CHAPITRE U
COUVERTS, COUTEAUX, CUILLERS ET FOURCHETTES
Gomme instrument de préhension, capable de porter les aliments à la bouche, la nature nous avait donné la inain. Cet organe, suffisant pour les produits fju’elle nous offre, ne l’était plus pour ceux que la civilisation nous prépare. Les mains, en effet, étaient peu propres soit à diviser en menus morceaux des substances tenaces comme la chair des animaux, soit à saisir des matières liquides ou sans consistance, soit enfin à manger sans se salii’ une foule d’aliments apprêtés. Il devint donc nécessaire d’imaginer des ustensiles spéciaux pour subvenir aux fonctions que remplissent les pièces de notre couvert, le couteau, la cuiller et la fourchette.
Le couteau, presque indispensable, a été le plus anciennement et le plus généralement usité. On dut recourir à remploi de lames tranchantes dès qu’on servit dans les repas des animaux entiers ou des quartiers de grands animaux, qu’il fallait dépecer pour les répartir entre les convives. Pendant toute la durée de la phase de sauvagerie qui remplit la période quaternaire, on ne put avoir, en guise de couteaux, que des éclats de silex, d’obsidienne ou d’autres pierres dures. Les débris de cette fabrication, qui précéda la connaissance des métaux usuels, sont, avec les armes de choc et de jet, les plus commun.s (lue nous ail transmis l’àge préhistorique. Lorsque,
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durant l'époque géologique actuelle, ou découvrit le traitement et la mise en œuvre des métaux, le cuivre et le bronze d'abord, puis le fer et enfin l’acier servirent à faire des couteaux propres à tous les usages et pai-ticuliérement à découper les aliments. Pour premiers couteaux de table, on eut sans doute des poignards. La môme arme qui avait servi à tuer la proie servit à la partager et à la manger. Aux couteaux à gaine, qu’on portait attachés une sorte de baudrier, comme les héros d’Homère (1) et les Gaulois (2), ou à la ceinture comme les Orientaux de nos jours, e,l dont on s’aidait au besoin pendant le repas, succédèrent beaucoup plus tard des couteaux à lame fermante qu’on put porter plus commodément sur soi sans risquer de se blesser. Chacun se servait, pour manger, du couteau dont il était muni. Ainsi font encore les paysans. L’emploi de couteaux uniquement affectés au service de la table date d’une époque assez récente. On en voit figurer, dès le xu® siècle, dans les descriptions de festins chevaleresques; mais leur usage ne s’est répandu qu’à partir du xvi®.
Partout où l’on a fait une consommation habituelle de mets aqueux ou demi-liquides, comme des bouillies, des soupes ou du laitage, l’artifice des petits vases à manche que nous appelons cuillers était obligatoire, et l’invention en est si simple qu’elle doit être immémoriale. Les Troglodytes des bords de la Vézère se faisaient des spatules en bois de renne que Lartet a qualifiées de « cuillers à moelle » et qui servaient à la recueillir dans les os longs. On connaît, de l’âge préhistorique, des cuillers en terre cmite, parfois de dimensions remarquables, qui pouvaient fitre des cuillers à pot. M. Perrault en a découvert qua-
(1) Iliade, I.
(2) Athénée, Deipnos., IV, 13.
COUVliHT?, COUTEAUX, CUILLERS ET FOURCHETTES
torze au camp de Cliassey, prds de Chalon-sur-Saône (1), Scliliemann a aussi Irouvé des cuillers en terre cuite dans les ruines de Troie (2). C’est surtout à partir de l’àge agricole et de la confection d’ustensiles de bronze, facilitant la préparation des mets par ébullition, que l’nsage des cuillers s’établit et se propagea, mais sans prendre chez les anciens l’extension que lui ont donnée les modernes. On a des cuillers égyptiennes de formes variées, les unes en bronze, parfois dorées, les autres en ivoire et eu bois. On en connaît aussi d’assyriennes (3). Les Grecs se servaient rarement de cuillers, si ce n’est pour manger de la bouillie, comme l'indique un passage d’Aristophane (4), Les Romains qui vécurent longtemps de ce mets rustique, n’auraient pas pu le consommer sans cuillers. Ils en avaient de bois (o) et de métal. On a trouvé de celles-ci Pompéi (6), et même de petites cuillers rondes qu’on suppose avoir servi à manger des confitures au miel, des crèmes ou d’autres friandises peu consistantes. Vers la fin de la république et sous l’empire, les gens riches, qui n’usaient guère de bouillies, employaient principalement les cuillers pour porter à la bouche les escargots, dont ils étaient friands et qui, par leur viscosité, échappaient à la prise des doigts. C’est même à cette destination spéciale que la cuiller, devenue aristocratique, devait son nom latin de cochleare (de cochlea, escargot) d’où provient notre mot français de cuiller. Mais on utilisait aussi l’ustensile pour manger des œufs, et Martial, pris d’un seni-
(1) De Nadaillac, Mœurs et monumenls des peuples préhistoriques, p. 79, fig. 23.
