IIISTOIRI!: DR LA LANGUE FRANÇAISE
« Il faut donc chercher en elle-mesme son véritable mérite : il ne consiste que dans une certaine perfection à laquelle elle se trouve aujourd'huy fixée...
« Cette perfection, qui fut Tobjet que se proposa le Cardinal de Richelieu dans Testablissement de TAcadémie Françoise, ne fut pas long-temps sans estre atteinte par les grands Hommes, dont cette Compagnie illustre s'est veuë successivement composée...
« C'eust esté peu de la rendre parfaite par des régies sujettes aux caprices des hommes, si les mesmes génies, autheurs des régies, ne les avoient rendues immuables par la pratique ; je veux dire par des Ouvrages dont la solidité et Texcellence ne permettront plus qu*on change rien à la Langue, de laquelle ils se sont si heureusement servis.
(( Ces Ouvrages sont assez connus, il n'est pas nécessaire d'en faire icy lenumération. Il suffit de dire qu'il n'est point de genre de littérature dans lequel la Langue Françoise ne puisse fournir un chef-d'œuvre ; qu'il- n'est point de matière qui n'ait esté esclaircie, approfondie, espuisée par quelqu'un de nos Escri vains ; et qu'enfin telle est aujourd'huy la richesse de cette Langue, que s'il estoit possible à l'homme d'acquérir une connoissance universelle, la Langue Françoise suffiroit pour y conduire, sans le secours des autres Langues...
« Quel éloge pour nos Orateurs, pour nos Historiens et pour nos Poëtes, que l'embarras où l'on est de prononcer entre eux et les Anciens. Pour décider, il manque un Juge désintéressé : disons du moins en faveur des Modernes, que la querelle fait honneur à leurs Ouvrages, et son indécision à leur modestie.
« Quoy qu'il en soit, c'est à ces Modernes, rivaux des plus grands Hommes de l'antiquité^ presque tous de l'Académie Françoise, que le monde est redevable de tant d'excellents Ouvrages qui en font aujourd'hui l'admiration et les délices. Esprits sublimes, ils ont connu le sublime, ils ont sceu que l'expression en fait partie, que l'élégance et la précision des termes sont absolument nécessaires pour le mettre dans tout son jour. Ils se sont appliquez à les rechercher, et c'est par cette recherche qu'ils ont procuré à nostre Langue cette perfection à laquelle nous attribuons, avec tant de justice, l'ardeur que tesmoignent toutes les Nations de s'en instruire.
« L'envie de sçavoir estant si naturelle à tous les hommes, doit-on s'estonner qu'ils s'empressent d'apprendre une Langue devenue, pour ainsi dire, la clef, ou plustost l'organe de toutes les Sciences?
« Que si quelqu'autre Langue vivante veut la déthrosner, qu elle acquière plus de politesse, plus de justesse, plus d'ordre, plus de netteté, qu'elle devienne plus féconde en Ouvrages importants en tout genre de littérature ; alors nous-mesmes, qui prestons la nostre à tant de peuples, nous ferons un accueil favorable à cette estrangére. »
Avis DES ÉTRANGERS. — Tous Ics témoignages que j'ai cités, jusqu'ici peuvent,je le reconnais, être récusés : et ils n'auraient point de valeur si des étrangers n'avaient expressément noté, eux aussi, la situation privilégiée de notre langue. Mais vingt Font fait dans les pays les plus divers : « Elle est universelle dans le monde », proclame Guy Miège, qui est Suisse et vit en Angleterre.
A la suite de l'exemplaire du livre de Janssaeus dont j'ai parlé plus haut, et qui appartient à la Bibliothèque de Hambourg (S D b, •I, 70) se trouve relié un opuscule de Georg Otliker : « Sprachbûchlein » (en allemand et en français), conjugaisons, dialogues, proverbes... Ce livre a été publié chez Jean Hoffmann, marchand de livres et d'objets d'art à Nuremberg, en 1695. C'est l'œuvre d'un indigène, dédiée à des Allemands au nombre de quatorze, les pères de ses élèves. L'auteur déclare lui-même qu'il ne sait que médiocrement le français. Mais il ajoute néanmoins : « de fait aujourdhuy il y a peu de personnes de louable qualité, qui ne prennent plaisir à l'exercice de cette langue, estant aujourdhuy de si grand usage, qu'il y a peu de province [sic) au monde, ou l'usage d'icelle ne se i'oye
Mais écartons d'un coup tous les professeurs, étrangers comme nationaux. On pourrait dire en effet qu'en présentant comme universelle la langue qu'ils enseignaient, ils procédaient à la façon des marchands qui, afin d'attirer la clientèle, vantent l'article qu'ils vendent comme le meilleur, sans conteste.
Les hommes d'état ne peuvent pas, eux, être soupçonnés d'avoir fait aussi de la réclame. Parmi les témoins qu'on ne saurait reprocher, je citerai D. Francisco Gutierrez de Los Rios, comte de Fernan Nuôez. 11 estime qu'il faut « savoir le français en perfection, tant à cause des livres excellents écrits dans cet idiome que parce qu'il se trouverait difficilement une capitale de monarchie ou de république
1- Cet exemplaire présenle une auti*e curiosité. Il a appartenu à un Poméranien, nommé Passe» en 1698. Le possesseur a ajouté en ms., à la fin, un vade-mecum, comprenant un résumé de syntaxe donné par David Janssaeus» en latin. Ce sont évidemment des notes de cours.