VASES A BOIRE
ce « prince buvait dans une corne ornée d'or et d’argent à ses deux extrémités ». La Tapisserie de Ba;/eux, qui retrace les scènes de la conquête, représente nombre de gens attablés, tenant une corne à la main. Ces récipients sont mentionnés par des écrivains du temps des premières croisades (1) et même par des poètes du .xm“ siècle (2). De nos jours encore, les Abyssins boivent riiydroinel dans des cornes de bœuf sculptées qu’ils appellent woatscha (3).
Quelques peuples se sont fait des vases à boire avec des crânes humaiiTS. Cet usage, que peuvent seules expliquer la pénurie des produits industriels, la férocité des mœurs barbares ou des croyances religieuses, est signalé chez les Scythes par Hérodote (4) et par Pline (5). Peut-être a-t-il été très répandu dans les temps jiréhistoriques. On présume que les crânes trouvés dans les palafittes en Suisse, ont servi de vases à boire (6) ; et comme, chez les Aryas primitifs, le même mot, kiimbJia, signifiait crâne et vase, cela porte à supposer qu’ils buvaient dans des crânes d’ennemis vaincus et qu’ils ont pu transmettre cette coutume à leurs descendants (7). Antérieurement à la conquête romaine, les Gaulois, au rapport des auteurs latins, employaient en guise de coupes d’apparat, non seulement ces trophées funèbres conquis à la guerre, mais aussi les crânes de leurs proches. Tite-Live rapporte que le crâne du consul Posthumius, enchâssé dans de l’or, servait dans les sacri-
(1) Uris cornua sont immensæ concavitatis EtqidbLis ampla satis et lœvia pocula fiunt.
(Foulques' de Chartres, Via Hierosolijmilana, Lib.
(2) Legrand d'Aussy, Vie privée des Franc., t. III, pp. 181, 182.
(3) Hartmann, les Peuples de l’Afrique, p. 31.
(4) Histoires, YI, 6o.
(o) Hist. liai., VII, 2.
(6) Cartaillac, la France préhistorique, p. 287.
(7) Fr. Lenonnant, Hist. anc. de VOrienl, t. V, p. 331).
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lices chez les Boïens (1). Les chants des Scandinaves céléhraient le plaisir de boire à longs traits la bière dans les crânes de leurs ennemis, et c’est une des récompenses promises par Odin aux braves dans la Walhalla. En 373, Alboin, premier roi des LomJ)ards, ayant vaincu et tué Cunimond, roi des Gépides, fit monter son crâne en forme de coupe et l’offrit à Rosamonde, sa fille, qu’il avait prise pour femme, en l’invitant à « boire avec son jière «.Rosamonde répondit a ce trait de cannitiale en faisant assassiner son mari (2). Enfin, en811,Crum, roi des Bulgares, fit orner d’argent le crâne de Nicéphore, empereur d'Orient, et s’en servit dans les festins. Les voyageurs signalent encore de pareils usages chez divers peuples. Les Australiens se servent des crânes de leurs parents comme de coupes à boire. Au Boutan, les lamas débitent aux fidèles des tasses à thé faites avec des fragments de crânes de personnages vénérés (3).
Lorsque le travail des métaux fut connu, on en lit des vases à boire recherchés non seulement à cause de la richesse de la matière, mais aussi parce qu ils étaient àl’abri délaçasse. On leur donna souvent une forme imitée de celle des cornes antérieurement en usage. Il a été exhumé de tomlies Scandinaves des cornes d’or qui, après avoir intrigué les archéologues, ont été reconnues comme des cornes à boire. La Hongrie conserve, à titre de monument national, celle d’Attila. On en trouve encore de pareilles en usage jusqu’au xvii® siècle (4). Mais on préféra généralement la forme de coupe. « Les Égyptiens, dit Hérodote, boivent dans des coupes d’airain qu’ils ont soin de nettoyer
(t) Annales, XXIII, 24.
(2) Paul Diacre, De gesl. Longob., II.
(3) Hue, Vogage dans la Tartarie, t. I, p. 141.
(4) H. Havard, Diclionn. de V ameublement, art. Cür.ne.
VASKS A BOIRE
tous les jours, usage universel dont personne ne s’exempte (1). » On faisait naturellement plus de cas des vases d’or et d’argent qui conservaient leur éclat et leur propreté. A Rome, sons l’empire, les gens riches recherchaient pour hoire des pièces d’orfèvrerie décorées de gemmes et qu’on appelait gemmala potoria: « Nous buvons, dit Pline, dans une quantité de pierres précieuses; nous couvrons nos coupes d’émeraudes, et, pour nous enivrer, nous sommes heureux de tenir toute l’Inde dans la main; l’or u’est plus qu'un accessoire (2). » L’Église catholique a conservé la forme et le nom de ces somiitueux calices. Au moyen âge, les classes aristocratiques se servaient de hanaps eu métaux précieux et déformé pareille à celle des calices; les bourgeois, de gobelets d’étain, plus vulgaires. Nous n’avons guère d’analogues maintenant que les timbales, de moins en moins usitées.
