‹ Histoire de la langue française des origines à 1900Chapitre 214 sur 385 · HISTOIHE DE LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

HISTOIHE DE LA LANGUE FRANÇAISE

Le lexique néerlandais s'est au contraire enrichi de nombreux éléments français, qu'on peut diviser en trois catégories : mots et expressions, procédés de formation de mots, calques néerlandais de mots français ' .

Mots empruntés. — On a vu plus haut (I, 393) que les vocables introduits au Moyen-Age portent le plus souvent une empreinte picarde ou hennuyère, et qu'il arrive que le même mot se rencontre en moyen-néerlandais sous deux formes, Tune française, l'autre dialectale. Au contraire, dans la période que nous étudions en ce chapitre, si les mots ne viennent pas tous de France, tous du moins

en plus important et la répartion d'avoir et être comme éléments temporels sur les dilTérentes espèces de verbes présente des analoj^ies frappantes (Comp. surtout : J. H. Kern, De met het Participium Praeteriti omschreven werkwoordsvormen in't Nederlands-y Vcrhandelin^en der Koninklijke Akademie van Wetenschappen te Amsterdam, 1912), l'idée subjective est de moins en moins exprimée par le subjonctif, l'imparfait du futur y est revêtu des fonctions du conditionnel, Tidée optative est exprimée par pouvoir, etc. Voilà pourquoi on doit se refuser à voir des calques du français dans la double négation, dans l'introduction de la négation au second membre d'une comparaison, dans l'intransitif exprimé parla forme réfléchie du verbe ou dans l'emploi de Tarticle partitif. L'extension rapide du génitif analytique, van den vader^ à la place de des v>aderà, est trop conforme aux tendances de toutes les langues modernes pour qu'on soit obligé de le mettre au compte du français. (Quoique les conditions de l'anglais vis-à-vis du français aient été tout autres que celles du néerlandais, il semble que M. Kluge, dans le Grandriss der german. Philol., 2* éd., 1, 1071 et suiv. attribue au français une influence beaucoup trop grande sur la syntaxe anglaise,. Aussi M. J. H. Kern {Vereervoudiging in de Engelse Verbaiging, Groningue, 1913) va-t-il beaucoup moins loin; c'est tout au plus s'il admet que la rapide extension du génitif et du datif analytiques a été favorisée par le français). Les analogies que présente la syntaxe du néerlandais avec celle du français doivent être attribuées, non à l'emprunt, mais à des tendances d'esprit communes aux peuples de l'Europe occidentale, que rapprochaient plusieurs siècles d'une culture commune. (Voyez sur ces questions l'article important de P. A. Lange, Ueber den Einfluss des Fransosischen anf die deuische Sprache im 17. iind 18. Jahrhunderi, dans : Uppsattseri Romansk Philol... Prof. P. A. Geijer, 1901).

1. Le Grand Diciionaire François Flamen... Rotterdam, J. Waesbergue, 161S, renferme à la fin de sa partie flamande un Appendix des mois absurds et esiranges^ attirants aux mots Latins, Espagnols, François, etc. desquels il y en a aussi au Dictionaire. Cet appendice renferme 26 pages. Une seule lettre en montrera l'importance et fera voir pour combien les mots français entrent dans le total. Voici TE : Ebatement, Eben, Eclips, Effeci, Effectueren, Effort, Electuarie, Elegantie, Elément, de Elementen, EmailLe, Emailleren, Emailleerder, Em^raude, Embre, Embuscade, Embusche, Emende, Emologeren [Homoiogeren), Empescheren, Employèrent Endivie, Enfanterie, Engyen, Enquesle, Enquesteren, Enterineren, Entérinement, Entreye, Entremets {Entelmes, Entelmoes), Entreprinse, Enule campane, Episteler, Epitaphe, Equiperen, Equipage, Ermine, Erre, Esmeraude, Essay, Esse, Essenlie, Essue {Essuwe), Evalualie, Evaluation, Eoalueren, Evangelie, Evangelier, Evangeliken, Evangelist, Exactie, Exactioneren, Exalteren, Exaltatie, Examinatie, Examineren, Excellent, Excellentie, Excepteren, Exceptie, Excès, Excessif, Excommuniceren, Excommunicatie, Excuse, Excasaiie, Excaseren, Execuieren, Executeerder^ Exécuteur, Executie, Exécuter en. Exemple, Exemplaer, Exempt, Exemtie, Exerceren, Kxercilie, Expedieren, Experientie, Experimenteren, Expert, Exploot, Explooieren, Exponeren, Expositie, Exprès, Expresselijc, Exspireren, Extract, Extraordinaris, Exuwe (cf. Essue).

