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L'IVROGNERIE

L'ivrognerie et les boissons enivrantes. — Alexandre. — Les ilotes et les Spartiates. — Buveurs célèbres. — Un cri d’Horace. — Sainte Monique. — L’empereur Zenon. — Le Coran. — L’empereur Séliin. — L'ivrognerie se propage. — • Le czar Pierre le Grand. — L’ordre de la Boisson et sa gazette. — L’ivresse par le vin et l'ivresse par la bière. — L’ivresse par l’alcool. — L’ivrognerie aux Etats-Unis. — - Deux magistrats américains. — L’ivrognerie en Angleterre. — Le vice de l'ivrognerie.

L’ivrognerie date de la découverte des boissons enivrantes, et si nous voulions parcourir l’histoire, nous trouverions, au témoignage des écrivains les plus autorisés, une foule d’ivrognes parmi les personnages célèbres.

Alexandre aurait le premier rang chez ces illustres buveurs.

Au retour du bûcher de Calanus, nous apprend Plutarque, Alexandre réunit plusieurs de ses amis et de ses généraux, et proposa un prix à qui boirait le plus. C’est Promachus qui gagna, pour être arrivé jusqu’à quatre auges de vin (près de i3 litres). 11 reçut un talentcomme récompense triomphale, et ne survécut que trois jours. Des autres convives, il y en eut quarante et un qui trépassèrent des suites de cette orgie, saisis par un grand froid au milieu de leur ivresse.

Alexandre mourut d’excès de ce genre.

Quand les anciens de Sparte forçaient les ilotes à boire et les conduisaient ensuite devant les jeunes gens, pour montrer à ceux-ci Pavilissement.en lequel l’ivresse plonge l’homme, sans doute était-ce parce que la

jeunesse Spartiate avait, à l’instar de toute la jeunesse de la Grèce, du goût pour le vin.

Les bacchanales, les saturnales et tant d’autres fêtes n’étaient que de hideuses orgies d’ivrognes.

Alcibiade, Pyrrhus, Hannibal, Sylla, César, Antoine, Caton le Jeune, — voyez Plutarque, — et la plupart des empereurs romains, se grisaient souvent ou habituellement.

Boire excessivement était devenu une qualité dans la capitale du monde.

« Cher Mécène, s’écriait Horace, vous qui savez tant de choses, est-ce vrai, ce que dit le vieux Cratinus, qu’un buveur d’eau ne saurait écrire un vers qui vive et qui plaise longtemps ? Depuis que Bacchus a mêlé aux chœurs des satyres et des faunes les meilleurs enfants de la lyre, il n’est pas de muse un peu matinale qui ne soit en pointe de vin. Homère est un buveur, j’en atteste ses louanges à la généreuse liqueur. Lui-même, Ennius, notre père, a bu son soûl lorsqu’il embouche la trompette guerrière. Au prétoire, au Forum les gosiers secs ! Au stoïcien je défends d’écrire en vers.

« Cela est un arrêt que j’ai rendu moi-même, et depuis le jour où je l’ai prononcé, le poète obéissant emploie à boire une partie de la nuit, emploie à cuver son vin la moitié du jour... »

En l’année 280, un des premiers généraux et en plus un des premiers ivrognes de l’empire romain, Bonoso, dont l’auguste Aurélian avait dit: « Celui-là est né pour boire », se révolta et se fit proclamer empereur. Il commandait alors sur le Rhin. Après de sanglants combats, il fut défait, pris et pendu. Et, nous apprend Vopiscus,il eut cette oraison funèbre du peuple qui le vint voir attaché par le cou à la força : « Regardez. Là pend non un homme, mais une grande outre. »

En bien des pays le vin a été interdit aux femmes, sous peine de la vie, en raison des désordres honteux qu’il est capable d’entraîner ; mais cette défense a rarement persisté.

Sainte Monique, la mère de saint Augustin, voyez les confessions de cet illustre père de l’église latine, en sa jeunesse, buvait en cachette, chaque fois qu’elle descendait à la cave, et on eut de la peine à la corriger de

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ce défaut qui ne s’accrut pas en elle puisqu’elle devint le modèle des mères.

