‹ Histoire de l'alimentationChapitre 51 sur 96 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LINGE DE TABLE

L’usage de manger en commun avec les mains imposait l'obligation de se laver avant et après le repas. Dans l’intervalle, pour ne pas répéter, à chaque service ou à chaque plat, ces ablutions incommodes, on recourait, chez les anciens, à des expédients qui suppléaient assez mal au manque de serviettes. Les Grecs du temps d’Aristophane s’essuyaient les mains avec de la mie de pain qu’on jetait aux chiens (1). Les Orientaux de nos jours, qui n’usent aussi ni de fourchettes, ni de linge de table, se nettoient de môme les mains, salies par le contact des mets, avec une pâte de farine dont on jette les boulettes à terre. Un raffinement plus singulier consistait à s’essuyer les mains dans les cheveux d’un jeune esclave, assis à cet effet aux pieds de son maître (i). Les Scythes s’approvisionnaient de serviettes de ce genre en scalpant leurs ennemis vaincus. « Plus un Scythe peut avoir de ces sortes de serviettes, plus il est estimé vaillant et courageux (3). »

Les Romains avaient coutume de revêtir pour le repas une robe de couleur blanche qu’ils appelaient vestis cœnatoria, triclinialis ^ convivialis. Prendre place à un festin dans une autre tenue était commettre une inconvenance grave. Cicéron reproche avec véhémence à Vatinius de s’ôtre

H) Aristophane, les Chevaliers.

(2) Salyricon, 27.

(3) Hérodote, Hist., IV, 66; Pline, Ilisl. nat., VII, 2.

niSTOIRE DE l’alimentation

présenté vêtu de noir à un banquet de funérailles et d’avoir paru, comme une furie escortée d’idées funestes, au milieu d’une assemblée vêtue de blanc (1). Capitolin raconte que Maximin le Jeune, invité à la table d’Alexandre Sévère et n’ayant pas le costume exigé par l’étiquette, reçut une vestis cœnatoria de la garde-robe de l’empereur (2). Enfin Martial accuse un convive nommé Luscus d'être allé à un festin avec une robe de table, et d’être revenu avec deux, distraction qui lui semble à bon droit suspecte (3).

Sous Auguste, l’usage n’était pas encore de couvrir les tables de linges. Ovide nous dit qu’un jour, faisant semblant de sommeiller vers la fin du repas, il surprit la déclaration qu’un rival adressait par écrit à sa maîtresse, au moyen de lettres tracées sur la table nue avec un doigt mouillé de vin, et que l’infidèle y répondit de la même façon, mésaventure dont il s’est consolé en la mettant en élégie (4). Déjà pourtant César avait introduit à Rome la mode de couvrir les tables de riches tissus de laine, de lin et même de soie brochée. On appelait mantile un linge étendu en forme de nappe (3).

Bientôt après, on se servit de linges pareils en guise de serviettes {mappa) (6) pour s’essuyer les mains et les lèvres. Les gens étrangers aux belles manières se les attachaient sous le cou, afin de se préserver des taches, comme fait le grotesque Trimalcion dans le Satyricon de Pétrone (7). Une peinture de Pompéi montre une serviette à

{{) In Vatinium, 12, 13.

(2) Vie de Maximin, 4.

(3) Epigr., viii, 59.

(4) Amorum, II, 5.

(5) Varron, Lingua lalina, vi, 85; Serviiis, Ad Georÿ., 4, 337 ; Isidore, Origines, 19, 26, 67.

(6) Horace, Satires, ii, 8, 63.

(7) Satyricon, 32.

LINGE DE TABLE

franges suspendue parmi des comestibles (1). Celle de Trimalcion est ornée de bandes de pourpre et d'autres enjolivements (2). Dans le principe, chaque invité portait avec lui sa serviette, complément de son costume de table (3) ; mais on s’aperçut que les esclaves qui les venaient prendre à l’issue du repas s’en servaient pour dérober toutes sortes de choses (4), et l’on jugea préférable de fournir ces linges aux convives. Rares dans les premiers temps, ces tissus de lin, que l’Italie tirait de fabriques étrangères, avaient une grande valeur et tentaient à l’occasion la convoitise d’hôtes peu scrupuleux, surtout des parasites. Catulle se plaint amèrement d’un certain Asinius qui lui avait soustrait une serviette, et le menace de le diffamer dans ses vers s’il ne rend au plutôt l’objet du larcin :

Marmcine Asini, manu sinistra Non belle utgris in joco atque vino.

Tollis lintea negligentiorum...

Qnare, aut hendecasyllabos trecentos Expecta, aut mihilinteum remitte (5).

Le chiffre de trois cents vers, de onze syllables chacun, que le poète annonce devoir consacrer à sa vengeance, indique assez l’étendue de son ressentiment. Martial impute un tour pareil à un nommé Hermogène qui, prétend-il, faisait profession de détourner ces linges de prix : « Les convives ayant eu la prudence de ne pas apporter de serviettes, crainte des voleurs, le fourbe trouva moyen de subtiliser la nappe (6). » Ces détournements et les récri-

(1) Rich, Diclionn. d'arUiq., v. Mappa.

(2) Salyricon, 32.

(3) Martial, Epigr., XII, 29, II.

(4) Id., ibid.,ll, 37, VII, 20.

(5) Catulle, Carm., xii.

(6) Attulerat mappam nerao, dum farta timentur ;

Manlile e mensa sustulit Herraogenes.

{Epigr., XII, 29),

HISTOIRE DE l’aLIMENTATION

minations qu’ils occasionnent montrent en quelle estime on tenait les linges de table, à l’époque où l’usage commençait à s'en établir.

