ÉTAT DES PERSONNES ET CIVILISATION LXI
attribuant l'une des allés de l'empereur grec à Girart et l'autre à lui : il veut avoir celle qui était réservée à son puissant vassal, et il l'a; il est envieux de ta puissance de Girart, et, quel que soit le prétexte invoqué, l'envie est le mobile qui le porte à attaquer son beau-frère. Vers la fin du poème, dans la partie que l'on peut considérer comme l'œuvre entière du renouveleur, il joue un rôle presque ridicule, se laissant gouverner, pour ainsi dire malgré lui, par sa femme. Mais il est vaillant guerrier : il se ren~ ■ contre sur le cbamp de bataille avec Girart et le désar* çonne (§ 84). Il a surtout la qualité la plus haute du sdgneur du moyen âge : « Il est, » dit le poète, « le meilleur justicier que je sache (§ 1). » Le bon justicier, aux premiers temps de la féodalité, ce n*est pas tout à fait celui qui sait juger avec intelligence un procès : c'est surtout celui qui ne se laisse pas corrompre â prix d'ar^ gent par l'une des parties (§ 200). Les débats sont d'ailleurs aisés à conduire, puisqu'on s'en remet le plus ordinairement, pour l'appréciation de la cause, au combat judiciaire.
Ainsi que dans la plupart des anciennes chansons de geste, le roi-empereur est comme entouré d'une auréole de majesté qu'il doit moins à sa puissance effective qu'à son titre. « De la mer jusqu'ici, » dit le poète, « il n'y a si ri- «che baron qui ne tremble lorsque le roi s'irrite» (§ 1). La majesté impériale se manifeste par des signes extérieurs. On disait proverbialement d'un homme de belle et ftère apparence, qu'il avait la prestance d'un empereur {§ ïyS). Comme tout seigneur, le roi a droit au dévouement absolu de ses hommes; mais, lors même qu'il est en guerre avec des vassaux déliés de l'obligation féodale, il n'est pas avec ses adversaires sur le pied de l'égalité : il con-'
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serre le prestige mystique attaché â celui qui a été oint et sacré. Le poème, en ses dernières pages, nous en offre une preuve qui est le commentaire en action du mot cé> ièbre attribué à Louis VI : « On ne prend pas leroi, « aux échecs. » Dans son dernier combat contre Girart, le roi est renversé de son cheval. Il eût été tué, peut-être sans être reconnu, lorsque Fouque, le cousin et l'allié de Girart, survient, met pied à terre, fait monter le roi sur son propre cheval, et protège sa fuite (§ 625)' . Du reste, il arrivait fréquemment que leroi, pour combattre plus librement, sans devenir le point de mire de toute l'armée ennemie, échangeait ses armes avec celles d'un de ses hommes. Dans un des combats racontés par notre poème, nous voyons (§ 82} que Charles avait pris le heaume et le haubert d'un simple soudoyer. L'histoire fournit beaucoup d'exemples de cet usage. Du Gange en a réuni quelques-uns dans une de ses notes sur Anne Çomnène ', auxquels on peut joindre ceux que j'ai cités dans une note de mon édition du poème de la Croisade albigeoise '.
Le pouvoir' royal est loin d'Itre absolu comme il le deviendra peu à peu vers la fin du régime féodal. Ce
1. Ce retpect de la personne royale pourrait être consutê par maint autre témoignage. Ainsi dam Raoul de Cambrai (éd. de la Soc des Anc.Teitei, tirade ccLKiu), le roi ident d'Être désarçonné p«r Ybert de de Ribemont. Auwitât Bernier, [e fils de celui-ci. détourne son pire de continuer le combat : Se m'en creéa, ja iert lahné otant; | S'il nos assaillent bien aoioni defetdant. Et Ybert se raage i son avis. Cf. ibid., CCCXxiii, Voir 3U»si la scÈne de Charles et de Renaut,dan& Renaut de Montaubait, éd. Michelant, p. 387.
3. A propos d'un passage du livre XUI. p. 401, de Fédilion du Louvre; Historiens grecs des Croisades (Académie des Inscr. et BelU»> Lettres], U, 97.