ont la forme qu'ils ont dans la langue générale de France. Seule, l'analogie des suifixes amène quelquefois une forme dialectale dans un mot emprunté tard, par exemple admiraliteitj activiteit^ nationaliteit^ où le suffixe -té a la forme picarde -teit^ d'après les mots français nombreux qui, en moyen-néerlandais, avaient ce suffixe. Généralement parlant, si les mots présentent des modifications par rapport aux mots français, ils les ont subies une fois importés. C'est la différence des organes et des habitudes des Hollandais qui leur imposent des changements phonétiques. 11 arrive aussi que des mots n'entrent pas par la langue parlée, mais par les livres. Étant écrits et non entendus, les étrangers les prononcent d'après les lettres et lorlhographe, et ils font entendre des sons là où, pour un Français, la lettre n'a qu'un rôle orthographique. Billard est prononcé en néerlandais avec un / final, et cela tient naturellement à ce qu'il y a pénétré comme inscription sur la devanture des cafés, tandis que boulevard sonne comme en français, étant venu en Hollande par la langue parlée. A mesure qu'on approche de l'époque moderne, le premier cas devient plus fréquent en raison de l'augmentation du nombre des sujets qui savent lire.

Pour ce qui est des changements causés par ce fait qu'un Hollandais produit les mots français avec ses habitudes de prononciation néerlandaise, trois sont en particulier à signaler.

I. Contrairement à l'anglais, le néerlandais ne change qu'exceptionnellement la place de l'accent français ; le plus souvent les mots restent accentués sur la finale et il est presque toujours possible de déterminer les causes qui ont amené — quand elle se produit — l'adaptation de l'accent à la prononciation indigène, qui le met sur l'initiale. Ce déplacement s'est fait fréquemment dans les* mots composés ; le préfixe, comme dans les mots néerlandais, attire à soi l'accent qui met en relief le contraste entre le composé et le simple (p. e. dlskrediet, displezier, inierest, contradans) *, et il en est de même du premier élément d'un mot composé de deux mots simples {bas-relief, belle-fleur, Grand-Hôtel, paspoort (passeport). L'accent peut devenir initial dans les noms propres, qui s'assimilent facilement aux mots indigènes quand ceux qui les portent sont devenus Hollandais [Boissevain, Valeton, etc.). Le déplacement de l'accent français se produit aussi quand la forme du mot fait l'impression de ne pas être française [domino, noga, lila, triko),

1. Le mot français qui correspond au mot néerlandais cité sera indiqué en cas de besoin seulement, c est-à-dire quand Tidentification ne peut pas être faite immédiatement par un lecteur qui ignore le hollandais.

Plus importante au reste que la différence entre la place de l'accent en français et en hollandais est celle que présente la nature de ces deux accents, celui du néerlandais étant plus fort, et amenant par là facilement la disparition des syllabes atones^. Exemples : fret (furet), fremineur (frère mineur), krent (corinthe), mankeliek (à côté de melankoliek) , priiik (perruque), etc. Souvent, pour empêcher la chute de ces syllabes, le néerlandais les renforce au moyen d'une consonne liquide *. Ex. : aUtronomijn, measelgier (messager), konkelbine (concubine), fermilie (famille), Garscoenge (Gascogne), sercoers (secours), ampart (à part), pampier (papier), correngeren (corriger), fronseren (froisser). Ces formes sont surtout fréquentes dans le langage familier.

II. Les voyelles françaises se prononçant plus avant dans la bouche que les voyelles néerlandaises correspondantes -^ une voyelle vélaire du français est plus près de la palatale correspondante du néerlandais que de la vélaire néerlandaise : quand les Français prononçaient ou, il est probable qu un Néerlandais percevait un son plus voisin de ù. C'est ainsi que s'expliqueraient les changements de voyelles suivants : è français peut devenir i 4, par exemple fïUs (flèche), krip (crêpe); o peut changer en œ, u, œ£, par exemple keurs (corps), breuk (broche, dial. broke), kabuis (caboche) ; o, œ peuvent passer à lï, par ex. : gule (gueule), colure (couleur), ajuus (adieu), uur (heure) ' ; à ou peut correspondre œ, par exemple beurs (bourse), custen (coûter) ; au lieu de oi on trouve œ, œi, par exemple bus (boîte, anc. boiste), kamuià (chamois, dial. kamois) ; on peut devenir un, par ex. ajuun (oignon), kapuin (chapon, dial. kapon), kruin, à côté de kroon (couronne).

III. Les consonnes chuintantes, c/i, j, deviennent en néerlandais s, z ou « + î/orf, z -f yod. Cette substitution s'explique par le fait qu'en hollandais il n'existe guère de chuintantes ^.

Page 1