Pendant la phase gréco-romaine, les vases d’argile, d’un prix peu élevé, furent, malgré la fragilité de la matière, d’un usage à peu près général. « La majeure partie du genre humain, dit Pline, se sert pour boire de vases de terre (3). » On peut meme présumer que cet office fut le premier ou le plus important des emplois de la poterie, comme son nom môme semble le rappeler (^4). Les vases de terre lustrée que les Grecs consacraient à cette fonction prirent aussi d’abord la forme des cornes qu’ils remplaçaient. Un des plus communs, le rhyton, en reproduisait l’aspect sous diverses apparences de têtes d’animaux. On s’en servait de la môme manière que des cornes, en lais-
i 1 ) Histoires, II, 37.
(2) Hisl. nat., XXXIII, 2.
(3) IIM., XXXV, 46.
(4) Poterie, de potns, -ôtoç, boisson.
IIISTOIRK J1E l’aLIMKNTATION
saut couler de haut un jet liquide adroitcineiU reçu dans la bouche par le buveur. La représentation de cette manœuvre est souvent figurée sur les monuments antiques. Dans le midi de la France, les Catalans boivent ainsi « à la régalade », au moyen d’une petite cruche {porro) qu’ils tiennent élevée au-dessus de leur tête, sans qu’il y ait d’exenijile que, dans cette opération délicate, un buveur ait jamais laissé tomber à terre une seule goutte de vin.
Après les beaux développements que jirit la céramique italo-grecque, les anciens disposèrent d’une grande diversité de vases à boire. Athénée en compte près de cent sortes dont chacune était désignée par un nom particulier. On distinguait les récipients destinés à contenir les boissons, amphores pour le vin, hydries pour l’eau, les cratères où se faisable mélange des deux, avant le repas, les vases qui servaient à verser à boire aux convives iœnoché, cyathes), enfm, ceux dans lesquels on buvait can-
tJiares, etc.) Ces derniers étaient avec ou sans pied ; dans le second cas, ils devaient être vidés d’un trait. On les faisait de toutes dimensions, suivant la vaillance et la capacité des buveurs. Athénée nous a transmis les doléances de l’un d’eux qui se plaint do ce que les potiers, « au lieu de grands canthares, ne fassent plus que de petits vases à boire faits, semble- t-il, pour être avalés plutôt que le vin ». D’après le même auteur, les délicats tenaient en médiocre estime les vases de terre cuite, à moins qu’elle n’eût été pétrie avec des aromates. Aristo te dit que, pour les fabriquer, on mettait bouillir ensemble de la myrrhe, du jonc odorant, du safran, du baume, de la cannelle, etc., dontrarome avait pour effet de rendre le vin moins enivrant (1).
Les vases ii boire usités chez les anciens affectaient les
(t) Aristote, de l'Ivresse.
VASES A nOIHE
formes les plus diverses, comme on en peul juger par les nombreux spécimens de nos musées. Mais celle variélé même, simple alTaire de fanlaisie, monlre qu’aucune d’elles n’élait commode, car, si l’on avail Irouvé un lype salisfaisanl, il n’aurail pas manqué de prévaloir. D’ordinaire, ces coupes, en lerre opaque, avaienl des formes évasées et découvertes aün que le regard pilt apprécier la couleur et la transparence de la boisson. L’emploi du verre, substance diaphane, a fait au contraire prédominer chez les modernes les formes profondes, plus commodes, parce quelles retiennent mieux les liquides et ne les versent pas précipitamment.
La fabrication des premiers verres à boire ne remonte pas au delà du commencement de notre ère. Ce furent d’abord des olqets de grand luxe. Pline dit que les tasses de verre blanc étaient plus prisées que les calices d’or ou d’argent (1). Un de ces vases, que Néron brisa dans un accès de colère, avait coûté 6,000 sesterces. Il était sans doute d’un travail précieux, car, au rapport de Strabon, les plus communs se vendaient à peine un as, environ 5 centimes (2). Martial en parle comme d’une pièce de vaisselle assez vulgaire, qui avait déjà passé dans les usages plébéiens (3). Ailleurs, il se plaint de la perfidie d'un amphitryon, qui donnait à ses convives des calices de verre, et buvait dans un vase myrrbin, dont l’opacité lui permettait de se réserver les vins de prix, tandis qu’il en faisait servir de médiocres à ses hôtes (4). Lucien mentionne des c( verres de Phocée ou de Cnide, légers comme l’aile d’une mouche et que le vent pouvait emporter (o) ».
(1) lli&l. nat., XXWl, 67.
(2) Géoijmphie, XVI, 2, § 25.
(3) E})i(j., XIV, 94.
(4) IhUL, IV, 86.
(5i Le.riphane.