En 491, l’empereur d’Orient Zenon, ivrogne fieffé, fut enterré vif par sa femme, l'impératrice Arianne, qui, le surprenant dans un moment où il cuvait son vin, ordonna à ses satellites de l’enfermer et de le clouer en un cercueil où il se réveilla et où il mourut.

Le Coran défend le vin aux musulmans, dit-on.

Le Coran interdit, il est vrai, le vin aux fidèles; mais il promet aux élus les vins les plus fins, ce qui est contradictoire et nuit à l’effet moral de la prohibition en question.

Dans tous les cas, comme il n’anathématise par les boissons fermentées autres que le vin, sa chinoiserie orthodoxe n’est qu’une gêne superflue.

Aussi n’a-t-elle point empêché les musulmans, même les chefs des crovants, de boire outre mesure ; car la liste des empereurs turcs n’est pas

plus pauvre en pochards que celle des souverains des Etats chrétiens. Citons, par exemple, le sultan Sélim-Khan II, surnommé Mest, ivrogne, qui régna de i566 à ï'ôqtx.

« A peine cet empereur fut-il monté sur le trône ( Histoire de Turquie , de Th. Jouannin et van Gaver), qu’il révoqua l’édit de Suleïman contre le vin, au grand scandale des mahométans austères ; cette conduite, opposée aux prescriptions du Coran, fournit le sujet de mille épigrammes, et valut à Sélim le surnom de Mest (ivrogne); dès lors l’usage des liqueurs fermentées devint presque général sous son règne; les gens de loi, les ministres de la religion, ne se faisaient aucun scrupule d’en boire publiquement et même d’en vendre; on entendait souvent les g'ens du peuple dire à haute voix: « Où irons-nous aujourd’hui chercher notre vin? Chez le mufti ou « chez le cadi ?... » Sélim fit école.

L’ivrognerie se propagea étonnamment chez lès peuples buveurs de bière, chez les peuples des contrées froides : en Russie, en Prusse, en Pologne, en Allemagne, en Flandre, en Angleterre.

En Pologne, en Russie, en Prusse, elle 11’eut point de bornes. Dans ces Etats, l’exemple vint de haut: du souverain.

Le duc de Saint-Simon a laissé d’intéressantes pages sur le séjour à

Paris, en 1717, du tsar Pierre Ier. L’intempérance du créateur de la Russie moderne y est traitée avec réserve, mais non sans vigueur.

« Ce qu’il buvoit et mangeoit en deux repas réglés est inconcevable, sans compter ce qu’il avaloit de bière, de limonade et d’autres sortes de boissons entre les repas ; toute sa suite encore davantage ; une bouteille ou deux de bière, autant et quelquefois davantage de vin, des vins de liqueur après, à la fin du repas, des eaux-de-vie préparées, chopine et quelquefois pinte: c’étoit à peu près l’ordinaire de chaque repas. Sa suite, à sa table, en avaloit davantage, et mangeoient tous à l’avenant à onze heures du matin et à huit heures du soir. Quand la mesure n’étoit pas plus forte, il ri y paroissoit pas. 11 y avoit un prêtre aumônier qui mangeoità la table du czar, plus fort de moitié que pas un, dont le czar, qui l’aimoit, s’amusoit beaucoup. »

Quand la mesure n’étoit pas plus forte, il ri y paroissoit pas ; malheureusement, la mesure était à chaque instant plus forte, et il y parut souvent pendant le séjour du tsar en France.

Le peuple russe ne s’est pas amélioré sur ce point: nous en avons une preuve topique dans cet extrait de la Gazette de V Académie de Saint- Pétersbourg :

« Un paysan a donné au cabaretier les roues de sa voiture, sa fourrure, sa casaque, ses bottes, sa récolte de blé et enfin lui-même ; un autre a abandonné une scie, quatre haches, une pioche, une marmite de fer, les rênes de son cheval, trois paires de gants, deux blouses, son manteau, son lit de plume, son mouchoir et sa chemise. »

Gela ne rappelle-t-il pas les sauvages qui livreraient père et mère pour un flacon de tafia ?

On lira dans notre livre: l- Allemagne chez elle et chez les autres, partie intitulée « la Cour de Prusse», comment on buvait à la cour de Berlin au temps de Frédéric le Grand.

C’était là, d’ailleurs, une vieille tradition. L’intempérance, vice dominant des hommes de race germanique, a dit Augustin Thierry en examinant le capitulaire de Charlemagne, où il est question du « mal de l’ivresse ».

