Datif d'intérêt
89. — Le datif s'emploie aussi en grec et en latin pour désigner la personne intéressée dans le fait énoncé par la proposition, c'est-àdire qu'il correspond en général à notre préposition pour!. On le rencontre ainsi construit : ὃ
19 Pour indiquer la personne à l'avantage ou au désavantage de laquelle se fait l'action signifiée par le verbe (c'est ce qu'on appelle quelquefois dativus commodi vel incommodi).
XÉN., Anab., I, 3, 15: αἱ βάλανοι τοῖς δεσπόταις ἀπόχεινται (sont mis en réserve pour... — PLart., Rép., NI, 398 : μέθη φύλαξιν ἀπρεπέστατον. — Dém, XVIII, 205 : οὐ τῷ πατρὲ καὶ τῇ μητρὶ μόνον γεγενήμεθα, ἀλλὰ χαὶ τῇ πατρίδι. — Cf. Isée, Il, 32 : λαγχλάνειν τοῦ χλήρου τῇ γυναικί, prétendre à l'héritage dans l’intérét de sa femme.
Cic., de Off., I, 15, 63 : non solum nobis divites esse volumus, sed liberis, propinquis, amicCis. P. Rose. Am., 11, 49 : Sex. Roscius prædia coluit aliis, non sibi. — Tér., Ad. 115 sq. : si quid peccat.… mihi peccat, s'il fait des sottises, c'est au détriment de ma bourse qu'il en fait?
REMARQUES. — I. C'est par une extension très naturelle de cet usage qu'on trouve
au datif le nom de la personne (ou de la divinité) en l'honneur de qui l'on fait telle ou telle chose.
Ex. : HÉRODOTE. VI, 138 : ᾿Αρτέμιδι ἑορτὴν ἄγειν. — XÉN., Banqg., #, 31 : ὑπανίστανται δέ μοι χαὶ θάχων χαὶ ὁδῶν ἐξίστανται. — ARISTOPH., Nuées, 914 : ἱερὸν χορὸν ἵστατε Νύμφαις. — XÉN., Πεὶϊ., IV, 3, 921 : ἐχέλευε στεφανοῦσθαι πάντας τῷ θεῷ. — Cf. Β0ΡΗ., Aj., 688 : ταὐτὰ τῇδέ μοι τάδε | τιμᾶτε, c.-à-d. honoris causa mihi tribuite.
Cic., in Pis., 12, 26 : quisquam in curiam venienti assurexerit! In Verr., II, 2, 8 : hominem Veneri absolvit, sibi condemnat. De Rep., 1. #3, 61 : iis de via decedendum sit. — T.-L1vE, X, 29 : spolia.… Jovi Victori cremavit.
1. Le datif d'intérêt n'est, en somme, qu'une dépendance du datif complément indirect, si, comme nous l'avons vu (p. 81, n. #4), on peut, avec Delbrück, dire du datif que c’est le cas auquel on met le substantif pour désigner la personne ou la chose que concerne la chose énoncée. Par lui-même, le datif d'intérêt ne signifie pas autre chose que la part prise par le complément à l'action marquée par le verbe, et c'est le contexte seul qui détermine si l’action est faite à son avantage ou à son désavantage. ὕογ, Rumpaz, sur Casustheorie, Ὁ. 286, et HÜnscumawx, sur Casuslehre, p. 714, cités par G. Landgraf dans l'Archiv... de Wælfflin, VII, p. 46. Aiosi CanoO tibi signifie proprement : « mon chaut s'adresse à toi, » par suite : « je chante en lon honneur. » Cette construction est indo-europécnne.
2. Cf. aussi les expressions : suscipere sibi (Gic., p. Flacco, 5, 13) « prendre pour soi », οἱ habere sibi (T.-Liv., IX, 14; XXVI, 50, 12) « avoir pour soi, garder pour βοΐ ».
Il. On trouve même des noms construits avec le datif d'intérél.
Ex.:C.I. A., ξύλα χαὶ ἄνθραχες τῷ μολύδδῳ͵ du bois οἱ des charbons pour (faire fondre) le plomb. — DÉM., III, 20 : Φίλιππον ἐᾶτε πόλεις ᾿Ελληνίδας ἀνδραποδίζεσθαι! δι᾽ ἀπορίαν ἐφοδίων τοῖς στρατευομένοις.
