CHAPITRE IV
TABLKS ET SIÈGES
L'altiUule même du corps pendant le repas a varié dans le cours des âges. Les animaux mangent généralement debout, car la réfection est une fonction active qui met en jeu tous leurs oi-ganes. Ils se repaissent à mesure qu'ils trouvent des aliments et continuent jusqu’à ce que leur faim soit assouvie. L’iiomme dut faire de même tant que persista le régime de la cueillette et de la quête. Comme les singes, il mangeait, aussitôt trouvés et saisis, les fruits ou les petites proies dont la recherche était son unique occupation. Mais, lorsque, avec le produit de la chasse, des troupeaux ou de l'agriculture, il disposa d’aliments copieux qu’il fallut apprêter pour les consommer, le repas se prit en commun dans la famille, et son service, qui exigeait un matériel spécial, imposa des habitudes diverses.
Il était naturel et pour ainsi dire instinctif de manger d’abord accroupi sur le sol, assis en cercle autour des mets étalés. Telle est la coutume observée chez presque tous les peuples sauvages, dont le mobilier se réduit le plus souvent à rien. La terre leur tient lieu de sièges et de tables. Les peuples pasteurs ne sont guère plus riches et, comme les exigences de la vie nomade leur interdisent l’emploi de meubles difficiles à transporter, ils remplacent les sièges par des tapis. En Orient, dans la plus grande partie de l’Asie, jusqu’au Japon, le repas est servi sur des
UISTOIHE DE l’aEIMEiNTATION
plaleaux à portée des convives, assis à terre les jambes repliées ou accroupis sur leurs talons. Scbliemann a trouvé, dans ses fouilles d'Ilion, de très grands plats de terre qui ont dû remplir l’office de plateaux.
Avec les habitations fixes delà phase agricole, l’ameublement se constitua, et l’on recourut à des supports pour éviter la double incommodité d’un service fait à teire et d’une attitude plus ou moins gênante. Chez les Gaulois et chez les Germains, des futailles vides semblent avoir d’abord servi tic tables. Au premier repas de la journée, dit Tacite, chacun avait la sienne à part (Ij. On trouve la mention de futailles servant de tables à manger dans la Loi salicjue et dans le Glossaire de Ducange. En guise de sièges, les Gaulois s’asseyaient sur des bottes de foin ou de paille (2), que les raffinés recouvraient d’une peau de chien ou de loup (3).
En Égypte, fusage n’était pas non plus de manger à une table commune. Les mets étaient offerts aux convives dans des paniers ou des corbeilles, et chacun mangeait séparément, accroupi auprès d’une petite table ronde et basse. Cette coutume existait encore du temps d’ Athénée. Parlant des soupers égyptiens : « On n'y dresse point de table, dit-il, mais les plats sont portés à la ronde. » Cette indication est confirmée par les monuments, où l’on voit rarement des convives attablés ensemble, tandis qu'ils sont souvent figurés tenant à la main un plat ou une coupe.
Les Grecs de Page héroïque et les Romains des premiers siècles mangeaient assis devant des tables servies, usage qui, du reste, a prédominé de tout temps parmi les populations aryennes, alors que l’usage de manger à terre est
(1) Germanie, § 22.
(2) Athénée, Deipnosophisles, i\ , 13.
(3) Diodore de Sicile, v, 28.
resté plus général parmi les Sémilos, et ces hahitudes résultent de genres de vie différents.
L'étrange coutume de manger couché paraît très ancienne en Orient. D’après Diodore de Sicile, les égyptiens la faisaient remonter à Ménôs, le premier de leurs rois Oj. Les prêtres l’accusaient d’avoir corrompu les mœurs primitives et introduit des habitudes de mollesse, notamment celle des lits de table. Plus de trente siècles après lui, le prince saïte Ta-f-nehht (XX1V“ dynastie], voulant rétablir l’antique simplicité, maudissait Ménès dans une stèle du temple d’Ammon à Thèbes (:2]. Néanmoins, l'usage de manger couché paraît plutôt de provenance asiatique. La plus ancienne représentation qu’on en connaisse se trouve sur le bas-relief assyrien du festin d’Assourbanipal à Kojoundjik (vu® siècle avant notre ère). Peut-être était-ce d'abord un privilège royal, car dans cette scène, tandis qu’Assourbanipal est accoudé sur un lit, la reine mange assise près de lui sur un fauteuil (.l). Athénée dit que, en Perse, les convives invités par le roi étaient assis à terre, pendant que le roi était couché sur un lit à pieds d’or. Le livre d’Estlier mentionne les lits de table à la cour d’Assuérus (4). Cette coutume s’établitpar imitation dans l’Occident de l’Asie. Les Hébreux qui, du temps des patriarches, mangeaient assis (5), adoptèrent plus tard l’usage des Assyriens etdes Perses. Lesprophètes Amoset Ezéchiel (viii®-vi® siècles) reprochent aux voluptueux de s’étendre pour manger sur des lits d’ivoire (6). Les Pliéni-
(1) Bibliolh. hislor., I, 4o.
(2) Fr. Lenormant, llisl.anc.de l'Orienl, 1881, t. II, p. 58.
(3) G. Perrot, Ilisl. de l’art dans Vantiq., t. II, fig. 28 et 317.
(4) Eslher, I, 6.
(o) « Assieds-toi, dit Jacob à son père, et mange de ma chasse. »
(Genèse, xxvii, 19.)
(6) Amos, VI, 4; Ezéchiel, xxvm, 41.
IIISTOIKE DE l’alimentation
ciens et les Carthaginois suivirent aussi la mode asiatique tenue pour un signe d’aristocratique somptuosité.