(2) Ilios, p. 302.
(3) G. Perrot, Hisl. de l'art dans l’antiquité, t fl, p. 700.
(4) Les Oiseaux, sc. 2.
(3) Ihidis, rudicula (Coliimelle, De re rust., XII, 42, 43).
(6) Itich., Dictionn. d’antiquités, \. Cochlear.
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pale philologique, lui fait dcmaiider pourquoi on lui attribue un sens exclusif, quand elle est propre à deux fins (1).
A l’époque mérovingienne, l’emploi des cuillers dans les i^pas était commun chez les Francs. Le testament de saint Eémi, archevêque de Reims, fait mention de cuillers « tant gi'andes que petites » et dont trois étaient marquées à son nom (2). Parmi les actes de charité de la reine sainte Radegonde, Fortunatcite ce fait qu’elle donnait à manger» avec nne cuiller » aux pauvres infirmes privés de l’usage de leurs mains. Au moyen âge, à raison de la vogue universelle des soupes, la cuiller devint une pièce essentielle du service des repas. Néanmoins, elle fut longtemps peu somptaeuse. Selon ce que raconte Raronius, le cardinal Pierre Damien fit présent au pape Grégoire Vil de quelques cuillers de hois, et la singularité d’un pareil cadeau atteste la simplicité des mœurs au xi® siècle. L’adoption de cuillers en métal ne paraît pas antérieure au xiv® siècle. On les fit d’abord en or ou en argent pour les rois et les grands seigneurs. Les premières qui fassent connaître des documents authentiques sont mentionnées dans des inventaires du XIV® siècle, tels que V Inventaire de la reine Clémence de Hongrie (1328), l'Inventaire des joyaux du roi Charles F, dressé en 1366 (3), et V Inventaire de Louis d'Anjou en 1368 ih). Ce luxe descendit ensuite de classe en classe, passant des familles riches aux familles simplement aisées, et de celles-ci aux plus pauvres. De nos jours seulement, les couverts en argent massif ont été remplacés avec une grande économie par des couverts galvauiquement argentés. Les moins fortunés se servent de couverts
H) Èpigr., Xir, t2i.
(2) « Cochlearia tria qnæ sno siint Domine titidata » (Legrand d’Anssy, Vie privée des Français, t. lit, pp. 178 et 2G1).
(:i) Ibid., p. 2b8.
(4) 11. Ilavard, Diclinnn. de l’ ameublement , i. I, p. 1049.
couverts, couteaux, cuillers et fourchettes 327
en 1er battu, façonnés à la mécanique et d'un prix excessivement réduit.
