LE VIN
D’où vient la vigne. — La culture de la vigne. — Noé. — Les Égyptiens. — Bacchus. — Les Grecs. — Les Romains. — Les crus fameux d’Italie. — Outres et jarres. — Vignes arrachées et replantées. — La vigne en France. — Le vin breton. — Entraves à la culture de la vigne. ■ — Vins du Midi de l’Europe. ■ — L’hypocras. — Coutumes nationales touchant le vin. — Le vin de noces. — Le vin des condamnés. — Fontaines de vin. — Les vendanges. — Saint Martin. — Marchands de vin privilégiés. — Surnoms des vins. — Proverbes. — La terre du vin. — Falsification. — Les vins du Rhin. — Le Johannisberg. — Les tonneaux du château de Heidelberg. — Le fou Perkeo. — Les tonneaux de Brême. — Les vins des grands hommes.
D’où vient la vigne ? De la contrée comprise entre la mer Caspienne et la Méditerranée, assurent ordinairement ses historiens.
Il semble qu’on doive étendre cet habitat jusqu’à THindoustan, l’Égypte, l’Abyssinie, l’Arabie. Aujourd’hui, si l’on veut délimiter la patrie classique du vin, il faut tracer, sur la carte, une ligne de cinq cents lieues de largeur,
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englobant l’Europe méridionale, de la Gaule et de la péninsule Ibérique à la Grèce, l’Asie Mineure, l’Egypte, l’Arabie, pour aller se perdre au delà de la Perse.
Quant à la viticulture, elle a la plus nébuleuse origine.
D’après les Hébreux, Noé a planté la vigne l’année qui suivit le déluge biblique ; on connaît, à ce propos, l’histoire de la malédiction de Cham.
Mais déjà, sous la VIe dynastie, c’est-à-dire plus de six mille ans avant J. -G., les fouilles des nécropoles de Memphis l’ont démontré, les Égyptiens faisaient scientifiquement du vin puisque l’on vit sur les murs des tombeaux en question, des dessins, des peintures représen- . tant des treilles chargées de raisin prêt à être vendangé, et toutes les opérations de la fabrication rationnelle du vin, du foulage dans la cuve et de la mise en amphore.
Les anciens ignoraient l’origine de l’utilisation de la vigne, et, suivant eux, le père des vignerons était Bacchus ou Osiris, qu’on croit être le même personnage.
Bacchus, ayant découvert la vigne autour de Nysa, ville de l’Arabie Heureuse, aurait songé à en
utiliser le fruit, et après avoir bu, le premier, du vin, se serait empressé d’apprendre aux hommes à en boire.
De cela on peut déduire l’Age respectable de la vinification.
Nous aurions de la besogne si nous voulions suivre, sur cette piste, les auteurs de l’antiquité, les poètes, depuis Homère jusqu’à Horace, les historiens, les géographes, depuis Hérodote jusqu’à Diodore de Sicile. A quoi bon s’abandonner à des digressions qui deviendraient fastidieuses en se répétant ? Constatons toutefois qu’au siècle de Périclès les vignerons de la Grèce étaient passés maîtres, et qu’on qualifiait de nectar, boisson des dieux, les vins des crus fameux du beau pays hellénique.
Les Grecs enseignèrent aux Romains les secrets de la viticulture, comme ils leur enseignèrent tant d’autres choses ; les élèves profitèrent des leçons des professeurs, et les vins italiens, notamment ceux de la Toscane, du Latium et de la Campanie, furent hautement cotés.
On comptait, dans l’empire romain, au premier siècle de notre ère, une centaine d’espèces de vins de qualité supérieure, dont quarante-cinq ou cinquante appartenaient à l’Italie.
Les crus de Falerne, de Setia, de Sinuessa, de Fondi, de Cécube, de Signia, avaient autant de prix qu’en ont à présent nos bordelais, nos bourgognes de bonne marque.
« Puisque j’ai parlé du vin, dit Horace en sa satire le Faux Epicurien, sachez comment il faut le traiter. Un bon vin de Massique, exposé la nuit au vent frais d’un ciel serein, se dépouille admirablement de toute odeur irritante... Honte et malheur sur le mal-appris qui se sert encore de
la chausse, oubliant que la maudite laine emporte à la fois la lie et le bouquet de ce vin déshonoré !
