ÉTAT DES PERSONNES ET CIVILISATION LXXI
livrent au métier des armes est très limité, et toute expédition guerrière se fait avec le concours de levées qui n'ont aucune éducation militaire. Toute stratégie disparaît, et la tactique se réduit à quelques principes très élémentaires sur l'art de former les escadrons pour la charge, et sur celui de dresser des embuscades, ou, pour me sei> vir de l'expression du moyen âge, des aguets. Certaines pratiques qui s'introduisent peu à peu contribuent à retarder le perfectionnement de la tactique. Ainsi tout homme qui a réussi à faire un prisonnier ou à mettre la main, sur un cheval dont le cavalier a été désarçonné se croit permis de sortir de la mêlée pour mettre sa prise en lieu sûr '. De sorte que, la première phase de l'attaque passée, il n'y a plus de manœuvres possibles. Ce n'est pas avant le xn" siècle que l'on voit des corps spéciaux^ les Templiers et les Hospitaliers, obéir au commandement, rester en ligne ou se reformer après la charge, ea un mot, manoeuvrer en troupes disciplinées. Aussi voiton par les historiens des croisades qu'ils sont les seuls qui entendent l'art militaire. Sur un seul point, on avait conservé quelque chose de la tradition de l'antiquité. L*attaque et la défense des places continuaient à s'opérer avec une certaine science *. Mais les opérations de siège étaient généralement dirigées par des hommes dont c'é' tait la profession.
I. On voit dans le roman de Horn et Rimenhild (ià. Fr. Michel, *v. 3388-90) qu'il éuil nicettaire de défendre ex preEsfment de prendre de* chevaux pendant le combat.
3. Il se peut m£me que, ïur cenaina poinU, tes gens du moyen âge aient perfectionné la poliorcéiiquc des anciens. Anne Coninène dit que Boemond en aavait plua que Déméirius Pohorctte lui-ménte (I. XII, ch. IX, éd. du Louvre, p. 370). Il y a li un sufet d'étude encore^à peu prts vierge.
LXXII INTRODUCTION
Comme les cliansons de ge^te abondent en récits de batailles, il est naturel d'aller chercher dans notre ancienne épopée des notions sur l'art militaire du xi' au xui' siècle. Toutefois, c'est une source à laquelle il convient de ne puiser qu'avec précaution. Nos jongleurs n'avaient sans doute pas souyent l'occasion d'assister à ces engagements de cavalerie qui sont les batailles du moyen âge, et d'ailleurs un combat de ce genre n'est pas facile à observer, même pour un œil exercé. Aussi les descriptions de batailles qui leur servaient à allonger leur matière sont-elles, en général, fort éloignées de la réalité. Leurs batailles consistent, le plus souvent, en une suite de combats singuliers -racontés avec les détails les plus invraisemblables. Le désordre était grand, sans doute, mais il ne pouvait pas être tel qu'ils nous te représentent. Ils n'avaient d'ailleurs aucune idée de la puissance des coups portés ni des effets des blessures qu'ils se plaisent à décrire. A tout instant, il est question de gens pourfendus jusqu'à la ceinture, de bras et de jambes tranchés d'un coup d'épée. Ce sont là des blessures qui, dans la réalité, devaient être infiniment rares. En fait, nous savons que, dans les combats du moyen âge, on se faisait beaucoup de prisonniers, mais qu'on se tuait très peu de monde. Les assauts de villes fortifiées devaient être meurtriers, mais les chevaliers ne s'en ml- ' laient guère : c'était affaire aux sergents et aux ribauds. Les auteurs de chansons de geste nous représentent des chevaliers désarçonnés se remettant en selle après avoir perdu un bras, ou continuant à parler et à combattre alorp que la cervelle sort de leur crâne entrouvert. Tout cela dénote un bien grand défaut d'observation.
Au contraire, dans Girart de Roussilloit, tes des-
ÉTAT DES PERSONNES ET OVILISATION LXXIIl
cripdoDS de batailles ont un cenaïn air de réalité. Sur ce point, comme sur bien d'autres, notre poème contraste avantageusement avec la masse des chansons de geste françaises. On distingue, dans les engagements où Charles et Girart sont aux prises, des mouvements d'ensemble; les guerriers ne se portent pas de coups invraisemblables, les blessés ne survivent pas à des blessures mortelles. Groupons ici quelques faits.
Pour reprendre RoussiLlon qui lui a été enlevé par trahison, Gîran combine une opération qui réussit à souhait. A un signal donné par un feu allumé à grande distance, un de ses alliés vient, à la tête d'une troupe peu nombreuse, défier le roi dans RoussiLlon. Celui-ci sort aussitôt à la tête des siens et est surpris par Gtrart qui lui inflige une sanglante défaite et le force, en lui coupant la retraite du côté de Roussillon, à se réfugier à Reims (§§ 75-89]. Une circonstance notable, c'est que Girart, pour dérober sa marche, a eu soin de faire garder les passages des bois par où Charles aurait pu recevoir des informations. C'est presque de la stratégie.
L'engagement dont nous venons de parler a le caractère d'une surprise, et, du côté de Charles, toute disposition tactique fait défaut. Mais dans les batmlles prévues de part et d'autre et où deux armées nombreuses sont mises aux prises, les troupes sont divisées en échelles. Ces divisions sont généralement formées d'hommes du même pays ou de pays voisins (§ 323). C'est du reste ce qui peut être constaté en une infinité d'autres textes. Mais ces corps n'étaient pas permanents : on les formait au moment de l'action quand on avait le temps ', et souvent
I. Voy., pour ne citer qu'un exemplej le récit de !■ baiiille d'Antio-
ioïGooqIc
LXXIV INTRODUCTION
le temps manquait. Aussi Usons-nous dans un passage de notre poème : a Du côté de Charles, il ne fut pas « question de former les échelles, mais ctiacun joue de (I l'éperon et se porte en avant le plus qu'il peut » (84).
Les guerriers les plus renommés ont le privilège de porter les premiers coups. Girart,récriminant contre Charles, dit : « C'est moi qui devrais guider son ost et porter « en bataille les premiers coups »(§3oo). Celui qui guide Tost, c^est-à-dîre qui marche avec l'avant-garde, n'est pas nécessairemnit le général en chef. Le roi, par exemple, commande la cinquième et dernière de ses échelles, celle qui peut passer pour la réserve {§ 323). Ce privilège de porter les premiers coups peut être concédé soit à un homme, soit à un contingent tout entier. Ainsi nous le voyons, au § 671, attribué aux Bretons. J'ai cité en note un texte historique d'où il résulte qu'à la bataille de Lincoln, en 1217, les Normands faisant partie de l'ar- ' mée anglaise le réclamèrent comme un droit. Mais, d'autres fois, cet avantage si envié était accordé, au moment de la bauille, à qui le demandait, et, en le solliciunt, on gagnait la faveur de son seigneur (§ 484).
Il y a, dans les combats que décrit notre poème, et il y-avaît, en effet, dans la réalité, maints textes historiques en font foi, de véritables duels. On se déâaît d'une armée à l'autre; on profitait de la rencontre sur un même champ de bataille pour vider de vieilles querelles privées. C'est ainsi que Drogon et Thlerri qui jadis avaient été en guerre, se recherchent et se battent devant leurs troupes respectives (§ i5i). Mais ces duels qui, dans la plu-
che dans les historiens du la prcmiire croisade, notamment dans les Gesta Fi-Mcurum, IV, iïilx {HUlor. octid. des crois., Il(, iSo).