"Π. En latin, il faut rattacher au datif d'avantage les constructions suivantes :
nubere alicui cf. ci-dessus, p.88, n.2), vacare alicui rei, tire de loisir pour quelque chose, consacrer ses loisirs à quelque chose}, temperare alicui, épargner quelqu'un (litt. étre modéré au profit de quelqu'un)?, cupere alicui, vouloir du bien à quelqu'un, Consulere alicui, veiller sur quelqu'un !ltt. prendre des mesures, agir en faveur de quelqu'un)”, prospicere ou providere alicui, veiller sur quelqu'un (/itt. regarder en avant dans l'intérêt de quelqu'un), prospicere alicui rei, veiller sur quelque choset, ete. — On peut citer aussi quid huic homini facias? (Cic., p. Cæc., 11, 30), que pourrait-on faire à cel homme? {comment se conduire à son égard?) quid faceret huic conclusioni ? (Cic., Acad., 11, 30, 96), commeut en aurait-il usé à l'égard de ce raisonnement? et enfin l'expression figurée quid sibi vult...? qu'on traduit ordinairement par que veut dire...? ou que signifie? mais dont la traduction exacte serait que prétend...? (lift. que veut pour soi 5)",
IV. Enfin, on trouve en latin (surtout dans la langue familière et dans la langue poélique) certains verbes signifiant écarter construits avec un datif d'avantage.
Ex. : PLAUT., Curc., 605 : obsecro, parentis ne meos mihi prohibeas. — Cic., Tusc., III, 22, 77 : ut sibi virtutem traderet turpitudinemque depelleret°. Ad Fam., V, 20, 4 : ut multa tam gravis Valerianis prædibus ipsique T. Mario depelleretur. P. red. in sen., 8, 19 : qui metum bonis, spem audacibus, timorem huic ordini, servitutem depulit civitati. — ViRG., Géorg., 111, 155 (æstrum) arcebis gravido pecori. Égl., VII, 41 : solstitium pecori defendite ( — arcete). — PERSE, I, 83 sq. : capiti pericula pellere, etc. 7.
2 Avec εἶναι, γίγνεσθαι, ὑπάρχειν ὃ, en grec, avec esse en latin, afin de marquer la personne pour laquelle, au profit de laquelle
1. Tandis que vacare aliqua re signifie « être exempt de quelque chose ».
2. Mais temperare sibi signifie « «0 modérer ». Cf. ci-dessus, p. 83.
3. Consulere aliquem sigaifie « consulter quelqu'un ». De là le mot plaisant de Cicéron : consuli quidem te a Cæsare scribis, sed ego tibi ab illo consuli mallem.
4. Cf. Prospicere ou providere exercitui frumentum « pourvoir aux provisions de blé nécessaires à l'arméc ». Dans Cicéron (ad Att., V, 1, 3 : antecesserat Statius, ut prandium nobis videret), le verbe simple videret est mis pour provideret.
5. Voy. Cic., de Orat., 11, 67, 269 : quid tibi vis, insane? « que prétends-tu...?» Je Sen. 18, 66: avaritia senilis quid sibi velit non intellego.—T.-Liv.: 11, 67, 7: pro deum fidem, quid vobis vuitis?
6. Mais cet exemple n'est pas aussi concluant que les autres, parce que 8ibi cest en réalité le complément de traderet, et qu'on peut sous-entendre ἃ 80 devant depelleret.
3. C'est aiasi qu'en grec, οἱ principalement chez les poëles, les verbes siguifiant « écarter » sont construits avec le datif. Cf. εἴργειν τινί (ἔδεπτικ, Sept. c. Th., 416); ἀμύνειν τινί τι (Hou., ZE, XXI, 15) et absolument ἀμύνειν τινί (cf. Ηοκ., ZE., IX, 435 : ἀμύνειν vnuot) « écarter (qqch.) dans l'intérèt de qqn, d'où défendre, protéger ». Eca., Suppl., 807 : ἀμύνειν χώρα. Ansr., Chev., 577 : ἀμύνειν τῇ πόλει (cf. Tuuc., 11, 60, 3) et cnfin : ἀλέξειν τινί τι (Hom., ἡ... 1X, 254) « écarter quelque malheur dans l'intérét de quelqu'un », et ἀλέξειν τινί « défendre ou protéger quelqu'un », httéralement à écarter les dangers dans l'intérêt de quelqu'un » (Hox., ZE, 111,9; Xex., Cyr., IV, 3, 2), οἷς,
8. Et chez les poètes avec φῦναι, πεφυχέναι, μένειν. Cf. Soru. El., 860 : πᾶσι θνατοῖς ἔφυ μόρος. Trach., 440 : χαίρειν πέφυχεν οὐχὶ τοῖς αὐτοῖς ἀεί. Ant. 564 : οὐ μένει | νοῦς τοῖς χακῶς πράσσουσιν, etc.
une chose existe, c'est-à-dire afin de signifier que telle ou telle personne possède telle chose’. Ce tour se rencontre dans toutes les périodes des deux langues*.
