L'ORFÈVRERIE CHRISTOFLE
A une époque où les maisons les plus aristocratiques ont adopté T usage de lavaisselle argentée, il nous semble important de fournir a nos lecteurs des renseignements précis sur la grande industrie fondée par M. Christofle et exploitée, par sa maison d'orfèvrerie, dans des proportions considérables.
Cette industrie nouvelle, née de la découverte des procédés de dorure et d'argenture électrochimiques, tient le milieu entre Torfévrerie en argent et les articles en plaqué ; toutes les parties qui ordinairement sont creuses dans ceux-ci, sont massives dans les produits de Torfevrerie Christofle. Les consommateurs ne peuvent plus craindre de voir se former dans les parties concaves une couche vénéneuse d ox^de de cuivre. Toutes les soudures sont faites au cuivre ou a l'argent avant l'opération de l'argenture et n'ont pas l'inconvénient des soudures d'etain trop généralement employées dans le plaque, surtout dans le métal anglaisy et qui coulent au feu.
Les couverts et les menus objets destinés aux usages manuels de la table, ordinairement appelés petite orfèvrerie, sont fabriqués avec un métal résistant et sonore ayant toutes les qualités de l'argent et presque la blancheur.
Ce métal, appelé Alfênide, et aujourd'hui exclusivement employé par les créateurs de cette industrie, est un alliage de nickel éminemment propre à la fabrication des couverts, qui ne sont, a vrai dire, que des outils destinés a prendre les mets, et qui, par conséquent nettoyés fréquemment, ne peuvent jamais s'oxyder.
Il n'en est pas de même pour les objets de grosse orfèvrerie^ qui sont destinés a contenir des aliments ou même a servir a des préparations culinaires en allant au feu ; pour ces objets, MM. Christofle ont adopté un laiton sonore et résistant à l'égal de l'argent, mais dont la couleur légèrement jaunâtre permet toujours de reconnaître la nécessité d'une reargenture lorsque la couche primitivement déposée commence a disparaître.
Car, dans cette orfèvrerie, c'est la quantité d'argent a la surface qui fait la qualité, et c'est à cette quantité d'argent, que la maison Christofle indique toujours avec la plus scrupuleuse loyauté, que l'acheteur doit tenir et que nous lui recommandons de vérifier.
Aussi les corps savants ont-ils, à plusieurs reprises, approuvé M. Christofle de s'abstenir, pour la confection des ob-
jets de grosse orfèvrerie, de l'emploi des alliages blancs qui, de quelque nom qu'on les pare, contiennent inévitablement une grande quantité de cuivre, et, s'ils ne sont reconnaissables quand ils commencent a se désargenter, peuvent donner lieu à des oxydations malsaines.
Mais, comme les procédés employés par la maison Christofle permettent de reargenter aisément tout objet dont Tusage a altéré les surfaces et que la fabrication première de l'objet est d'une solidité a toute épreuve, l'usage de cette orfèvrerie est pour ainsi dire éternel.
Les personnes qui ont quelques notions des sciences économiques ne peuvent voir avec satisfaction l argent, métal de plus en plus rare, rester immobihsé, improductif, dans les coffres ou sur les dressoirs, au lieu de figurer dans les transactions où sa présence est nécessaire et féconde. C'est la^ croyez-le, un des motifs de la prodigieuse extw-nsion de l'industrie Christofle.
Mais pour démontrer clairement de quel côte est l'intérêt du consommateur, nous lui présenterons un petit tableau comparatif d'une minutieuse exactitude.
Si on achète une douzaine de bons couverts d'argent, on dépensera . $40 fr.
Une cuiller à potage 90
Total. . . 630 fr
Or, pour la même somme on peut avoir un service pour douze personnes, composé de :
18 Couverts de table à fllets,
a 66 fr. la douzaine. ... 99 fr. »
12 Cuillers de dessert, a filets. |o »
12 Cuillers à caré, a filets. . 18 n
12 Couteaux de table. ... \6 »
12 Couteaux de desser ... 30 »
4 Rechauds ronds 140 »
I Huilier 41 «
1 Moutardier 1$ »
2 Salières doubles i\ $0
2 Pelles à sel 2 2$
4 Plateaux de carafe a tilets. 22 »
X Saucière et son plateau. . 62 »
1 Cuiller a potage 12 u
X Cuiller a ragoût 8 »
I Service à dépecer. ... 15 »
X Service à salade 12 »
X Manche a gi^ot B »
X Truelle à poisson .... i x »
A reporter, . . $7$ fr. 75 74*
ANNEXE
Report, • . 575 fr. 75
I Service de 4u2tre pièces,
pour hors-d'œuvre .... ai »
I Pince à asperges 24 »
I Cailler à sucre 7 »
1 Pince a sucre 6 »
Total. . . 63 j fr. 75
Nous ne pourrions qu'atténuer par un commentaire l'éloquence des cniflfres.