L'emploi des fourchettes, dont nous aurions maintenant peine à concevoir qu’on ait jamais pu se passer, a été le plus tardivement admis par l’usage. L’habitude première et longtemps universelle fut de porter à la bouche, avec la main, les morceaux que les doigts pouvaient saisir. L^mique instrument de préhension fourni par la nature était celui que l'expression populaire appelle « la fourchette d’Adam », dont l’index, le médius et le pouce forment les trois branches. Tous les peuples anciens et la plupart des modernes jusqu’à la fin du xvii" siècle s’en sont exclusivement servis. Les Égyptiens ne faisaient pas usage de fourchettes à table; on n’en a exhumé aucun spécimen de leurs nécropoles, tandis qu’on y a recueilli un assez grand nombre de cuillers. Plusieurs passages d’Homère attestent que les Grecs des temps héroïques mangeaient avec leurs doigts. Dans les banquets servis aux poursuivants de Pénélope, « tous les convives portent des mains avides sur les mets placés devant eux (1) ». Les Arases peints montrent cet usage en action, et nombre d’auteurs le mentionnent durant la phase la plus brillante de la civilisation gréco-romaine. Ovide, invitant les petites maîtresses à manger proprement, leur recommande de se servir avec adresse de leurs doigts (2) pour porter les morceaux à la bouche sans tacher leurs vêtements. Le môme usage a persisté pendant tout le moyen âge (3) et jusqu’en plein règne de Louis XIV. Anne d’Autriche, sa mère,
( 1 ) OdifSffée, I.
(2) « Carpe cibos digitis.» [Artis amalorîæ, III, 755.)
(3) « l’rends avec trois doigts les aliments », dit encore un Livre de civilité de 1530.
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mnngeail avec ses doigts, comme le constate la Muse historique de Loret (avril 16ol) :
Et les belles mains de la reine Ib’irent assez souvent la peine De porter a son rouge bec (Ceci soit dit avec respect)
Maintes savoureuses pâtures.
Tant de chair que de confitures.
Parlant du chancelier Seguier, Tallcmant des Réaiix dit qu’il faisait une sorte de capilotade des plats qu’on lui servait, et se lavait « les mains tout à son aise dans la sauce (1) ». On connaît le portrait de Gnathon dans Labruyère : « Il ne se sert à table que de ses mains ; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire et en use de manière qu’il faut que les conviés, s’ils veulent manger, mangent ses restes (il). Il ne leur épargne aucune de ses malpropretés dégoûtantes, capables d’oter l’appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s’il enlève un ragoût de dessus un plat, il en répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe, on le suit à la trace ; il mange haut et avec grand bruit, il roule les yeux en mangeant; la table est pour lui un râtelier... (3) » De nos jours encore, non seulement tous les peuples sauvages ou barbares, mais aussi les demi-civilisés, comme les Orientaux, ne se servent que de leurs mains, et la politesse veut que, pour honorer un convive, on lui présente aux lèvres une boulette de pâtée soigneusement pétrie avec les doigts.
(1) IlislorielleSjt. III, p. 30.
(2) Le Nouveau Traité de la civilité qui se pratique en France parmi les honnestes gens (1673) dit: « Si chacun prend au plat, il faut bien se garder d’y mettre la main que les plus qualifiez ne l’y aient mise les premiers ».
(3) Caractères, xi.
couvKirrs, (^outkaux, cmtXKRS kt fourciikttks 3i0
Tant quo diiia l’habitude de manger ainsi, la présence de plusieurs mains dans le môme plat lit imposer aux convives, par convenance de délicatesse, l’obligation réciproque d’une scrupuleuse propi'elé. La présomption même ne pouvait suffire, il fallait la preuve. De là, l’uuiversel usage de se laver les mains avant le repas. Dans un traité de civilité, composé en 1344, sous le titre de Galatlu-e, par Délia Casa, évêque de Bénévent, et traduit en français pai- Duhamel eu 1668, on lit : « 11 me semble qu’on ne devrait point se laver les mains devant le monde ; ce sont choses qu’il faut faire en sa chambre et non pas en compagnie. Néanmoins, quand on va se mettre à table, il faut se laver en présence les uns des autres, quand même on n'en aurait pas besoin, afin que ceux avec qui ou met les mains dans i.> plat ne puissent douler si elles sont nettes. »
Dés le temps d’Homère, ces ablutions préalables faisaient, chez les Grecs,\partie du savoir-vivre usuel (1). lien était de môme chez les Romains (2). x\u xiii® siècle, la manière d’annoncer que Je repas était servi s’appelait « corner l’eau iS) ». C’était un signal donné par une trompe aux convives pour qu’ils vinssent procéder tous ensemble à ce soin de proprété. L’usage, général autrefois, de se laver les mains avant et après les repas explique la quantité d’aiguières et de bassins qui datent de la lin du moyen âge ou de la renaissance, tels que les plats de Fr. Briot, les faïences hispano-moresques ou italiennes, les plats à reptiles de B. de Palissy, etc. Chez les plus raffinés, l’habitude s’établit aussi de se laver une seconde fois les mains lorsqu’on desservait
(1) Odyssée, I, 1.33 et 146.
