CHAPITRE II SYNTAXE DES CAS
37. — On sait que le grec et le latin ont laissé perdre certains des huit cas' de la déclinaison indo-européenne primitive, En grec, l'instrumental et le locatif se sont confondus dans le datif, l'ablatif avec le génitif. En latin, l'instrumental et le locatif ont été remplacés par l’ablatif.
REMARQUE. — Quand les Latins étaient obligés d'employer un mot grec qui, d'après les règles de la syntaxe, aurait dù être à l'ablatif, ils le mettaient au datif ; ils trouvaient que c’était ce cas qui avait avec leur ablatif le plus de ressemblance.
Ex. : Nihil est clarius ἐναργεία — pro φαντασίᾳ — de ᾿Αυαλθείχ — in majore ἀπορίχ — quid opus est σχολίῳ 3 etc.
38. — On s'est demandé de nos jours? quel était le sens primitif des cas. On admet aujourd'hui que les seuls cas, dont le sens propre soit de marquer un rapport de lieu, sont l'ablatif et le locatif, et que les autres (par exemple, l'accusatif, le datif et le génitif) ont marqué des rapports grammaticaux, avant d'être employés à marquer des rapports de lieu.
A. — VOocaATIr.
39. — A proprement parler, le vocatif n'est pas un cas, puisqu'il n'entre en rapport logique avec aucun terme de la proposition*. Il équivaut à une interjection ou à une proposition.
4. Vocalif, nominatif, accusalif, datif, génitif, ablatif, instrumental, locatif.
2. Les ancicus grammairiens grecs et latins n'ont même pas esquissé une théorie des cas; on sait qu'ils se préoccapaient peu de syntaxe. À la fin du xvi* siècle seulement, le P. Sanchez, jésuite espagnol, imagina dans sa grammaire latine (Winerra) un système qui fut longtemps en honneur dans les écoles ; en voici les
traits essentiels : — Tout accusatif qui n'est pas sujet d’un infinitif ou complément d’un verbe actif cst gouverné par une préposilion. — Tout ablatif dépend d'une préposition. — Le génitif est toujours gouverné par un nom. — Partout où le nom ou la préposition ne sont pas exprimés, il faut les sous-cntendre.
Cette théorie des ellipses fut adoptée et enscignée par les grammairiens de Port-Royal et clle ne fut reaversée qu'en 1801 par Godefroi Hermauu. Ce philologue montra que les diverses constructions où Sancbez voulait voir des ellipses s’expliquaient tout naturellement par les lois mémes de la langue grecque et de la langue latine. Les linguisles ont cssayé d'établir une nouvelle théorie et de démontrer que les cas obliques sigoifiaient d'abord des rapports de lieu. Le génitif, par exemple, aurait marqué à l'origine le point de départ; de là, l'éloignement, la séparation, le rapport du tout à la partie, l’origine, la cause, la possesson. L'accusatif aurait signifié le terme d'un mouvement, puis l'étendue et la limite du mouvement : de ]Ἰὰ il aurait fini par exprimer toutc autre espèce de mesure ct enfin l'objet direct de l'action, etc. Cette théorie trop systématique est aujourd'hui abandonnée en partie. Voy. ὦ. Cuarivs, l'eber die localistische Auffassung der Casus (Verhandi, der 22. Philologenvers. in Meissen), Leipzig, 1864: H. HECnscnæanx, Zur Casuslehre, Munich, 1875; F. Horzwmissio, Wahrheit u. Irrthum der localistischen Casustheorie, Leipzig, 1877; B. Deisaîcx, Vergleichende Syntaz der indogermanischen Sprachen, 1"* partie, p. 174 sqq. (dans le t. ΠΙ du Grindriss der Vergleichenden Gramm. der indog. SprachenF de K. Barouasx et B. Daisaîcx/
3. C'est ce que comprenaitnt déjà les Stuiciens; aussi, considérant 16 vocatif comme une proposition,
REMARQUE. — Les Grecs avaient le sentiment que le vocatif est en réalité une proposition entière ; en effet, quand le vocatif est en tête de la phrase, les mots qui suivent peuvent être rattachés au vocalif par la conjonction δε.