Un peu avant l’époque où Pierre le Grand vint en France, en 1700, de Pesquières avait institué à Avignon un ordre de la Boisson, dont les statuts

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défendaient à ses membres de s’enivrer, ce qui est original et point du tout blâmable pour une confrérie bachique. Cette société dura des années, et sut attirer l’attention sur elle à force d’esprit. Elle publiait une gazette, avec l’abbé de Charnes et Morgier pour principaux collaborateurs. Nous découpons en cette feuille ces nouvelles lestement troussées :

« De Bruxelles, le 28 juin 1707. — L’armée des alliés est toujours campée près de Tirlemont, où elle ne boit que de la bière, et celle du duc de Vendôme près de Gembloux, où elle ne boit que du vin, ce qui cause une grande désertion dans la première, et attire quantité de soldats dans celle de France.

« Dans une fête donnée à Londres, on fit dévastés projets pour mettre des bornes au pouvoir exorbitant de la France (vieux style): on parla d’aller fourrager jusqu’aux portes de Reims, et d’enlever tout le vin de Champagne pour la bouche delà reine; de tailler en pièces l’armée de Philippe V, et de mener le roi Charles III en triomphe dans sa bonne ville de Madrid. Cette journée se passa à faire des châteaux en Espagne; mais, le lendemain, ils furent tous abattus par l’arrivée de deux courriers, dont le premier apporta la nouvelle de la défaite des alliés ù Almanza par le duc de Berwick, et l’autre celle de la perte d’un grand nombre de vaisseaux pris ou coulés ù fond par les Français. On ne peut dire combien la surprise fut grande pour les Anglais, nation fière et entêtée de sa puissance. La reine demanda avec empressement si Alicante était pris ; le courrier ayant répondu qu’il était ù la veille de l’être, Sa Majesté parut si fâchée, que l’on jugea que cette ville lui tenait fort au cœur. Depuis ces nouvelles, le commerce est tout dérangé, l’argent a disparu, les boissons sont renchéries de moitié, et le vin ne circule plus dans Londres, non plus que les billets de l’Échiquier. L’on s’est assemblé en grand comité, afin de pourvoir aux moyens d’avoir du vin, puisqu’on ne peut plus compter sur celui d’Espagne. L’embarras est de savoir comment en transporter d’ailleurs. Les Anglais ont beau publier que l’empire de la mer leur appartient, le chevalier de Forbin et les armateurs de Saint-Malo n’en veulent rien croire ; ils attaquent effrontément tout ce qui porte le pavillon d’Angleterre, et l’on dirait qu’ils ont juré la ruine de ce pays, tant ils sont alertes pour lui enlever le vin. »

A côté de ces spirituels badinages, brille, dans la même gazette, ce bulletin de victoire rimé:

A la barbe des ennemis,

Villars s’est emparé des lignes ;

S’il vient à s’emparer des vignes,

Voilà les Allemands soumis.

Dans les pays du vin, l’ivrognerie cause moins de ravages que dans les pays de la bière, quoiqu’il y ait tout autant de buveurs dans les uns que dans les autres ; mais le vin abrutit moins que la bière. Puis il est rare que dans les pays de la bière on n’abuse pas de l’alcool, qui cause la pire des ivresses.

C’est en Europe septentrionale qu’on boit les alcools les plus forts et les liqueurs les plus brûlantes, qu’on absorbe le plus d’eau-de-vie.

La rigueur du climat explique, sans le justifier, l’abus de l’alcool chez les peuples du Nord, abus qui remplit continuellement les hôpitaux, et diminue la moyenne de la vie humaine.

Le mal a fait de tels progrès aux Etats-Unis que des espèces de congrégations se sont organisées, dans la plupart des Etats, en vue d’arrêter ses développements.

Des prêches sont prodigués aux buveurs; des congréganistes femmes vont chanter des cantiques à la porte des tavernes pour ramener les ivrognes à la tempérance : peine perdue.

L’ivrognerie continue à monter et à envahir toutes les classes de la société.