HISTOIRE DE l’alimentation
3ii
On comprend runiverselle préférence dont les vases en verre devaient devenir l’objet, an détriment des vases en terre, « vils enfants de la poussièi'e (Ij », et môme des vases de métal, plus riches, mais de commodité moindre. Montaigne en ex[)ose la raison : « Tout métal m’y déplaît, dit-il des vases à boire, au prix d’une matière claire et transparente : que mes yeux y tastent aussi selon leur capacité (2). » Mais, jusqu’à la Renaissance, les progrès fort lents de la verrerie ne réussirent pas à rendre vulgaire Fusage de ces produits. Le passage môme de Montaigne que nous venons de citer montre qu’à la fin du xvi® siècle, remploi du verre ne l’emportait pas encore sni’ celui du métal pour la confection des vases à boire. Depuis lors, il est devenu commun dans toutes les classes de la population, et le sens du mot verre, comme désignation de vase à boire (3), atteste que nous n’en admettons plus d’autres que par exception. Il n’y a pas, en effet, de matière mieux appropriée à cette destination par sa transparence qui laisse le regard contrôler l’aspect du liquide et la propreté du récipient. Aussi avons-nous voulu en faire, non seulement des verres, mais aussi des bouteilles, des carafes (dont l’apparition sur les tables en France date du milieu du xvii® siècle (4), les huiliers, les carafons à liqueurs, et généralement tous les vases qui contiennent des liquides destinés à la consommation, sauf les breuvages qui se prennent chauds, parce qu’ils feraient éclater le verre. Cette splendide vaisselle de cristal, où se joue la lumière, a fait abandonner les pots de terre, à eau et à vin (d’où l’expression rabelaisienne : « Humer le piot »), les
(1) Martial, xiv, i02.
(2) Essais, lit, 13.
(3) De même l’italien relro, l’espagnol vù/r/o, l’anglais ;//rtss, etc.
(4) Havard, Dictionn. de l'ameublement, au mot Carafe.
VASES A nOIRK
^cuollosetgobeletsde métal dont se contentaient nos aïeux. On n’en trouve plus de vestiges que dans les contrées les plus pauvres de rEuro])e ou chez les nations barbares.
L’usage de porter des santés est ancien. Il constituait, à î’origine, une sorte d’invocation religieuse, une libation en l’honneur des dieux lares, dont les images üguraient sur la table du festin et dont on appelait la protection sur les hôtes. Une représentation assyrienne montre des personnages élevant, en guise d’offrande, les vases à boire qu’ils tiennent à la main (J). Les Grecs avaient coutume de porter, à ta fin du repas, une santé qu’ils appelaient « le coup du bon démon » et qui était un hommage à la divinité pour la remercier de ses dons et lui demander la grâce d’en faire un bon usage (:2). Les Romains buvaient en outre à la santé d'un convive en particulier {Bene tibi, vivas!), ou d’un absent dont on évoquait le souvenir. Quand on buvait à la santé d’une belle, il fallait, pour faire preuve de galanterie, vider autant de coupes que son nom contenait de lettres (3). Les plus longs avaient naturellement la préférence des buveurs.
Une autre coutume ancienne était de faire cii'culei' à la ronde, dans les banquets, de vastes coupes de vin oïi chaque convive trempait les lèvres à son tour, ce qui avait le sens d’une communion cordiale. « Nos ancêtres, dit Valère Maxime, instituèrent un repas annuel appelé charistie, où n’assistaient que des parents et des alliés, afin que, s’il était survenu quelque division dans la famille, on pût s’entremettre et ramener la concorde, à la faveur des libations religieuses et de la gaîté du festin. (4) » Le axucpo;
(1) René Ménard, Vie privée des anciens, t. II, p. IKi.
(“2) Théophraste, De l'Ivresse.
(3) .Martial, Epigr., 1, 72.
(4) Faits et paroles mémorables, II, 1, § 8.
HISTOIRE RE l’alimentation
des Grecs et le scyphus des Latins, large coupe de métal ou d’ai'gile, passait de main en main dans les repas oii l’on voulait se témoigner de l’amitié. Ce fraternel usage existait aussi chez les Gaulois (1). Nos pères, qui l’avaient reçu d’eux, Font conservé pendant tout le moyen âge. Il est venu se perdre dans les temps modernes lorsque, à partir du XVI® siècle, les gobelets furent généralement usités. Chacun voulut alors boire dans son verre comme il mangeait dans son assiette et avec son couvert. « ,Ie ne bois pas volontiers en verre commun », nous dit Montaigne (2). La répugnance pour ce reste de communisme devint bientôt générale, et l’usage de boire à la môme coupe disparut en même temps que celui de mettre ensemble la main au plat. L’antique coupe d’honneur n'est plus admise que dans des repas traditionnels et symboliques. De nos jours, à Londres, au banquet annuel du Lord Maire, un immense hanap, appelé « coupe d’amour » {love cup)^ plein de vin épicé, est porté en cérémonie autour de la table, et offert successivement à tous les convives. Un vestige du vieil usage s’est quelque temps maintenu dans la coutume de trinquer (3). Les convives semblaient alors vouloir reconstituer la grande coupe d’autrefois parle rapprochement de leurs verres, voués désormais à des fonctions individuelles. Nos mœurs cérémonieuses ont laissé tomber en désuétude ces sympathiques chocs de verres, chers à nos aïeux, pour adopter le toast personnel et gourmé des Anglais.
(1) Athénée, Deipnos,, IV, 13.
(2) Essais, III, 13.
(3) De rallemand Irinhen, boire.