« Plus d’un dégustateur habile ajoute au gros vin de Sorrente un résidu des vins de Falerne. Il est bon de jeter dans l’amphore un jaune d’œuf de pigeon, pour précipiter cette lie au fond du vase, et le dégager de ses impuretés. »
Les anciens transportaient le vin dans des outres de peaux cousues ; ce système dura longtemps; puis ils se servirent concurremment de tonneaux enduits de résine à l’intérieur, et soufrés. Chez eux, ils mettaient le vin en cave en des jarres de terre cuite, colossales amphores pointues par le bas, qu’ils enterraient en partie dans le sol, et dans lesquelles ils puisaient pour remplir leurs bouteilles. Le fiasco italien a assez exactement la forme de celle-ci.
La culture de la vigne se généralisa au point que les princes essayèrent plusieurs fois de l’entraver.
Au temps de César, la vigne était très cultivée dans le Sud de la Gaule. En 92, une disette ayant désolé l’empire, Domitien, sur les rapports de préfets à courte vue, s’imagina que cette disette était due à la trop vaste étendue des vignobles, et ordonna qu’une moitié de ceux-ci fussent détruits.
Rigoureusement exécuté partout ailleurs qu’en Italie, cet ordre ruina un tiers de notre territoire.
Cent quatre-vingt-dix ans plus tard, en 282, Probus autorisa nos ancê-
très à replanter leurs vignes, et leur offrit même, pour cela, le concours des légions en garnison chez eux.
En dépit de l’invasion des Barbares, des incessantes guerres du moyen âge, la vigne reprit possession du sol français, celui qui lui convient le mieux, et on la cultiva de la basse Seine au Rhône, et des Vosges aux Pyrénées.
Rois, comtes, barons, marquis, grands et petits vassaux, eurent des vignes.
Au xne siècle, les coteaux parisiens de la rive droite et de la rive gauche de la Seine : Auteuil, Montmartre, Belleville, Bel-Air, la Maison-Blanche, Mont-Parnasse, Vaugirard, qui composent aujourd’hui la plus grosse portion de notre capitale, étaient couverts de cépages.
Au ; xme siècle, les vignobles de Gascogne et de Saintonge avaient une réputation européenne, et le commerce des vins entre Bordeaux et Londres atteignait des chiffres considérables.
D’un bout à l’autre du royaume, on cultivait la vigne.
La Picardie, la Normandie, la Bretagne, produisaient du vin, au témoignage des chroniqueurs.
Les Bretons, écrit Legrand d’Aussy en son Histoire de la vie privée des Français, prétendaient qu’il y avait trois choses qui valaient mieux en Bretagne que dans tout autre pays de France : les chiens, les hommes, et le vin. François Ier, devant qui un noble Breton soutenait ce vaniteux paradoxe, répliqua: «Pour les hommes et les chiens, il peut en être quelque chose ; mais pour les vins, je ne puis en convenir, étant les plus verts et les plus âpres de mon royaume. » Là-dessus, il rapporta l’histoire plaisante d’un chien qui, ayant mangé, près de Rennes, une grappe de raisin, sentit incontinent dans le ventre une telle aigreur que, pour se venger, il aboya de colère contre la vigne.
Peut-être le roi-chevalier avait-il raison, car il est peu question, à notre époque, du vin breton.
La culture de la vigne demeura libre en France jusqu’à Charles IX. Alors elle eut à subir des épreuves qui ne purent rien, du reste, contre sa nature exubérante.
En 1 566 , Charles IX, abusé autant que l’avait été Domitien, ordonna d’arracher une partie des vignes, dont la trop grande abondance causait la disette, ne comprenant point que ce n’étaient pas les vignobles, mais les affreuses discordes civiles et l’anarchie qui rendaient le pain et la viande rares.
Un édit royal décida que les vignes n’occuperaient, à l’avenir, que le tiers du terrain dans chaque canton, les deux tiers devant être convertis en labours et prés.
En 1577, Henri III, reprenant cet édit, recommanda aux olïiciers chargés de l’administration des provinces, «d’avoir attention qu’en leurs territoires les labours ne fussent délaissés pour faire plants excessifs de vignes ».
En 1731, Louis XV, toujours sous le prétexte de disette, publia un édit qui interdisait toute nouvelle plantation de vignes, et déclarait que les vignobles qu’on aurait cessé de cultiver pendant deux ans seraient délaissés dans la suite.
