: de Pontoise à Malaga, de Beaune au Johannisberg. Elle aime le sang qui coule des levrauts, et l'or de race, l’or pâle, qui tombe des flacons de sauterne.
Un Anglais, réfléchi en même temps qu’'inventif, s’est livré dernièrement à un calcul fort singulier. Il a imaginé un épicurien, taillé sur le patron de Grimod de la Reynière ou de lord Sefton : il se l’est représenté parvenu à sa soixante et dixième année et placé au sommet d’une importante colline. Autour de ce gourmand se groupent les masses considérables qui ont servi à sa nutrition, depuis l’âge d’appétit.
Nos plus célèbres nomenclateurs, Homère et le Tasse, et après eux le peintre des accumulations, Martinn, reculeraient devant cette quantité énorme d'animaux et de végétaux. Là, dans une prairie, paissent et broutent librement tous les bœufs, Les veaux et les moutons qu'ila mangés. Du milieu des blés qui ont servi à faire son pain, s’envolent des milliers d’alouettes, de cailles, de perdreaux, qui ont figuré sur sa table. Les arbres ploient sous les fruits qui ont crié sous sa dent friande. Au bas de cette colline, l’aimable septuagénaire voit couler une rivière composée de tout le vin qu'il à bu : elle se subdivise en une infinité de bras de liqueurs et de thé. Dans cette rivière nagent les poissons dont 1l fit ses délices; sur le bord se pavanent les canards, les coqs, les poulardes, sans compter les lapins sur lesquels son cuisinier accomplit de sanglantes dragonnades. Une imposante fortification serpente autour de cette colline : elle est formé d’une triple rangée de puddings et de tartes, sur deux couches de melons : de distance en distance poin-
tent, comme des canons, des tonneaux de riz, de piment et de poivre.
Le gastronome de soixante et dix années domine tous les trésors de cette Chanaan nouvelle. Il sourit avec Satisfaction au total prodigieux de ses repas ; et sa bouche, qui s’humecte au souvenir de tant de
bonnes choses, son œil qui se dilate, ses bras qui s'étendent, tout chez lui semble dire :
— Voilà le prix de la vie !
Tati AN