(2) Plaute, le Revenant, 307.
(3) V. le fabliau De la Dame qui fut corrigée.
HISTOIRE DE l’alimentation
les viandes et avant de passer an dessert (1). Les Romains se lavaient môme“ après chaque service, ce qui pouvait devenir assujettissant lorsque les repas en comptaient ries séries. Au rapport de Lainpride, les « festins d’Héliogabale étaient quelquefois si splendides qu’on y voyait jusqu’à vingt-deux services composés d’une innombrable quantité de plats. On se lavait à chaque service (2) ». Les convives moins scrupuleux, qui voulaient simplifier l’opération et ne rien perdre des bonnes choses, « se léchaient les doigts jusqu’au coude », expression qui, maintenant métaphorique, était littérale autrefois. Une autre formule passée en proverbe et qui rappelle le vieil usage est celle de « se mordre les doigts », comme il arrivait à ceux qui mangeaient goulûment. Montaigne confesse qu’il était, par trop de précipitation, sujet à ce petit accident.
On ne peut expliquer que par la puissance de la routine pourquoi l’on a si tardivement imaginé de se servir de fourchettes, car la construction d’un engin aussi simple dut être connue dès le premier âge des métaux. Le livre des Rois fait mention d’une petite fourche à trois dents servant à mettre la chair des victimes dans une chaudière (3). On voit au musée du Louvre une fourchette assyrienne à deux dents richement ornée, provenant des fouilles de Khorsabad, et le British Muséum en possède une autre, trouvée à Kouioundjik (4). Homère parle d’une fourchette employée pour griller les viandes au feu (S). On
(1) « Levatis mensis, lotisque manibuset spociebus datis, abit Tex. » (Dom Martènc, Veterum so'iptorum et momnne)itorum colleclio, t. V, c. 357.)
(2) Histoire Auguste, Héliof/ahale, 20.
(3) Mois, 1, II, 13.
(4) G. Perrot, llist. de l'art d(uis ranti(p(itê, t. Il, p. 7(i0.
(5) Iliade, 1.
COUVERTS, COUTEAUX, CUILLERS ET FOURCHETTES
en a eximmé à Ponipéi un certain nombre de romaines, diversement façonnées. Mais tous ces ustensiles n’étaient usités que dans les cuisines, et aucun auteur ne les mentionne à propos du service des repas.
On ne paraît pas s’ôtre avisé d’y avoir recours ii table avant le milieu du moyen âge. Il y a lieu de croire que la coutume de s’aider de foui'cbettes pour porter les aliments à la bouche est d’origine byzantine. Pierre Damien et saint Bonaventure racontent que, à la fin du x® siècle, la sœur de Romain Argyle, empereur d’Orient, ayant épousé un fils du doge Pierre Orseolo, scandalisa tout Venise par un luxe bizarre et contre nature, qui consistait à se servir, au lieu des doigts, de petites fourches en or, à deux dents. Le vieux chroniqueur Dandolo, plein d’horreur pour une telle dépravation, ajoute que la malheureuse fut, par un châtiment du ciel, atteinte d’un mal effroyable qui changea son corps en pourriture et lui faisait exhaler, bien avant sa mort, une odeur de cadavre (1). Malgré ce terrible exemple, l’usage des fourchettes, jugé commode et plus propre, s’établit à Venise. Un voyageur, Jacques Lesaige, l’y constate, non sans étonnement, en 1318, à un repas chez le doge ; « Cheux seigneurs, quand ils volloieut mangier, prenoient la viande à toute une fourquette d’argent (2) ». Peu après, Sabha da Gastiglione mentionne l’usage des fourchettes « à la vénitienne » pour éviter de saisir les mets avec les doigts (3).
l.ies antres peuples suivirent peu à peu la mode italienne. En France, on ne trouve aucun indice de fourchettes aux xiPetxuP siècles. Elles sont passées sons silence parmi les pièces du couvert dans un repas que décrit le roman
(1) Baiulriltart, Histoire du luxe, t. I, pp. .36 et 37.