Ces restrictions persistantes eurent pour effet de chasser la vigne des provinces où elle ne donnait pas des produits exceptionnels, et de la reléguer en les contrées où elle avait ses places fortes et d’où aucun édit 11e pouvait l’expulser : en Champagne, en Bourgogne, en Languedoc, en Provence.
Ce qui se passait chez nous se produisait aussi dans les autres pays viticoles de l’Europe : en Espagne, en Italie, en Hongrie, en Grèce.
En Italie et en France, ce furent les ordres religieux qui défendirent les bons vignobles avec le plus de ténacité.
Nos célèbres crus de Bourgogne : Chambertin, Beaune, Vougeot, Volnay, Pomard, etc., doivent leur brillante pérennité aux monastères; les crus de Grotta-Ferrata, de Monte-Fiascone, d’Orvieto, et tant d’autres eurent les mêmes protecteurs.
Les vins d’Espagne, de Hongrie, de Sicile, de Chypre, de Syrie, étaient jadis de tous les galas, et on en faisait grande consommation dans les châteaux.
Schlosser mentionne, en son Histoire du XVIIP siècle, cette bizarre note de quelques dépenses de la maison de l’empereur d’Allemagne :
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« A l’impératrice, pour boire avant de se coucher, tous les soirs, douze pintes devin de Hongrie.
« Fourni deux pièces de vin de Tokay pour tremper le pain des perroquets de l’empereur.
« Pour un bain, quinze sceaux de vin. »
Afin que les vins de France eussent le goût des vins étrangers précités, on les transformait en médecines que nous trouverions détestables aujourd’hui. Témoin l’hypocras, où il entrait un amalgame de miel, de cannelle, de girofle, de muscade.
On prétend que l’hypocras tirait son nom du célèbre médecin Hippocrate, qui l’avait composé. Quoi qu’il en soit, l’hypocras était un des plus estimés parmi ces vins mélangés d’épices que l’on recherchait au moyen âge. On regardait comme une merveille d’avoir réuni la force du vin, la douceur du miel et le parfum des aromates d’Asie.
On se servait, pour faire l’hypocras, de vins blancs ou rouges, indifféremment. On employait aussi des vins méridionaux, levantins : vins muscats, grenache, malvoisie, etc. L’hypocras se buvait à jeun, ainsi que le prouvent les Mémoires de Montluc.
Parlant de vin grec qu’il but le matin, ce personnage ajoute : comme on boit i'hypocras.
On versait en plus I’hypocras au commencement ou à la fin du repas, Dans le premier cas, ce breuvage de luxe était accompagné de pâtisseries sèches ; dans le second, d’un pain particulier.
Jusqu’à la fin du xvii" siècle, I’hypocras figura dans les festins. Lisez la comédie des Friands Marquis ou des Coteaux.
L’hypocras était un des cadeaux que les villes offraient aux rois lorsque ceux-ci faisaient chez elles leur entrée solennelle.
Au xvme siècle encore, il était admis que les apothicaires envoyassent de I’hypocras pour étrennes à leurs pratiques. Au jour de l’an, les échevins et le prévôt des marchands de Paris en offraient au roi. De son côté, le roi faisait des présents d’hypocras aux principaux seigneurs de la cour et aux officiers de sa maison (i).
(i) Chéruel, Dictionnaire historique des institutions de la France.
Le vin fait partie de la vie nationale en France ; il en est question, dès les Mérovingiens, dans quantité d’actes publics ou privés.
Par exemple, rien n’était plus commun que les contributions en vin : le roi, les seigneurs, les villes, les communautés recevaient des redevances en vin et employaient le vin pour payer même la magistrature.
Les particuliers se libéraient ou acquittaient diverses prestations avec du vin.
Ainsi, un plaideur donnait le vin du clerc au secrétaire du tribunal où il avait été jugé ; un père, le vin du curé au prêtre qui baptisait son enfant; un nouveau bourgeois, le vin de bourgeoisie au maire et aux échevins de la ville qui venaient de lui accorder le droit de cité.
Des ordonnances de saint Louis consacrent ces coutumes.
Concluait-on une affaire, on devait le vin du marché, le pot-de-vin, au vendeur ou à celui qui avait été l’intermédiaire de la transaction.
L’expression pot-de-vin est restée ; mais le pot-de-vin se paye maintenant en argent.