Ex. : Hox., 11, 1, 282 : ᾽Λτρείδη. σὺ δὲ παῦε τεὸν μένος. — EURIPIDE, Oresfe, v. 1058 : Πυλάδη, σὺ δ᾽ ἡμῖν τοῦ φόνου γενοῦ βραθεύς. — Χέν., Anab., VI, 6, 12 : ὦ ἄνδρες στρατιῶται, ἐμοὶ δ᾽ οὐ φαῦλον δοχεῖ εἶναι τὸ πρᾶγυα.
On peut citer aussi une construction qu'on trouve ordinairement dans la langue homérique et qui consiste à faire suivre le vocatif des conjonctions γὰρ ou ἐπεί. Ces conjonctions servent à indiquer par avance les raisons d’un jugement qui va être énoncé, mais on ne pourrait pas les employer, si le vocatif n'était pas l'équivalent d'une proposition entière.
Ex. : How., Odyss., X, 501 : ὦ Κίρχη, τίς γὰρ ταύτην ὁδὸν ἡγειμονεύσει; | εἰς "Λῖδος δ᾽ οὔπω τις ἀφίκετο νηΐ μελαίνη. Ibid., 1, 231 : ξεῖν᾽" ἐπεὶ ἂρ δὴ ταῦτα μ᾽ ἀνείρεαι ηδὲ μεταλλᾶς (c.-d-d. je vais te le dire, puisque tu me le demandes).
Cet usage se retrouve dans Hérodote.
Ex. :1,8: Γύγη, οὐ γάρ σε δοχέω πείθεσθαί μοι λέγοντι περὶ τοῦ εἴδεος τῆς γυναιχός, ποίεε ὄχως ἐχείνην θηήσεαι... Οἵ. 1, 124; III, 68; 83, ete.
40. --- On met au vocatif le nom de la personne à qui l'on adresse la parole ou qu'on appelle.
En grec, le vocatif est ordinairement précédé de l’interjection ὦ. En latin, le vocatif s'emploie le plus souvent sans interjection.
+ τ ΣΙ ΟΝ , " ἔχ. : XEx., Anaëb., VI, 6, 12 : ὦ ἄνδρες στρατιῶται, ἐμο! δ᾽ οὐ φαῦλον δοχεῖ εἶναι τὸ πρᾶγμα.
Cic., in Varr., I, 4, 1,1: genus ipsum prius cognoscite, judices.
Quand le vocatif équivaut à une apostrophe exprimant une émotion violente (surprise, joie, colère, etc.), les Grecs n'emploient pas ©, mais les Latins, au contraire, font précéder le vocatif de l'inter-
jection, quand ils veulent donner à l'exclamation quelque chose de véhément.
Ex. : Χέν., Mémor., Il, 8, 1 : Πόθεν, ἔφη, Εὔθηρε fexclamation de surprise), φαίνῃ; Ὑπὸ μὲν τὴν χατάλυσιν τοῦ πολέμου, ἔφη, ὦ Σώκρατες, ἐχ τῆς ἀποδηυίας. Cyr. 11,8,1: ἄνθρωπε {arôle), τι ποιεῖς.
Cic., in Pis., 26: O tenebræ, o lutum, Ο sordes, o paterni generis oblite !
l'avaient-ils appelé προσαγορευτιχὸν πρᾶγμα (Dioo. Lasnr., VI, 67). Mais les grammairiens grecs l'ayant mis au nombre des cas lui donnèrent le nom de χλητιχή (s.-e. πτῶσις) que les Latins ont traduit par voCcativus (s.-c. 08.8118).
REMARQUE. — Toutefois il y a quelques dérogations à cette règle générale. Ainsi les orateurs remplacent quelquefois par ἄνδρες ᾿Αθηναῖοι l'appel ordinaire ὦ ἄνδρες
᾿Αθηναΐοι, et cela, sans qu’on puisse justifier l'omission de ὦ par une raison tirée des :
intentions de l’auteur. De même les poëtes latins emploient souvent le vocatif précédé de o ailleurs que dans les apostrophes véhémentes. Mais il y a peut-être dans cet emploi imitation du grec.
M. — En grec comme en latin, le vocatif est en général intercalé dans la phrase, et même, lorsque cela est possible, on le met ordinairement après un mot contenant déjà l’idée de la deuxième personne.
