BOISSONS DISTILLÉES
le salut !) n'ayaiU pas spôcilié le cognac, il n'y a paspéclié à en boire (1). »
L’abus des boissons enivrantes a surtout l'ait des ravages chez les modernes à partir de la grande production de l’alcool, qui donne aux buveurs la facilité de se mettre en état d’ivresse avec quelques gorgées et à peu de frais. Le mal, sanscesse en progrès, aprisdenosjours une elfrayante intensité. En France, la consommation de l’alcool, qui se réduisait à 168,000 liectolitres en 1788, s’est élevée à 906,000 en 18:26, à l,17o,000 en 1846, à 2,732,000 en 1862... La Grande-Bretagne, en 1863, consommait 2-4,434,272 gallons de boissons spiritueuses ; la Suisse, en 1884, absorbait
270.000 hectolitres d’eau-de-vie, soit 11 litres par habitant, proportion dépassée encore, en Europe, par la Belgique, la Hollande et le Danemark. En 1881, on estimait à
3.600.000 hectolitres la consommalion d’alcool dans l’empire russe, et dix ans plus tard le Dictionnaire deMulloch la porte à 4 millions (2). Des statistiques dressées en 1879 évaluaient la dépense annuelle en boissons enivrantes à 2,900 millions de francs pour la Fi-ance, 3,230 pour l’Allemagne, 3,730 pour la population britannique et 3,600 pour les États-Unis ; soit, pour ces quatre peuples, placés à l’avant-garde de la civilisation, une somme de 13 milliards et demi de francs par an, à laquelle il faudi'ait joindre les pertes occasionnées par incapacité de travail, maladies, crimes, morts prématurées (3). Quel jour sinistre de pareils
(1) (hdll. Lejean, Vo y âge dans la liahgUnne, Tour du Monde, 1867, t. II, p. 94.
(2) Dans le budget de l’empire pour 1889-1890, la recette de l’impôt sur les boissons, qui provient surtout des distilleries, ligure pour 270 millions de roubles (1,080 millions de francs).
(.3) L’enquête faite en 1884, par le Conseil fédéral de la Suisse établit que 44 °/o des aliénés, 43 <>/o des criminels et une forte proportion des suicidés étaient des alcooliques.
IIISTOIHE DE l’alimentation
chiffres jettent sur l’intempérance publique ! Le poison,
partout offert, se détaillait en Fi-ance, en 1885, dans j 422,300 débits de boisson, dont 20,000 pour Paris seule- j ment. En 1886, la Belgique ne comptait pas moins de | 140,000 débits de boisson, 1 ])ar 43 habitants ou pour envi- |
ron 12 consommateurs. Il y a, dans cet empoisonnement i
systématique des populations, un principe de dégénérés- ! cence et de démoralisation dont s’alarment à juste titre les législateurs et les moralistes.
Résumons cette longue étude. Alors ([u’au début la nature réduisait l’homme à boire une eau plate, insipide et débilitante, sans môme la lui fournir en tous lieux aussi pure et salubre qu’il aurait fallu, il a su se procurer, a force d’habiles artifices, une grande diversité de breuvages, les uns rafraîchissants, les autres stimulants, d’autres enfin toniques et nutritifs, tous agréables et appropriés aux convenances complexes de son organisation. Nous pouvons à notre gré élever ou abaisser la température de feau, l’absorber à fétat de boisson chaude ou de glace fondante, la saturer d’acide carbonique, la charger par infusion d’aromes ou de principes actifs empruntés à des substances végétales, enfin composer des boissons fermentées, à la fois excitantes et alimentaires. L’eau n’est plus, pour les peuples civilisés, qu’un excipient universel, et le progrès tend à un régime d’où elle serait exclue dans son indigente simplicité.
Mais plus les boissons usuelles sont savamment élaborées, plus leur abus devient dangereux, et le péril s’accroît à mesure que l’excellence des produits augmente leur puissance de séduction. En vain des législateurs commeles anciens empereurs de la Chine et des réformateurs religieux comme Mahomet ont, dans un but d’hygiène morale,
liOISSONS DISTILLKKS
interdit l'usage des boissons fermentées et enivrantes, témoignant de l’intensité du mal parla sévérité du remède; ces défenses ontempéché les bons effets, non les mauvais, de se produire. Nos sociétés de tempérance s’efforcent sans plus de succès de réfréner un vice qui, sous des formes variées, trouve tant de facilités à se satisfaire. Au point de civilisation où nous sommes parvenus, on ne peut guère espérer de voir les buveurs revenir au régime de l’eau claire, « breuvage innocent, dit Sliakspeai'e, vertueux liquide, qui n’a jamais inis personne dans l’embarras (1) ». Les boissons fermentées sont trop utiles, trop nécessaires même dans une certaine mesure, pour qu’on s’en puisse passer. Une raison mieux éclairée et plus ferme doit se maintenir dans les limites strictes de la tempérance et ne pas convertir en cause de dégradation et de mort les ressources créées pour nous fortifier et nous faire vivre.
(1) Timon d’AÜtèncs, I, 2.