11 y avait encore le vin de noces, réclamé par le curé qui célébrait le mariage. « Dans certains diocèses, dit M. Chéruel déjà cité, le prêtre, en bénissant la chambre nuptiale, mêlait ensemble du vin blanc et du vin rouge, comme symbole de l’union des deux époux. Dans le diocèse d’Amiens, le prêtre commençait par bénir le vin et le pain ; il faisait ensuite trois rôties au vin, l’une pour lui, l’autre pour les mariés, la troisième pour les amis et parents qui assistaient à la cérémonie. Après avoir pris la sienne, il donnait celle des mariés et terminait par celle des assistants ; ensuite il bénissait la chambre. Cet usage se trouve dans un rituel de l’année 1 554 - » Et plus loin : « Il était d’usage à Paris de porter du vin aux condamnés à mort que l’on conduisait au gibet de Montfaucon : on les faisait arrêter, en route, dans la cour des Filles-Dieu, où on leur donnait deux coups de vin à boire. Quand l’exécution se faisait dans Paris même, l’usage était de servir aussi du vin aux juges chargés d’y assister. C’était le bourreau qui le fournissait. Du moins, ce fut ce qui arriva, en 1477, ^ 1 exécution du duc de Nemours. Dans un compte de la prévôté de Paris, rapporté par Sauvai, il est fait mention d’une somme de douze livres six deniers allouée au bourreau pour du pain, des poires et douze pintes de vin fournis à Messieurs du Par-
Vendangeuse, par Édouard Sain. — Gravure de Crosbie.
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lement et officiers du roi, étant aux greniers de la salle, pendant que le duc se confessait. »
Il n’était pas une réjouissance publique où le vin n’eût sa place.
A la naissance, au couronnement, au mariage, aux victoires d’un roi, on érigeait des fontaines de vin , où le peuple pouvait boire deux ou trois jours durant.
Et les vendanges, quelles fêtes partout et en tous temps ! Fêtes bruyantes, d’où jamais l’éclatante gaieté n’était absente.
Legrand d’Aussy a tracé ce tableau des vendanges en France : « Les Gaulois païens promenaient autour de leurs vignes les statues de leurs dieux à l’époque des vendanges, et accompagnaient cette cérémonie de chants et de danses. Aujourd’hui encore, les vendanges donnent lieu, dans diverses contrées de la France, à des processions et à des fêtes. On y promène quelquefois la statue du saint patron, ornée de pampres et de raisins. Les vendanges elles-mêmes sont une véritable fête. Hommes et femmes, chacun un panier sous le bras, arrivent ensemble au pied du coteau. Là, tous s’arrêtent et se rangent en haie. Le chef de la bande commence une chanson joyeuse, dont le refrain se répète en chœur. On monte ensuite, on se partage dans le vignoble, on se livre au travail qui, sans être interrompu, est égayé de temps en temps par des couplets nouveaux de quelqu’un des vendangeurs, ou par les quolibets avec lesquels on agace les passants. Le soir, à peine a-t-on soupé que la joie recommence. On danse en rond; on chante quelquesunes de ces chansons gaillardes qu’autorise le moment et qui sont connues sous le nom de chansons de vendanges. Bientôt la gaieté devient générale : maîtres, hôtes, valets, tous dansent de leur côté, et c’est ainsi que se termine une journée de travail qu’on prendrait presque pour un jour de divertissement. »
C’est toujours de la sorte que les choses marchent, avec moins de joie peut-être, et pas davantage de morale.
Le patron des vignerons, des vendangeurs et des tonneliers était saint Martin, évêque de Tours au ivc siècle, qui cultiva la vigne à l’abbaye de Marmoutier, qu’il fonda au bord de la Loire.
La fête de saint Martin (n novembre) était l’occasion d’excès plus
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licencieux cjue ceux des vendanges ; un synode d’Auxerre s’en occupa afin d’y mettre ordre.
Les marchands de vin, taverniers et hôteliers, formaient à Paris une communauté à laquelle Henri III accorda, en mai 1 584, des statuts que Louis XIII, Louis XIV et Louis XV confirmèrent.
Parmi les marchands de vin privilégies, il en existait une douzaine appelée cave des douze, qui seuls avaient le droit de vendre le vin en bouteilles à la suite de la cour.
Nos pères caractérisaient singulièrement les différents vins. Pour eux. le vin d’âne était celui qui plongeait le buveur dans l’assoupissement ; le vin de cerf \ celui qui faisait pleurer ; le vin de lion , celui qui rendait furieux, querelleur; le vin de pie, celui qui faisait jaser; le vin de cochon, celui qui faisait vomir ; le vin de renard, celui qui rendait subtil, malicieux; le vin de singe, celui qui faisait sauter et rire ; le vin de Nazareth, celui qui remontait par le nez.