(2) tlay, Diclionn. archéologique, au mot Fourchette.
(3) Ricordi, Vinegia.
iustoihk DK l’alimentation
Parlhenopex de Blois ((iii du xii', commencemenl du> XIII® siècle) :
Tables mises et donbliers (nappes),
Couteaux, sallières et cuillers,
Coupes, henas (banaps) et escuelles D’or et d’argent...
Mais, à partir de la fin du xiii® siècle, on voit paraître' quelques fourchettes de luxe, très peu nombreuses d’abord en comparaison des cuillers, indice d’un emploi beaucoup plus restreint. La première, en Occident, est mentionnée, à la date de 1297, dans un Inventaire d’Edouard 1®% roi d’Angleterre. En 1328, l’Inventaire de la reine Clémencede Hongrie porte en compte 30 cuillers et une seule fourchette, en or. Dans l’Inventaire de Louis d’Anjou (1368), oir voit figurer « une cuiller et une fourchette d’or », l’une et l’autre ornées de rubis et de perles. L’Inventaire du roi Charles V (1380) constate, clans une masse d’argenterievalant plus de 1,300,000 francs, l’existence de douze fourchettes, dont plusieurs « ornées de pierreries ». EnGiv l’Inventaire de la duchesse de Touraine (1389) énumère neuf douzaines de cuillers d’argent et seulement deux « fourchètes » en argent doré (1). C’est que les usages des^ cuillers étaient diverset fréquents, tandis que l’emploi desfourchettes resta longtemps spécial et très limité. On ne s’en servait guère que pour manger certains fruits. Troisfourchettes de Pierre Ga veston, favori d’Edouard I®® et mort en 1312, sont dites « à manger poires ». Le duc de Bourgogne employait uniquement les siennes à piquer desfraises, et celles de Charles V lui servaient à manger des^ grillades de fromage au sucre.
Ces articles de grand luxe et de si peu d’utilité, men«
(1) II. Havard, Dictionn. de l'ameublement, art. Fourchette.
, COUVERTS, COUTEAUX, CUILLERS ET FOURCHETTES
ütionnés seulement au xiv® siècle dans des inventaires |)rinciers, furent une i-areté en France jusqu'à la fin du XV®. Les écrivains de ce temps, Froissart, Cliristine de Pisan, Eustache Deschamps, Villon, Gommyncs, etc., ne font aucune mention de fourchettes, tandis qu’ils parlent à l'occasion de cuillei's. On ne les voit pas non plus figurées dans les représentations de repas, miniatures ou estampes. En 1336, l’Inventaire de l’argenterie du chancelier Duprat ne compte encore, sur un total valant 33,848 livres, 13 sols et 3 deniers, qu'une seule fourchette avec deux douzaines de cuillers (1). Tout à coup, sous Henri III, le luxe inusité de fourchettes, employées à tous les usages, se répandit ii la cour. On présume que ce prince, passant par Venise à «on retour de Pologne, en 1374, remarqua ce hel usage et s’empressa de l’imiter. La mode exagérée des larges fraises •empesées qu’on voulait éviter de salir ou de froisser, et qui gênaient la manœuvre des doigts, dut contribuer aussi à faire accepter l’innovation. Mais une coutume aussi étrange ne put s'introduire sans provoquer le scandale des gens de bien, toujours prompts à se formaliser des moin- <Ires infractions aux vieux usages. Le satirique auteur de l'isle des Hermaphrodites s’est fait l’interprète de leur réprobation à l’encontre du roi et des courtisans ; « Premièrement, ils ne touchoient jamais la viande avec les ■mains, mais avec des fourchettes... Il est deffendu en ce pais-là de toucher la viande avec les mains, quelque diffi- 4îile à prendre qu’elle soit, et ayment mieux que ce petit instrument fourchu touche à leur bouche, que leurs doigts... ■Ce fut un plaisir de les voir manger cecy avec leurs fourchettes ; car ceulx qui n’estoient pas du tout si adroits que les aultres, en laissoient bien autant tomber dans le plat.