Ex. : Hou., 11., IX,144 : τρεῖς δέ μοι εἰσι θύγατρες. — PLAT., Rep., 329,6:
τοῖς πλουσίοις πολλὰ παραμύθιζά φασιν εἶνχ!. — XEx.,
Anab., VII, 7, 32 : σοῦ μὲν χρατοῦντος. δουλεία ὑπάρχε!' αὑτοῖς, χρατουμένου δέ σου, ἐλευθερία, etc.
Τέκ., Phorm.. 454 : SUOS quoique mos (est). --- Cic., Tuse., 1,8:
quo minus honoris erat poetis, eo minora studia fuerunt.
REMARQUES. — I. Au lieu de dire mihi nomen est Tullius (cognomen mihi datum ou inditum est Cicero, puero {parentes prænomen dixerunt Marcum), on peut dire aussi, par attraction, mihi nomen est Tullio (cognomen mihi datum ou inditum est Ciceroni, puero parentes prænomen dixerunt Marco”). Toutefois l’expression particulière nomen ou cognomen habere se construit très correctement avec le génitif d'un adjectif pris substantivement ou d'un substantif abstrait.
Ex. : Cic., de Sen., 2, 6 : propterea quasi cognomen jam habebat in senectute sapientis. De Off., 1, 19, 63 : animus paratus ad periculum.… audaciæ... nomen habeat ‘cf. ci-après, $ 108, RE. 1).
En dehors de ce cas, la construction de nomen (cognomen,...) est avec le génitif est rare et peu correcte.
Ex. : VELL., I, 11, 2 : 0. Metellus,…. cui ex virtute Macedonici nomen
inditum. — Tac., Hist., IV, 18 : castry quibus Veterum nomen est. y
Le tour employé par SALLUSTE, Hist., 1, 15 (éd. Kritz), cui nomen oblivionis condiderant, trouve son excuse en ce fait que oblivionis désigne une chose.
II. En latin, le datif de possession ne s'emploie qu’en parlant d'une possession réelle ou d'un état de choses qui exisle pour lel ou lel, à son profit. Aussi les prosateurs de l’époque classique évitent-ils de dire Ciceroni magna fuit eloquentia (parce qu'il s'agit ici d’une des qualités de Cicéron); ils ne disent pas non plus : huic provinciæ urbes sunt opulentissimæ tres. En pareil cas, l’usage correct demande qu'on emploie in et l'ablatif : in Cicerone magna fuit eloquentia — in provincia urbes sunt, etc. Mais cette règle qui n'est déjà pas toujours observée par Salluste® tomba de bonne heure en désuétude et l’on a remarqué que Q.-Curce ne l'applique plus du tout’.
1. L'emploi du datif possessif appartenait vraisemblablement à la langue indo-curopéenne primitive.
2, Dans ces locutions, le datif n'est pas tout à fait le synonyme du génitif possessif ; ΠΥ a, en effet, une différence de sens marquée entre les deux phrases : ἦσαν αὐτῷ ἑπτὰ μναῖ ct ἦσαν αὐτοῦ ἑπτὰ μναῖ. La première phrase répond à la question « qu'est-ce qu'il avait ? » et la scconde à « qu'est-ce qui avait sept mines ? » La même remarque s'applique au latin : erat ei domus et erat ejus domus. C'est pour cette raison que dans T.-Live (XXII, 45, 5 : cui sors ejus diei imperii erat) Riemaon ἃ cru devoir corriger la leçon du manuscrit P et écrire cujus 80rs diei ejus imperii erat, littéralement : « à qui appartenait le lot qui consistait à commander ce jour-là. »
3. Cette attraction est inconnue en grec. « Il se nomme Helénus » se dit : ὄνομά ἐστιν αὑτῷ Ἕλενος, ou ὀνομάζεται ὄνομα Ἕλενος, ou enfin : ὄνομα αὐτῷ χεῖται Ἕλενος. De même : « Je le nomme Helénus, je lui donne le nom d'Hecléuus » se dit: ὄνομα τίθημι αὐτῷ "Excvov. Enfin : « Cet individu s’attira le surnom de sycophante », οὗτος προσέλαθε τὴν ErwvuuLav συκοφάντης, renferme un tour particulier dont il a été question ci-dessus, $ 56, p. 52; cf. ibid., n. 4.