Les proverbes sur le vin foisonnaient. Rééditons-en cinq ou six : « Vin sur lait, c’est souhait ; lait sur vin, c’est venin. — Vin usé, pain renouvelé, est le meilleur pour la santé. — A bon vin ne faut point d’enseigne. — Qui bon vin boit, Dieu
voit. » — Et le proverbe tiré de l’Ecriture : « Le bon vin réjouit le cœur de l’homme ; Vinum bonum lætificat cor hominis. »
L’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Hongrie, la Grèce, ont toujours des vins de haute qualité; l’Algérie, l’Afrique australe, les Etats-Unis, l’Australie, l’Asie, les Indes orientales, possèdent des plants d’un grand rendement; mais la terre du vin en Europe et dans l’univers, c’est la terre de France.
La superficie de nos vignobles atteint 2820 533 hectares, produisant 60
Récolte du raisin.
à 70000000 d’hectolitres de vins blancs ou rouges, valant, bon an mal an, 1 5oo millions.
Douze de nos départements, ceux du Nord, où le climat n’est pas assez chaud pour que le raisin y atteigne une parfaite maturité, ne cultivent point la vigne.
Les vins de France peuvent se diviser en six catégories principales, que M. Paul Poiré classe de cette façon dans son livre sur nos industries nationales :
i° Les vins de Bordeaux et leurs similaires, dont la production s’étend dans dix-neuf départements. Le département delà Gironde fournit les meilleurs vins de cette classe : les Château-Laffitte, Château-Margaux, Châteaula-Tour, Château-Haut-Brion, Sauterne, Saint-Emilion, sont connus parleur fraîcheur et leur bouquet; aussi les nations étrangères font-elles dans la Gironde des achats considérables. La production de ce département surpasse 3 millions d’hectolitres ;
20 Les vins de Bourgogne et leurs similaires, dont la production s’étend dans douze départements. La Côte-d’Or tient le premier rang par ses crus si fameux de Ghambertin, Romanée, Vougeot, Corton, Beaune ; elle fabrique environ un million d’hectolitres ;
3° Les vins du Midi, qui ont en général un goût moins délicat que les précédents ; mais ils sont très abondants et l’on y trouve quelques crus très estimés, celui de l’Ermitage, par exemple, dans la Drôme. Le département de l’Hérault fait à lui seul de trois à six millions d’hectolitres. Les vins de cette classe proviennent de dix-sept départements ;
4° Les vins de l’Est sont produits dans douze départements. Le Jura est celui qui donne les plus remarquables ; ceux d’Arbois sont très estimés ;
5° Les vins mousseux, qui reçoivent des préparations spéciales, modifiant leur nature primitive. Nous citerons ceux de Champagne, qui tiennent le premier rang, ceux de la basse Bourgogne et notamment ceux de Chablis, Tonnerre, Epineuil ; ceux de Tours, Youvray et Rochecorbon ;
G" Les vins de liqueur, que fournissent quelques départements méridionaux, parmi lesquels on distingue les vins muscats de Frontignan, de Rivesaltes et de Lunel. A Cette, on fabrique de remarquables imitations de vins d’Espagne.
Pour obtenir du bon vin, il ne faut vendanger que quand le raisin est bien mur et qu il a toutes ses qualités ; alors, vite, par les vignes, des légions de vendangeurs et de vendangeuses armés de ciseaux ou de sécateurs pour couper les grappes.
La fabrication du vin comprend quatre opérations principales : le foulage du raisin, la fermentation du moût, le décuvage et le pressurage. Si nous ajoutons à cela le soutirage et le collage, la clarification, nous aurons, sauf les perfectionnements particuliers à telle ou telle région, les bases de la vinification dans tous les pays.
Les vins liquoreux: le tokay, les vins d’Espagne, de Sicile, et les vins mousseux, le champagne, dont le suc est un des éléments, exigent des procédés plus compliquésetpluscoûteux.
C’est l’alcool qui communique aux vins, de même qu’à toutes les boissons fermentées, leur propriété enivrante.
En vieillissant, les vins perdent leur acidité naturelle; mais à la longue ils perdent aussi leur force et leur bouquet; il convient donc de les boire lorsqu’ils ont un âge raisonnable.