Dès les premiers siècles du moyen âge, l’emploi des nappes pour couvrir la table à manger était usuel dans les classes riches. Une pièce de vers de Fortunat, adressée à la reine sainte Radegonde, dit à propos d’un festin : « La table, qui d’ordinaire est couverte d’une nappe, l'était par des roses. Au lieu d’un tissu de lin, on avait préféré des fleurs ». Ernold le noir (Nigellus), auteur d’un poème sur Louis le Débonnaire, parle de nappes pelucbées ou velues, d’une blancheur de neige ;

Candida prœponunt niveis mantilia villis (t).

La nappe constitua longtemps tout le linge de table. On lui donnait le nom de doiiblier, parce que, d’ordinaire, on l’étendait pliée en double, pour rendre moins rude le contact du bois. Les inventaires des xiii® et xiv® siècles énumèrent souvent de grandes quantités de nappes (2). Dans les mœurs chevaleresques de ce temps, « trancher la nappe » devant quelqu’un était une manière d’affront et de défi. Comme les serviettes ne sont devenues d’usage commun que quelques siècles plus tard, la nappe devait d’abord suffire à tout. Chaque convive en tirait un bout à lui pour s’essuyer la bouche ou les mains. On conçoit qu’avec l’habitude de manger sans fourchette la nappe était vite salie et pouvait rarement servir deux fois. Aussi, jusqu'au XVII® siècle, les traités de civilité, qui s’adressent toujours à la bonne société, prodiguent-ils à cet égard les recommandations les plus expresses. L’un d’eux, la Galathée, de

(1) Legrand d’Aiissy, Viepriv. desFranç., t. III, p. 164.

(2) H. Ilavard, Diclionn. de l' ameublement, art. N.\ppe.

LINGE DE TABIE

« Monseigneur Délia Casa (1) », nous ntonlre tles convives « qui se barbouillent tellement les mains presque jusques au coude, qu’ils en salissent les nappes, de telle façon que les tordions à panosse delà cuisine sont plus nets et plus blancs ; et encore, bien souvent, ils n’ont pas bonté d'essuyer leur sueur avec lesdites nappes, sueur, dis-je, qui leur dégoutte du front et du visage et d’autour le col..., et ne se contentent pas de cela ; s’il leur vient à point, ils se torcberoiit le nez avec lesdites nappes ». « Le tableau est complet », ajoute l’auteur à qui nous empruntons celte citation réaliste (2).

La mode des serviettes, tombée en désuétude depuis la ruine de t’empire romain, ne fut reprise que vers la fin du moyen âge. Auxxin“ et xiv® siècles, alors que les mentions de nappes abondent dans les inventaires des maisons riches et des familles bourgeoises, celles de serviettes sont rares et n’en constatent qu’un petit nombre, ce qui indique l’importance très inégale des deux (3). L'emploi des serviettes de table [toailles] se répandit au XV® siècle et devint usuel au xvi®. Dans son Miroir du mariage, tableau d’un intérieur aisé, Eustache Descbamps veut qu’il y ait

En chambre, après les grans mangiers Touailles blanches sans reprouche A quoy on essora sa bouche...

La rareté de ces linges, au déljut, en faisait des objets de prix qu’on offrait en cadeau à des personnages. On lit dans la Chronique (/e par Jehan Mallet, que, en

1489, les habitants de cette ville, voulant témoigner ma-

(1) Traduite en français par J. de Tourmes, Paris, 1598.

(2) II. Bavard, loc. cil.

(3) Id., ibid., au mot Seuvietth.

JIISTOIRE DE l’alimentation

gnifiquement leur reconnaissance à leur bailli, pour des services rendus à la cité, lui firent don « d’une douzaine de fines serviettes, dont il fut très content ». Les fabriques de Reims étaient alors renommées pour ces toiles de luxe. Quand Charles VII y fit son entrée, à l’occasion de son sacre, la ville lui offrit « des serviettes à ramages », c’està-dire Un siècle plus tard, lorsque Charles-Quint,

traversant la France, passa par Reims pour aller en Flandre, la ville lui fit présent de serviettes dont la valeur ne fut pas estimée moins de mille florins (1). A la fin du XVI® siècle, l’usage des serviettes de table était habituel en France, mais non encore en Allemagne, ainsi que l’atteste Montaigne : « Je dinerais sans nappe ; mais, à l’allemande, sans serviette blanche, très incommodément... », et il regrette « qu’on n’ait suivi un train qu’il a vu commencer à l’exemple des rois, qu’on cbangeast de serviettes, selon les services, comme d’assiettes (2) ». L’exigence de Montaigne, que la postérité n’a pas ressentie, tenait à ce que, de son propre aveu, il mangeait avec les doigts et pouvait ainsi salir plusieurs serviettes dans le cours d’un repas.

Depuis deux siècles, l’usage du linge de table s’est généralisé à tel point que, maintenant, la nappe se met dans les plus pauvres ménages. Toutefois ce luxe de propreté est encore particulier aux peuples de civilisation européenne. Les Asiatiques ne connaissent pas cette recherche. Les Chinois et les Japonais y suppléent par des carrés de papier soyeux. Chaque convive en a une provision à sa portée et les serviteurs les enlèvent à mesure qu’on s’en est servi (3).

(1) Legrand d’Aussy, Vie privée des Franc., t. III, p. 169.

(2) Essais, III, 13.

(3) Hue, Empire chinois, t. I, ch. v.

LINGE DE TABLE

Page 1