En octobre 1877, le Courrier des États-Unis rapportait deux faits dont la magistrature américaine ne saurait être fière :

« Le grand juge de Baltimore, disait-il, vient de lancer une accusation contre le juge Georges Yellott, pour ivrognerie habituelle. »

Parlant d’un autre magistrat du même tonneau, il ajoutait :

« LejugeSands, de Vanceburg (Kentucky), déposé de ses fonctions pour ivrognerie, a siégé samedi pour la dernière fois à la Cour criminelle dont il était président, et s’est exprimé en ces termes :

« Gentlemen et concitoyens, je comparais ici pour avouer que je suis

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victime d’un vice qui m’a déshonoré devant vous et devant le pays. En entrant dans la cour, j’ai entendu quelqu’un qui disait: «Voilà de quel « bois on fait les juges criminels! » Cette observation a pénétré comme une pointe d’acier mon cœur, parce qu’elle est juste. Je suis indigne du haut honneur et du mandat que vous m’aviez conférés, et je vous rends l’emploi perdu par mon indignité ! Mon intégrité judiciaire et mes actes officiels sont irréprochables. Grâce à Dieu, je ne suis plus juge criminel du comté de Lewis. Puisse le ciel me soutenir dans mon affliction ! »

« On n’avait jamais entendu, assurent les dépêches de Vanceburg, un appel aussi touchant. Les préventions se sont changées en sympathie et en compassion, et chacun exprima l’espoir qu’un jour le juge Sands reviendra réformé. »

Le xxe siècle, que nous égrenons, ne paraît pas être encore celui de l’abstinence, pour la grande Union américaine. Il est vrai que la race anglosaxonne qui, en majorité, peuple ce puissant état, supporte bien la boisson.

En Angleterre, les lois et les sociétés de tempérance sont devenues complètement impuissantes contre les débordements de l’ivrognerie. « Là, écrivait en 1878 le Dr Hector George, le gouvernement et la charité privée ont dû organiser un certain nombre d’hôpitaux spécialement destinés à recevoir les alcooliques. Ces asiles d’ivrognes, affectés aux classes aisées aussi bien qu’aux autres, ne reçoivent que les malades qui se soumettent volontairement au traitement.

« Le café et le thé sont servis à discrétion à tous les repas ; mais on ne boit aucune liqueur alcoolique ou fermentée. Il est pourtant des malades auxquels il faut ménager une sorte de transition en introduisant dans quelques plats un peu d’eau-de-vie, en leur servant, par exemple, des œufs au punch, ou une omelette au rhum. Quant au projet de ce médecin original qui avait imaginé de dégoûter les ivrognes des boissons fortes en jetant de l’alcool dans tous les plats, on y a renoncé: on obtenait juste l’effet contraire. On s’est souvenu que, dans un établissement de réclusion des Etats- Unis, les prisonniers, buveurs incorrigibles, étaient allés jusqu’à distiller en cachette, du pétrole, pour en composer un breuvage d’un nouveau genre dont ils faisaient leurs délices.

(( Les femmes anglaises, au lieu de combattre, comme les femmes américaines, l’ivrognerie de leurs maris, trouvent plus simple de la partager. Tous les moralistes ont été frappés de la grande proportion de femmes dipsomanes comparée à la proportion relativement restreinte qui existe en France et chez les autres nations du continent. 11 est impossible de parcourir une ville populeuse du Royaume-Uni sans être surpris du nombre considérable d’ivrognesses qu’on rencontre dans les rues. Le public, home est constamment rempli de créatures qui boivent avec avidité et présentent au passant un spectacle des plus affligeants. Aussi le nombre des femmes atteintes d’aliénation mentale et de délire alcoolique est-il plus considérable en Angleterre que partout ailleurs.

« Pendant l’année 1876, la seule prison de Westminster a reçu 5 588 femmes condamnées pour ivresse publique. En 1875, il n’y en avait eu que 488o ; et, les années précédentes, ce chiffre ne dépassait pas 3 000. On voit le progrès. Ces chiffres sont vraiment très élevés, surtout si l’on considère que le quartier qui alimente cette prison n’est pas le plus peuplé de la métropole.

« Les femmes incarcérées appartenaient toutes aux classes inférieures de la société; il yen avait detoutage, depuis quatorze jusqu’à soixante-dix ans. La plupart avaient été déjà condamnées antérieurement; quelquesunes d’entre elles avaient subi plus de cent condamnations pour ivresse publique. »

Au commencement du xxc siècle, le goût impulsif pour l’alcool demeure, en Angleterre, ce qu’il était à la fin du xix“ siècle.