A toutes les époques, l’esprit malfaisant des sophisticateurs s’est exercé sur le vin. Une ordonnance du prévôt de Paris portait que « pour empêcher les mixtions et les autres abus que les taverniers commettaient dans le débit de leurs vins, il serait permis à toutes personnes qui prendraient du vin chez eux, soit pour boire sur le lieu, soit pour emporter, de descendre à la
cave et d’aller jusqu’au tonneau pour le voir tirer en leur présence », garantie dérisoire au fond.
« En traitant le vin par la litharge (oxyde de plomb), fait observer M. F. Hœfer, Histoire delà chimie, on en corrigeait l’acidité. Mais par cette addition, il se produisait du sucre de Saturne (acétate de plomb), qui est un poison. D’anciennes mesures de police mentionnent plusieurs cas d’empoisonnement dus à cette falsification. C’est ainsi que des vignerons d’Argenteuil furent punis d’une forte amende pour avoir mis de la litharge dans leurs vins, afin de leur donner une couleur plus vive, plus de feu, et en diminuer la verdeur. »
Les droits énormes d’octroi qui ont pesé sur le vin, loin de diminuer la fraude, l’ont augmentée partout.
Le vin est la première des boissons, après l’eau ; c’est la boisson alimentaire par excellence et celle qui exerce l’action la plus salutaire sur nos organes, quand elle est prise à dose rationnelle ; les précautions compatibles avec notre droit public qui auront pour objet de la faire arriver pure aux consommateurs seront les bienvenues.
Nous ne terminerons point cet aperçu sans parler des vins des coteaux pierreux des bords du Rhin, dont la réputation est européenne.
Les vins du Rhin sont surtout des vins blancs ; quelques-uns se rapprochent de nos mousseux de Champagne et de la Loire.
Les vieux châteaux, les villes pittoresques bordant les rivages, les souvenirs de l’histoire, le charme de la poésie, ne sont pas les seules raisons qui attirent un si grand nombre d’étrangers et font d’un voyage sur le Rhin un des impérieux devoirs de l’homme de loisir, Allemand ou Français, Russe, Anglais ou Américain, dit M. Elisée Reclus dans sa Nouvelle Géographie universelle. Les falaises schisteuses du défilé rhénan sont aussi devenues célèbres à cause de leurs vignobles, qui d’ailleurs, s’ils ont contribué à la gloire du Rhin, n’en ont certainement pas accru la beauté. Les fragments effrités du schiste glisseraient du haut en bas des escarpements, emportant le peu de terre végétale qui les recouvre, si des arbres et des broussailles ne les retenaient dans leur chute, ou si l’homme ne les arrêtait par des murs de pierre sèche. En défrichant les pentes pour y planter des vignes, il a donc fallu que le cultivateur prit soin de soutenir
les terres au moyen de terrasses disposées en forme de gradins. La colline se trouve ainsi décorée de guirlandes de pampres, verts en été, jaunes en automne, que séparent des murs parallèles de pierre couleur de rouille. Souvent les pierres s’éboulent, les pluies creusent des ravines sur la pente; il faut alors ramasser la terre entraînée et la reporter au pied des ceps déchaussés. Dans les bonnes années, ce dur labeur est richement payé : car les bons crus de ces vignobles sont parmi les plus appréciés de l’Europe à cause de leur bouquet et de leur finesse de goût. Le vin du Rhin, quelle que soit du reste sa valeur réelle parmi les grands crus, est certainement celui de tous qui a été le plus chanté ; innombrables sont les poèmes qui le célèbrent. C’est l’un des principaux motifs de la poésie germanique, et, comparées à ce flot de vers, combien discrètes sont les quelques belles chansons inspirées par les vins exquis du Bordelais, du Roussillon, de la Bourgogne ! Les auteurs allemands qui parlent en prose des vins de leur pays se laissent entraîner à des enthousiasmes qui nous étonnent. « Les vins français, italiens, espagnols, sont des boissons sans pensée, dit Wilhelm Bruchner ; on les boit parce qu’ils ont bon goût ; mais en buvant le vin du Rhin on pense. » D’ailleurs, « l’Allemand seul sait bien boire ie vin ».
Au premier rang des vins du Rhin, et spécialement des vins de choix qu’on fait entre Mayence et Bingen, il convient de placer le johannisberg.