(1) H. Bavard, DicHonn. de l'ameublement, art. Foühchette.
JIISTOIHK DE l/ ALIMENTATION
sur leurs assietles et par le chemin, qu’ils en inettoient en leurs bouches (1). » Ce curieux passage montre la nouveautécle rusageetrinexpérience de ceuxquis’yessayaient. Un livre de civilité de 1618 dit encore ; « Apprends à te servir de la cuiller et de la fourchette selon la mode des gens bien élevés (2). » Mais l’emploi usuel des fourchettes ne parvint pas encore à s’établir et à dominer. Il paraît avoir passé avec la mode des fraises. Bien des gens d’ailleurs, y résistaient. Montaigne dit peu s’aider de cuillers et de fourchettes (3j, et manger de préférence avec ses doigts. Nous avons vu qu’il en fut de môme jusque vers la fin du XVII® siècle. Une note de Saint-Simon marque avec précision l’époque où l’emploi des fourchettes s'imposa dans le monde de Versailles ; « La propreté de M. de Montausier, qui vivait avec une grande splendeur, était redoutable à sa table, où il a été l’inventeur des grandes cuillères et des grandes fourchettes qu’il mit en usage et à la mode (4). » C’est donc durant le dernier quart du xvii* siècle que prévalut à la cour, pour se répandre ensuite dans la noblesse de province, la bourgeoisie et finalement toute la classe populaire, l'usage du couvert actuel. On ne trouverait guère maintenant, dans les pays de civilisation européenne, de gens qui mangent avec leurs doigts (o).
(1) A. Tlioinas, Descriplion de l'Isle des Uermaphrodiles, pp. lOo, 107, m.
(;2) E. Bonnaffé, les Livres de CivilUé, Revue des Deux Mondes, l®® juin 1803.
(3) Essais, III, 1 3 .
(4) Addition au journal de Dangean, t. III, p. 127.
(3) On ne lit pas sans un peu d’étonnement que Napoléon aimait à manger avec les doigts : « Le général Bonaparte mangea de tous les plats en se servant de ses doigts en guise de
fourchette » — « Au diner, il a mangé avec appétit de tous les
plats, sa fourchette demeurant inutile, tandis que ses doigts étaient fort occupés. » (V. le Vogage à Sainte-Hélène, d'après le manuscrit de la traversée, par (ilover, 7 et 0 août 1813.)
COUVKRTS, COUTEAUX, CUlLLEItS ET KOUHCUETTES 33
Eu Angleterre, au début du xvii* siècle, ou regardait comme une alTeclatiou de singularité la manie du voyageur Thomas Coryale qui, ayant rapporté par curiosité desfourcliettes d’Italie, montrait à ses compatriotes ébahis la manière de s’en servir, ce qui lui valut le sobriquet de furcifer{\). Les Anglais se sont raffinés depuis et, devenus aussi méticuleux en matière de confortable qu’ils étaient alors insouciants, ont introduit la coutume de changer de couverts aussi souvent que d’assiettes. Tous les Anglo- Saxons ne se sont pourtant pas rangés au nouvel usage, et beaucoup s'aident du couteau pour porter les morceaux aux lèvres, comme faisaient autrefois nos pères. Dans la relation de son voyage en Amérique, mistress Trollope admire l’adresse avec laquelle les A’ankees se plongent dans la bouche leur couteau jusqu’au manche sans se blesser.
Nombre de peuples môme policés n’ont pas encore adopté Tusage des fourchettes. Les Hindous répugnent à se servir d'un ustensile qui au tort d’ôtre récent unit celui de n’être mentionné par aucune de leurs lois religieuses. Les Parsis de l’Inde, obstinés conservateurs des vieilles coutumes, font une observance rituelle de n’employer pour leurs repas ni tables, ni couteaux, ni fourchettes, ni verres (2). Les Chinois remplacent nos couverts par de petits bâtonnets d’ivoire dont l’un est maintenu fixe entre le pouce et l’annulaire de la main droite, tandis que l’autre, mobile, est manié par l’index et le médius. Les Célestials exécutent avec adresse cet exercice de prestidigitation; mais, conviés à des festins chinois, les Européens, moins experts, ont joué parfois le rôle du renard au dîner de la cigogne.