Nous avons aujourd’hui, en France, une loi contre l’ivresse publique qui indique que la tempérance est devenue, chez nous, une vertu qu’il faut imposer. Tant pis !

Les désordres causés dans l’organisme par l’alcoolisme sont effrayants: détérioration graduelle de la constitution, hydropisie, affection du foie, du cœur, de l’estomac, des intestins, accidents nerveux, phtisie, paralysie, sont les conséquences ordinaires et toutes mortelles de l’abus des boissons. Mais c’est surtout le cerveau que l’alcool attaque et gâte. Les asiles d’aliénés regorgent d’agités ou d’idiots tombés en une imbécillité complète par suite de leur passion désordonnée pour ce qu’on a trop complaisamment

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nommé la dive bouteille. Aucun tableau n’est plus navrant que celui de leur avilissement intellectuel.

La criminalité a sa moisson sinistre dans les effets ravageurs de l’alcoolisme : consultez les comptes rendus des Chambres correctionnelles et des Cours d’assises, examinez la statistique de la mortalité dans les hôpitaux et les maisons de fous, et vous verrez que l’alcool fait commettre plus de délits que les sept pêchés capitaux réunis, et fauche plus d’individus que la fièvre typhoïde.

Les sauvages et les animaux, ce n’est pas, pour nous, une consolation, ont la prédominance sur l’homme civilisé dans la passion de l’alcool ; presque tous raffolent des boissons enivrantes, et on les prend les uns et les autres par ces redoutables appâts.

Le cheval délaissera son picotin pour un saladier de vin sucré; les chevaux de courses hument avec délice le champagne qu’on leur sert avant le départ, afin de leur donner un surcroît de vigueur; le chien est très amateur d’eau-de-vie additionnée de sucre.

Un peintre de nos amis possédait une chienne qui, tous les soirs, au café, où il l’emmenait, se grisait honteusement, allant de table en table quémander aux consommateurs de café, un morceau de sucre imbibé de cognac, et lapait ce qui restait de leur petit verre dans la soucoupe de son maître. On s’égayait lorsque, tard, elle se retirait, derrière lui, en titubant, la tête lourde et basse. Hélas ! une fois, ayant absorbé plus que son content de fine des Charentes, la malheureuse s’égara, et on ne sut ce qu’elle était devenue. Son vice l’avait perdue.

La volaille, particulièrement l’oie, boira de l’alcool jusqu’à s’échouer par terre, ivre-morte. Les insectes ne le cèdent pas, là, à la grasse commère de basse-cour.

Les papillons, les mouches, toutes les espèces de mouches, les fourmis se délectent dans le péché de l’ivrognerie.

L’été, versez un peu d’eau-de-vie ou de rhum, au milieu d’une table exposée au soleil, près de la fenêtre ouverte, ou à côté d’une fourmilière de la cuisine, et vous obtiendrez un effet général immédiat. Si à l’eau-de-vie ou au rhum, vous ajoutez, aux entours, d’épaisses gouttes de liqueurs : anisette, chartreuse, cassis, etc., l’attraction grandira, et les mouches, les

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fourmis se précipiteront, en se bousculant, vers le nectar dont l'odeur les transportera. Alors ce sera à qui s’abreuvera le plus avidement, le plus frénétiquement, et, bientôt, sur le théâtre asséché de la débauche, il ne restera que des individus battant de l’aile ou traînant la patte, ou étendus et sans mouvement, les autres, en proie au délire, à la fureur, se poursuivant en se mordant, en écumant, et dans une mêlée diabolique.

Tout le monde peut faire l’expérience de ces drames entomologiques.

L’ivrognerie dégrade abominablement l’homme, et c’est sans doute pour déshonorer plus encore les criminels qu’en certaines contrées de la Tatarie on grise les condamnés à mort avant de les exécuter.

Yvrognerie est une zizanie,

Et de sobriété vray ennemye.

dit un ancien dicton.

On peut ajouter que l’ivrognerie est l’ennemie de la bienséance, de la dignité, de la raison, qu’elle pousse au vice, au crime, et qu’à tous les titres elle est méprisable et détestable.

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