Le château de Johannisberg couronne une colline élevée de 1 1 3 mètres au-dessus du Rhin, à peu de distance de l’endroit où le fleuve atteint sa plus grande largeur, et cette colline est entièrement couverte de vignes. M. Adolphe Joanne raconte en ces termes l’histoire de ce cépage célèbre:
« Ce sont des moines qui ont planté les premières vignes du Johannisberg. D’après d’anciennes chroniques, Ruthard, archevêque de Mayence,
fonda en 1106 sur cette colline un prieuré, converti vingt et un ans plus
tard en un monastère, sécularisé en 1567, après avoir été incendié en i55a par le margrave Albert de Brandebourg. Pendant la guerre de Trente ans, les Suédois détruisirent les débris que les flammes avaient laissés debout. En 1716, l’abbé de Fulda, s’étant rendu acquéreur de la colline, y rebâtit non plus un couvent, mais un château, et y fit replanter de la vigne. Il y récolta bientôt un vin excellent. On ne vendangeait jamais sans un ordre écrit
de sa main. Une année, l’ordre n’arriva que lorsque les raisins étaient déjà à moitié pourris : on n’en vendangea pas moins, et le vin s’en trouva meilleur. Depuis lors, la vendange s’est toujours faite, au Johannisberg, quinze jours plus tard que partout ailleurs. Les meilleurs crus sont ceux qui avoisinent le château : on appelle le vin qu’ils produisent Scliloss Johannisberger ; les autres sont inférieurs en qualité. Aussi, quand on vendange, on ramasse avec une fourchette particulière tous les grains qui se détachent des grappes, et on verse dans des cuves distinctes les raisins soigneusement triés. La propriété a une étendue d’environ 63 arpents. Année commune, elle rapporte de 75000 à 80000 flacons. Un fut de 1 35o bouteilles a été vendu une année 18000 florins, c’est-à-dire plus de 27 francs la bouteille. C’est le prix le plus élevé qui ait jamais été atteint. Les acquéreurs étaient, par moitié, le roi d’Angleterre et le roi de Prusse. Le vin est toujours livré en bouteilles, avec le cachet du prince. En 1802, le prince d’Orange (le roi des Pays-Bas, Guillaume Ier) avait acheté cette importante propriété; mais en i8o5 Napoléon en fît don au maréchal Kellermann (duc de Valmy), qui la conserva jusqu’à l’époque où l’empereur d’Autriche en gratifia le prince de Metternich. »
Après le Scliloss Johannisberger , remettons la plume à Victor Hugo pour décrire la grosse curiosité vinicole rhénane, une curiosité de bois : le monstrueux tonneau du château de Heidelberg, qui, dans son caveau, présente l’aspect « d’un navire sous la cale. »
« ... On descend, la voûte est obscure, la crypte est recueillie, les soupiraux jettent un demi-jour religieux ; on s’attend aux tombeaux des palatins: on trouve une grosse tonne, une fantaisie pantagruélique, un trône pour un Ramponneau colossal. Quand on aperçoit cette chose étrange, on croit entendre dans les ténèbres de cette ruine l’immense éclat de rire de Gargantua.
« Le gros tonneau dans le manoir de Heidelberg, c’est Rabelais logé chez Homère.
« Le gros tonneau, couché sur le ventre, présente l’aspect d'un navire sous la cale. 11 a vingt-quatre pieds de diamètre et trente-trois pieds de long. Il porte à sa face antérieure un écusson rocaille où est sculpté le chiffre de l’électeur Charles-Théodore. Deux escaliers à deux étages serpentent alentour et montent jusqu’à une plate-forme posée sur son dos. Il contient
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deux cent trente-six foudres, chaque foudre contient douze cents doubles bouteilles ; d’où il suit qu’il y a dans la grosse tonne de Heidelberg cinq cent soixante-six mille quatre cents bouteilles ordinaires. On la remplissait par un trou percé dans la voûte au-dessus de la bonde, et on la vidait avec une pompe qui est encore là, suspendue au mur. Cette futaille monstre a été pleine trois fois de vin du Rhin. La première fois qu’elle fut remplie, l’électeur dansa avec sa cour sur la plate-forme qui la surmonte. Depuis 1770 elle est vide.
Foudre en usage cliez les vignerons du Midi.
« Le vin s’y améliorait.
« Au reste, cette tonne n’est pas l’ancien gros tonneau de Heidelberg, couvert de si curieuses sculptures et construit en i5q5 par 1 électeur Jean- Casimir, pour solenniser je ne sais quelle réconciliation de luthériens et de calvinistes. Charles-Théodore l’a fait démolir vers 1700 pour bâtir celui-ci, qui est plus grand, mais moins orné.