Ex. : Puar., Phil., 1 a : ὅρα δὴ, Πρώταρχε, τίνα λόγον μέλλεις παρὰ Φιλήηδου δέχεσθαι; Lach., 198 ἃ : σὺ δὲ, Νικία, λέγε ἡμῖν πόλιν ἐξ ἀρχῆς.
Crc., p. Rosc. Am., 1 : ΟΥΓΘΟ ego vos, judices, mirari.
Quand le vocatif est placé au commencement de la phrase, c'est que l'on veut donner une grande force à l’apostrophe.
Ex. : Χέν., Mém., Il, 1, 26 : ὦ γύναι, ἔφη, ὄνομα δέ σοι τί ἐστιν: Sauc., Jug., 14: Patres conscripti, Micipsa pater meus, etc.
RemarouEs. — [. En grec, l'interjection ὦ est quelquefois séparée du vocatif par le verbe ἔφη.
Ex. : PLAT., Bang., 178 e : εὐθὺς δ᾽ οὖν ὡς ἰδεῖν τὸν ᾿Λγάθωνα ©, φᾶναι, ᾿Αριστόδημε, εἰς χαλὸν ἥχεις.
Le mot ἔφη peut aussi s’intercaler entre le vocatif et l'adjectif qui s'y rapporte.
Ex. : XÉN., Cyr., I, 2, 7: ὦ ἄνδρες, ἔφη, φίλοι. Cf. ibid., III, 1, 30; VIII, 5, 20.
II. Quand le vocatif est qualifié par un adjectif, il est souvent indifférent de placer le vocatif ou l'adjectif le premier. Par exemple, on dira aussi bien ὦ TA χαλέ (PLAT., Phédre, 244 a) que ὦ χαλέ παΐ. Mais il y a des cas où l'idée à exprimer exige que l'auteur se détermine plutôt pour une construction que pour une autre. Ainsi dans Sopx., Électre, v. 86 : ὦ φάος ἁγνόν, le mot φάος est le premier, parce que c'est l'idée de lumière opposée à celle de ténèbres qu'il importe ici de faire ressortir. Au contraire, dans Sopn., Ajar, v. 529 : ὦ φίλ᾽ Αἴας, Tecmesse veut dès l'abord manifester son affection à Ajax.
lil. Les poètes se permettent quelquefois de placer l’interjection entre l'adjectif et le substantif.
Ex. : How, 11., IV, 189 : φίλος ὦ Μενέλαε; XVII, 716 : ἀγαχλεὲς ὦ Μενέλαε.
Les poètes répètent aussi quelquefois l'interjection devant l'adjectif, pour donner à l'appel quelque chose de pressant.
Ex. : How, 1... VI, 55 : ὦ πέπον ὦ Μενέλαε. — Sop., Phil., 199 : ὦ τέχνον ὦ γενναῖον.
IV. Quand le vocatif est un adjectif accompagné du pronom de la deuxième personne. le pronom doit suivre l'adjectif.
Ex. : PLAT., Hipp., 290 : ὦ σοφὲ σύ.
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42. — Dans la langue poétique, on trouve souvent au vocatif, par attraction, un adjectif qui, construit comme attribut, devrait être régulièrement au nominatif.
Ex. : Taéocr., XVII, 66 : ὅλθδιε χῶρε γένοιο (au lieu de ὄλόιος, χῶρε, D — Sorn., Phil. 160 : ἰὼ δύστηνε σού, δύστηνε δῆτα ιὰ πόνων φανείς (au lieu de ὃς ἐφάνης δύστηνος)".
REMARQUE. — Les poëtes latins ont imité cette construction.
Ex. : TiBuLLE, Éleg., 1, 1, 53 : Sic venias hodierne. — Hor., Sat. Π, 6, 30 : Matutine pater sou Jane libentius audis (au lieu de seu Jane, si Janus libentius audis).
Toutefois il ne faut pas confondre cet emploi particulier du vocatif en latin avec celui qu'on trouve dans les phrases suivantes :
Hon., Epist., 1, 1,1: Prima dicte mihi, summa dicende Camena | Mæcenas. — Vinc., Én., 11, 282: Quibus, Hector, ab oris, | Exspectate, venis*.
En effet, dans ces deux exemples et dans d’autres semblables, l'adjectif est épithète et s'accorde grammaticalement avec son substantif qui est au vocatif.