L'avantage est tel que le plus grand nom^ bre des consommateurs en a pvofité et que l'argent tend de plus en plus à déserter les vieux buâêts où son luxe est un peu vain, pour entrer dans la. circula-, tion et répandre ses bienfaits.
Les procèdes Christoile présentent un autre avantage qui nous paraît également précieux: la fonte^ la ciselure^ le repoussé et la galvanoplastie, que les chimistes de cet établissement ont élevée à la hauteur d'une haute industrie, permettent de. re-
I produire, pour les pièces de luxe, toutes es inventions des artistes, tous les gracieux caprices des plus élégants modèles, tandis que le plaque, soumis aux exigences de l'estampeur, se refuse à toute interprétation vraiment artistique.
Si, d'une part, l'industrie oue nous considérons a, selon l'expression de M . D umas, de l'Institut, ««répandu un luxe modeste et salubre dans les plus humbles ménages », elle tend également à maintenir dans les sphères les plus élevées le sentiment des belles formes et des élégants modèles.
Les produits dont elle a paré ses vitrines dans les expositions nationales et universelles ont, dans leur forme et leur ornementation, ce caractère vraiment artistique qui est le luxe de l'esprit.
Ce genre de luxe est le plus prisé aujourd'hui par les hommes intelligents, et la mode est passée d'estimer un objet uniquement pour son poids et sa masse.
Et puis, dans notre pays si souvent troublé par des révolutions, n'est-il r pas utile de faire remarquer quel intérêt cette industrie présente pour la conservation des objets d'art et de l'orfèvrerie de luxe?
Exécutés en argent, ils sont fatalement destinés a périr, soit qu'on les fonde pour en réaliser la valeur, soit que le vol y trouve un appât plus grand, il ne saurait être ainsi de l'orfèvrerie Christofle qui emprunte toute sa valeur à la perfection de la main d'œuvre.
Le rapport du Jury, à l'exposition nationale de 1849, caractérise d'une façon heureuse l'industrie que nous étudions ici :
« C'est en qualité d'orfèvre en cuivre et en aUiages divers que se présente M. Christofle, dit le rapporteur; il a su les rendre dignes de se marier aux métaux nobles, comme on les nommait jadis, à
ces métaux que la science précipite sur eux , et sous lesquels ils développent les forfties exquises que l'art a sa lear donner. » Le Jury lui décerna une MédaUU d*or, mais non pas la première qu'il ait reçue; elle fut suivie d une nouvelle médaille (Pri^e medal) à Londres en 1851, de la grande médaille d'honneur en 1855, à Paris, et de deux médailles a Londres, en 1862. C'est à la suite de cette exposition que M. Christofle fut promu au gaade d'officier de la Légion d'honneur.
Pour donner une idée de t'importanee acquise par l'electro* métallurgie dans la maison Christofle, nous emprunterons an sérieu» travail de M. Tur^itij les Granier Usines de ¥ra,nce, quelques chiiTres intéressants.
« Il a été argenté cinq millions six cent mille couverts, qui ont retire de la cirala tion trente- trois mille six cents kilogrammes d'argent, valant six millions sept cent mille Jrancs. Une pareille quan> tite de couverts, exécutes en argent massif, aurait fait disparaître de la cire dation unnilUon de kilogrammes d'argent^ c'est-a-dire ! plus de deux cent nrtmonr de numéraire.
« Les trente-trois mille six cents kilogrammes d'argent, à l'épaisseur adoptée pour les couverts, c'est-a-dirc a trois grammes par décimètre carré, constitueraient une superficie de seîxe hectares >.•
Ceci était écrit en i86j ; depuis cette époque, la quantité de couverts livrés à la circulation a plus que triplé et ^,000 kilogrammes d argent ont été employés a l'argenture par M. Christofle et C*.
En cherchant les causes de cette prodigieuse extension on trouvera,- doue part, comme nous avons tâché dé l'indiquer, que Targenture voltaïque, femplar carit la vieille argenterie plus avantageusement que le plaqué, est venue en son tempr et s'est imposée avec la force d'une nécessité ' sociale. ^ On trouvera, d'antre part, que le système d'exploi(atk>n adopté par la maison Christofle a.conuibiié a en rèpandre-largementles produits.
Ce système ^$t celui-ci -.fabriquer de bons produits- au plus bas vrix p9€sièle, mais toufoun de 90ns prmuits^
C'est -d'après cette 'maxime- de lùnte moralité que les pièces ont été consttmmenf fabriquées et les taril^ établis. De tels moyens hon:)rent urte JRkidstrie en même temps qti'ils contribuent a en propager les; produits. Aussi n'est-il pas rare de voir, par toute 4' Europe, le poinçon a la balance de la fabrique Christofle sur les couverts, les plats, les réchauds, les services athe en- usage dans les maisons tenues avec le pius de* goûtet d'intelli* gence. ' '
I. Turgan, les Gratuits Usines. — - OrféTfcrie Chr>sto6e» p. 287.