« Outre le g’ros tonneau, les caveaux du château palatin, dont les profondeurs s ouvrent de toutes parts comme des antres, renfermaient ce qu 011 appelait les petits tonneaux. Ces petits tonneaux n avaient guère que la hauteur d’un premier étage. Il y en avait dix ou douze. Il n en reste plus qu u n , qu’on m’a montré dans sa cellule, à quelques pas de la grande tonne. 11 ne
contenait que le cinquième du gros tonneau. C’est un fort bel assemblage de douves en bois de chêne, fabriqué au temps de Louis XIII, orné par les électeurs palatins de l’écusson de Bavière et de trois têtes de lion sur chacune de ses faces, et par les soldats français de quelques coups de hache. C’était en 1799. Le tonneau était plein de vin du Rhin ; nos soldats voulurent l’enfoncer. Le tonneau tint bon. Ils avaient brisé les murailles de la citadelle, ils ne purent faire brèche au tonneau. Ce tonneau est vide depuis 1800. » ( Lettres à un ami.)
Le gros tonneau du château de Heidelberg a été construit en 1761 ; sa contenance est de 283 000 bouteilles ordinaires. Victor Hugo a doublé ce chiffre.
En face de ce gigantesque vaisseau est une statue de bois représentant un petit vieillard bizarrement accoutré ; près de celte statue se trouve une horloge, de laquelle pend une ficelle. Quand 011 tire celle-ci, l’horloge s’ouvre brusquement, et il en sort une queue de renard qui vous frappe au visage. L’horloge bouffonne est une invention du petit vieillard, qui fut bouffon du palatin Charles-Philippe, se nommait Perkeo, ressemblait à sa statue, n’avait pas plus de i,n,3o de hauteur, et buvait quinze doubles bouteilles de vin du Rhin par jour ! C’était beaucoup de liquide pour un si petit vase.
Brême possède aussi, dans les caves de son Hôtel de ville, des tonneaux fameux ; on les appelle : la Rose et les douze apôtres ; ils ont de grandes dimensions, et sont remplis de vin du Rhin ayant, dit-on, cent cinquante ans d’âge. On vend ce vin au verre ou à la bouteille: 11 ou 12 francs la bouteille. Des gens qui en ont bu nous on assuré que c’était trop cher.
Si le vin des tonneaux de Brême a effectivement un siècle et demi, ce n’est plus, en effet, que du vin mort.
Un fureteur de bibliothèque a découvert ceci que nous ne saurions contrôler :
Napoléon Ier affectionnait particulièrement le vin de Chambertin ; le Grand Frédéric préférait à tous les autres vins le vin de Tokay ; le cardinal de Richelieu 11’admettait dans son verre que du vin de Romanée; Pierre le Grand plaçait en première ligne le Madère; Jean Bart goûtait entre tous le vin deBeaune ; Rubens celui de Marsala ; Rabelais aimait que la dive bouteille
fût pleine de vieux Chablis ; Cromwell, le puritain, fêtait avec un certain zèle le Malvoisie; le maréchal de Saxe avait une prédilection pour le Champagne, Talleyrand pour le Château-Margaux, Balzac pour le vin de Vouvray, Goethe pour le Johannisberg, Humboldt pour le Sauterne, Charles- Quint pour le vin d’Alicante, lord Byron pour le Porto, François P' pour le Xérès. Enfin Henri IV préférait à tous les vins, comme tous les gourmets de son temps, le vin de Suresnes qui, à cette époque, n’avait de rival que le vin d’Argenteuil, son voisin.
Deux mots cependant concernant Henri IV. Le Béarnais ne dédaignait peut-être pas le vin de Suresnes, mais, ce qui n’est point douteux, c’est qu’il prisait fort le vin de Jurançon, des environs de Pau, son pays natal. Il tenait en estime le vin de la vigne de Gaye, le Jurançon le mieux coté, vin qui avait humecté ses lèvres lors de sa naissance. On dit même qu’il
faisait tant de cas de ce cru, qu’au temps des vendanges, par son ordre,
des sentinelles gardaient le clos, afin qu’aucune grappe de celui-ci ne fût détournée. La vigne de Gaye ne donne, il est vrai, annuellement, qu’une pièce de vin.