‹ Géographie mathématiqueChapitre 190 sur 308 · CONSTRUCTION DES CARTES · texte numérisé non relu

CONSTRUCTION DES CARTES

197. Comment les anciens faisaient leurs cartes. Itinéraires sur mer.

1". — Si l'on connaît les coordonnées géographiques de points nombreux, la construction d'une carte se ramène, au moins dans son ensemble, à choisir un mode de projection, à tracer le canevas des parallèles et des méridiens, enfin, à transporter sur ce canevas les [)oint3 dapros leurs coordonnées.

Tant s'en faut c[ue même aujourd'hui une telle manière de procéder soit toujours possible; elle était absolument illusoire il y a moins de deux siècles. Du reste il ne faut pas que le lecteur s'exagère la précision de nos cartes. Je lis dans les Annales d'Hijdroiiraphii' pour 18S'J qu'en dehors de Tanger, Saint-Louis, Dakar, Sierra Leone et le cap de Bonne-Espérance, les longitudes des points de la cote occidentale africaine varient de 3 ii 8 milles (de 5 à 13 kilomètres , suivant qu'on utilise les cartes anglaises, françaises, portugaises ou espagnoles.

Autrefois, et aujourd'hui pour les pays neufs, en dehors de quelques points dont on connaît les coordonnées astronomif[ues, les cartes se faisaient et se font avec des itinéraires. L'itinéraire indique la direction de la route donnée par la boussole, et la dislance parcourue évaluée, nous verrons tout à l'heure comment. Le [)arcour3 total est divisé en un certain nombre de parcours rectilignes qu'on transporte sur le papier. Il est remarquable qu'on obtienne ainsi des évaluations relativement exactes.

2". — Qu'aujourd'hui, avec les navires à vapeur, on puisse aisément connaître la distance approximative de deux ports A et B entre lesquels on décrit une route loxodromique, rien d'étonnant; mais qu'avec les navires à voiles obligés de louvoyer, de changer à tout instant de route pour utiliser au mieux le vent, on ait obtenu des appréciations relativement exactes, est une cause d'étonnement. Pourtant c'est avec les portulans, c'est-à-dire avec les guides à l'usage des marins, que les cartes ont été longtemps construites.

Pas de difficulté du reste à utiliser les résultats, au moins à l'approximation de ces résultats. Nous lisons dans un portulan que de Âlalte à Alexandrie il v a 283 lieues de 20 au degré, en cinglant à

l'est-sutl-est. Comme nous connaissons au moins a|)pi'oximalivement les latitudes de ces lieux, il nous est facile de voir ce que vaut cette distance projetée sur le parallèle moyen, par suite de connaître la différence des longitudes. Le lecteur ne sera pas peu surpris d'apprendre que nous trouvons ainsi une différence de longitude exacte à quelques minutes près, alors que les observations astronomi(|ues antérieures au xvii" siècle se trompaient sur la longitude de près de 8 degrés.

5". — Il vaut vraiment la peine de donner au lecteur une idée du degré d'inexactitude des cartes anciennes. Je tire l'exemple suivant d'un mémoire du géographe Delisle, chargé par le roi de dresser une carte du ÎNIonde (1720).

Voici les coordonnées qu'il donne pour Gibraltar et Alger. Gibraltar : longitude ouest 7° 30' latitude 36" 10' Alger : longitude est 1" 25' latitude 36" 32'

La latitude vraie d'Alger est 36" 50' et sa longitude est 42' 30".

Ainsi l'erreur pour Alger est de 18' en latitude (ce qui est beaucoup) et de 43' en longitude. Et pourtant Delisle est infiniment plus précis que ses devanciers!

Ce qu'il nous dit de la Méditerranée est curieux.

Il estime sa longueur de Gibraltar à Alexandrette à 41° 30'.

La longitude d'Alexandrette étant voisine de 33° .50', celle de Gibraltar valant à peu près 7° 40', l'estimation est correcte, puisqu'on a 330 5Q' ^ 70 40' = 4 !■> 40'.

Or les cartes qui existaient alors donnaient 50°. C'était une erreur de 300 lieues sur 860 pour une mer qui de tous temps a été familière au monde savant. Rappelons que la seule méthode précise qu'on eût de déterminer les longitudes, par les observations des éclipses des satellites de Jupiter, fut découverte peu avant par Cassini I; ce qui explique de telles discordances.

Dans cet état de la Géographie, c'était une idée au moins singulière de faire passer le méridien origine par l'île de Fer (la plus occidentale des Canaries), suivant la Déclaration de Louis XIII en 1634. Delisle estime sa longitude à 20". Il trouve raisonnable de s'en tenir à ce compte rond « en perfectionnant seulement la longitude de l'isle de Fer plutôt que de changer toutes les longitudes du monde »; ce qui prouve qu'il avait des idées justes en matière de métrologie et qu'il comprenait la vanité de se chamailler i)0ur le choix d'une origine.

Page 1