VI PRÉFACE
A dire vrai, le vainqueur ici, comme dans tant d'autres circonstances de notre histoire, fut le génie français, dont le rayonnement avait ravi et enchanté le monde. Une élite, groupée à Paris ou à Versailles, avait fait son idéal d'un esprit de politesse dont la séduction était irrésistible. La vie, comme les arts et les lettres, en était pénétrée, si bien que la langue Teût reflétée spontanément, si elle n'avait été elle-même directement soumise, plus peut-être qu'aucune autre production de l'esprit du temps, à une culture consciente, dont les raffinements flattaient le goût général. C'est par là qu'après cent ans de travail elle acquit des qualités telles qu'elles lui valurent un prestige propre, bien à elle, et, dans une large mesure, indépendant de l'ascendant qu'exerçaient la littérature et la société dont elle était l'organe.
J'espère avoir donné de ceci des preuves irréfutables. Quelquesuns sans doute les trouveront même trop multipliées et trop lourdement établies. Il m'a semblé nécessaire de fournir ma démonstration de bons et solides témoignages, puisqu'il s'agit d'une matière controversée, où longtemps les passions et les rancunes ont essayé d'obscurcir la discussion.
Tout le monde comprendra pourquoi j'ai eu hâte de publier ce travail, que j'ai détaché de la deuxième partie du tome IV de cette Histoire, avec laquelle il devait d'abord paraître. Dans un moment où il s'agit pour un grand et noble peuple de sauver sa vie et sa place dans le monde, rien n'est de trop de ce qui peut illustrer le rôle qu'il a joué dans l'histoire générale de la civilisation.
Toutefois je me serais fait un scrupule de changer dans ces chapitres, écrits avant août 1914, soit une phrase, soit même une expression, dans une intention apologétique, et pour embellir la vérité. Ceux qui ont entendu mes cours plusieurs années avant la guerre, — il y avait des Allemands, — reconnaîtront mon exposé dans le moindre détail. Je laisse à d'autres la coupable et déshonorante croyance qu'un savant peut servir sa patrie par le mensonge ou la dénégation impudente des faits les mieux établis.
Un seul homme ne saurait se vanter de connaître à lui seul tous les détails d'un sujet aussi vaste que celui-ci. J'ai dit déjà, dans la Préface du tome IV, auquel je pensais primitivement joindre ces chapitres, ce que je dois à M. Salverda de Grave, pour tout ce qui