(1) Coryate, Crudities hasiilij cjoOhled up in fivc monlhs' Iravels in France, Savoti, Ilalu, etc. (1612)
(2) -Max Muller. lUsloire des religions, p. 231.
HISTOIRE UE l’alimentation
Plus près de nous, les Turcs, en Irain de se civiliser et de copier nos modes, cherchent à nous empruntei' l’usage des fourchettes. Toutefois, quelques-uns se montrent encore novices (juant à la manière d’en tirer parti. Ampère a tracé le plaisant portrait « d’un grand fonctionnaire turc qui, dans un dîner diplomatique, exprimait à un Français son goût pour les repas à l’européenne, son mépris pour ses compatriotes qui ne savaient passe servir de leur fourchette, et, ce disant, se servait de la sienne... pour peigner sa barbe (1 j ».
(1) Voyage en Egypte et en Nubie, 1867, p. 263.
CHAPITUE TU
f VASES A BOIHE
Enfin, l’alisorption des breuvages exigeait des artifices pour porter les liquides aux lèvres, car les mains, à peine suffisantes pour la préhension d’aliments solides, étaient tout à fait impropres à en saisir de fluides, et il importait de pouvoir s’abreuver commodément, sans rien jierdre de préparations qui avaient coûté de la peine et auxquelles on mettait du prix.
Comme l’eau a été la première et longtemps la seule boisson connue, on imagina sans doute d’abord, pour éviter de s’étendre sur la terre humide et de se mouiller la figure au contact d’une nappe liquide, de recueillir quelques gorgées dans le creux de la main ou dans les deux mains rapprochées en forme de coupe. On boit encore ainsi aux sources rustiques. Mais on se servit volontiers à l’occasion d’une foule d’objets creux capables de contenir une petite quantité d’eau, tels qu’une feuille concave, une coque d^e fruit, un coquillage, un os creux, etc. Enfin, on but à même de tous les récipients utilisés pour porter et conserver au logis une provision d’eau disponible. Des expédients de ce genre sont usités chez la plupart des peuples sauvages.
Les populations pastorales de l’antiquité employèrent surtout comme vases à boire les cornes creuses de certains ruminants et particulièrement du bœuf. Les bergers
HISTOIRE DE l’alimentation
(lu premier âge devaient, comme font encore ceux; de nos jours, porter en sautoir ou attachée;'! la ceinture une conie qui leur servait ;i la fois de trompe pour les a|)pels et de vase à boire. On en fit longtemps usage dans les festins, même quand la phase agricole fut venue. C’est pourquoi la mythologie donnait des cornes pour attribut à Racchus et aux Bacchantes. La fameuse corne cl' abondance qui, pour les anciens, était le symbole de toute richesse, rappelait simplement l’idée d’une corne à boire, et cette image bachique exprimait surtout le désir d'avoir du vin à discrétion.
La coutume de boire à l’aide de cornes était commune aux peuples barbares. Xénophon la mentionne chez les Thraces (1). Pline constate que le môme usage se retrouvait chez tous les peuples du Nord (2). César dit des Germains; « Ils recherchent les cornes d’urus, plus grandes que celles de nos bœufs, les garnissent d’anneaux d’or ou d’argent et s’en servent en guise de coupes d’apparat dans les festins (3) ». Les Huns et les Vandales buvaient également dans des cornes. L’usage était si général chez les peuples de race germanique que les philologues font dériver du mot horn (corne) le nom allemand de Février [Hornung), mois consacré de tout temps aux banquets et aux libations. Lors de la conquête de l’Angleterre par les Normands, les Anglo-Saxons ne connaissaient pas d’autres coupes, et la chronique nous les montre passant la veille de la bataille d’Hastings à boire dans des cornes du vin et delà bière (4). Guillaume de Poitiers, décrivant une cour plénière tenue à Fécamp par Guillaume le Bâtard, dit que
(1) Retraite des Dix Mille, Vit, 3.
(2) Ilisl. nal., XI, 45.
(3) Guerre des Gaules, VI, 3.
i(4) Aug. Thierry, Conquête de V Angleterre par les Normands, III.