Chez les Grecs, elle fut introduite de Lydie. Un hasrelief du temple d’Assos, en Mysie, conservé au Musée du Louvre et qui provient du plus ancien spécimen de l’ordre dorique, représente des personnages qui mangent accoudés sur des lits. On voit aussi des lits de tahle figurés sur des vases qui, d’après la forme des inscriptions, paraissent dater du vu® siècle. C’est donc entre l’époque d'Homère, dont les héros mangent assis (1 ), et la date de ces monuments, que les Hellènes auraient adopté l’usage oriental. Hérodote constate l’emploi des lits de table au temps des guerres médiques (2), et, à partir du siècle de Périclès, il devint général dans les pays de civilisation grecque.
Eu Italie, les représentations de repas peintes dans les nécropoles étrusques montrent toujours les convives dans cette attitude couchée qui s’expliquerait par l’origine asiatique du peuple toscan. Aristote signale comme un trait de mœurs particLilieraux Étrusques que, chez eux, hommes et femmes se mettaient à tahle sur des lits. Partout ailleurs, ils étaient réservés aux hommes. Les femmes se plaçaient aux pieds du lit, les enfants sur des sièges à part, les esclaves sur un banc {subsellium) (3). Les Romains n’adoptèrent l’usage des lits de table qu’après le triomphe de Scipion ; mais il devint bientôt si commun que l’expression « poser le coude hors de chez soi » était synonyme de « dîner en ville ». Sous les Césars, les femmes adoptèrent aussi l’usage de manger couchées.
Ces lits de table, pour les repas d’apparat, constituaient
(1) « Les prétendants s’avancent et s’asseyent en ordre sur des sièges et des trônes. » (Od;/ssée, I.)
(2) Histoires, VI, 130, et IX, 16.
(3) La Vie antique, t. II, p.224.
TABLKS KT SIÉGKS
des meubles sompUieux, couverts d’opuleutes draperies, telles que ces couvertures babyloiiienues qui coûtaient à l'austère Catou jusqu’à 800,000 sesterces (100,000 fi’aucs), et dont une seule fut payée par Néron 4millions de sesterces (800,000 francs). Pour ne pas souiller d’aussi précieux tissus, on retirait sa cbaussure (soIchp) avant de s'installer sur le lit, d’où les expressions latines demere soleas et
poscere soleas avaient le sens de « se mettre à table » et
« se lever de table ». Comme les anciens ne portaient point de bas, il s’ensuit qu’ils mangeaient nu-pieds. Dans l’attitude du repas, ils étaient à demi-coucbés, le coude gaucbe appuyé sur un coussin, la main droite restant libre pour Faction. D'ordinaire, les lits étaient disposés par trois autour d’une table (d’où le nom de triclinium ou « salle à trois lits » donné aux salles à manger), et le quatrième côté restait accessible pour le service. Chaque lit recevait soit un, soit deux, soit trois convives. Leur nombre, ainsi limité de trois à neuf, avait donné lieu à l’adage que, dans un repas bien ordonné, les conviés ne devaient être « ni moins que les Grâces, ni plus que les Muses (1) ».
La coutume de manger couché ne disparut pas entièrement à la chute de l’empire romain, et l’on en rencontre des mentions, il est vrai de plus en plus rares, jusque vers les derniers siècles du moyen âge. Grégoire de Tours fait asseoir un prêtre sur un lit de table (2). La Chronique de Saint-Gall parle d’un repas offert par un évêque à deux officiers de Charlemagne et où le prélat était installé sur une couchette de plume. Il est encore question de lits de table dans les descriptions d’agapes galantes que donnent les fabliaux du xiii® siècle (3). Mais, depuis longtemps déjà,
(i ) Aulu-helle, d’après Varron, Nuits atliques,\lll, 2.
(2) Histoire codés, des Franc., II, 23.
(3) V. le fabliau de la Male sans frein.
mSTOIHE DE l’alimentation
l’usage de manger assis élait presque général. Dans l'antiquité même, le luxe des lils de table avail toujours été propre à l’opulence. Malgré son air de somptuosité, il se fon dait sur coque le service du repas avait, chez les anciens de plus défectueux. Il aurait, on effet, paru incommodé si les convives avaient voulu manger, non en mettant tous ensemble la main droite au môme plat, mais en isolant chaque portion sur une assiette, eten s’aidant comme nous de couteaux et de fourchettes dont la manœuvre occupe simultanément les deux mains. L’abandon, par les classes riches, de cotte attitude nonchalante, incompatible avec une complète liberté de mouvements, marque donc dans riüstoire l’époque où le couvert, devenant plus confortable, imposa un rôle actif aux convives, et fit tomber en désuétude la grossière coutume de manger à la gamelle.
Depuis le commencement du moyen âge, l’usage prévalut de s’asseoir à table sur des sièges ou des escabeaux de bois que les i sybarites couvraient d’un tapis afin d’en dissimuler la dureté. Dans les grands festins, les convives plus nombreux étaient placés sur des bancs, comme l’attestent encore les termes de banquet et de banc/ueter. Tout élémentaire qu’il nous paraisse aujourd’hui, ce genre de siège a persisté, môme dans les repas de cérémonie, jusqu’au xvib siècle. Régnier dit :
Sur ce point on se lave et chacun en son rang Se met sur une chaise ou s’assied sur un banc,
Suivant ou son mérite, ou sa charge, ou sarace(l).
Des bancs pareils sont encore usités dans les ménages rustiques.
Quelque soin que prissent les convives de manger pro-
(t) Satires, x, 269 à 271.