‹ Histoire de la langue française (volume 4)Chapitre 163 sur 352 · CHAPITRE III APRES LA SÉCESSION. — A) EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE III APRES LA SÉCESSION. — A) EN BELGIQUE

Généralités. — Je n'ai pas à raconter ici la longue suite d'événements qui produisit la rupture entre les dix-sept provinces, et qui aboutit à la reconnaissance de Tindépendance de sept d'entre elles. Il est nécessaire toutefois de remarquer que la différence de langue ne fut pour rien dans l'antagonisme des provinces wallonnes et des provinces du Nord, qui se manifesta en 1578. M. Pirenne dit à ce propos : « On se demande quel grief national les provinces wallonnes eussent pu invoquer contre les provinces flamandes. Chacune d'elles avait une voix aux Etats généraux ; au Conseil d'Etat, elles possédaient même une représentation beaucoup trop large pour leur importance. C'est dans leur langue, c'est-à-dire en français, que délibéraient les Etats '... Dans ces conditions et quand bien même, ce qui n'était pas, les provinces wallonnes se fussent montrées susceptibles et ombrageuses, on ne voit point ce qui eût pu faire naître chez elles la moindre hostilité à l'égard des provinces flamandes: » Ce n'est ni la différence de race, ni la différence de parler, c'est la question religieuse qui brisa l'unité ^, Au reste, rien ne montre mieux que cet exemple que le développement des idées et celui des langues n'obéissent pas aux mêmes lois, et qu'ils ne sont pas soumis aux mêmes conditions. C'est précisément en pays de langue flamande que le calvinisme, venu de France, s'implanta définitivement, et qu'il demeura invincible, pendant que les provinces de langue française, avec d'autres, revenaient au catholicisme et à la monarchie.

I. IV, 137. (Le 19 avril 157X}. Instruction pour les clercqs de la greffe des eslalz gënéraulx... a Comme bien souvent se présentent despéches en langue thioysc, si comme instructions, commissions, retenues, passeports, missives et aultres, il debvra en faire le translat, soyt du thioys en françoys ou du françoys en thioys, toutes et quantes foys quechergé en sera » (Gachard, Act. des El. gén.f Brux., 1861, I, 4-16). Le 28 septembre, le Conseil d'État écrit au baron de Hierges pour qu'il convoque les États d'Overijssel et de Lingen (en flam.), au dom-doyen d*Utrecht (id.) aux Étals de Frise, Groningue, Overijssel, Lingen (id.), Limbourg (id.). Toutes les autres convocations sont en français.

3. Les textes invoqués pour expliquer la scission par l'antipathie de race ne font que constater en réalité que les Wallons sont catholiques et les Flamands protestants (Gossart, Dom. esp, dëns Uê P.-B.y 107 ; dans Pirenne, IV, 137).

La bourgeoisie, les jésuites et la cultlbe française. — La restauration du catholicisme en Belgique, et la soumission à la monarchie espagnole furent funestes à la littérature française dans le pays. La pensée s'y endormit, et les jésuites, qui devinrent les éducateurs de la bourgeoisie, dérivèrent du côté de l'humanisme et des petites élégances de leur poésie latine de collège ce qui pouvait rester de goûts littéraires. Mais la langue française ne souffrit pas aulant qu'on pourrait croire de cette éclipse. Maintenue en possession de ses privilèges administratifs, elle demeurait la langue officielle du Gouvernement Central, du Grand Conseil de Malines, des Chambres des Comptes K On l'exigeait de ceux qui aspiraient aux fonctions publiques ^. En outre, dès le commencementdu xvii® siècle, des influences venues du dehors entretinrent, commencèrent même à raviver la culture française, comme elles le faisaient un peu partout hors de nos frontières du Nord et de TEst. C'est à partir du règne de Henri IV que Tascend^nt de la cour de France et de la vie parisienne agit visiblement sur la haute société, et y stimule des goûts qui n'avaient jamais disparu. Swertius déplorait dès 1620 le dédain de ses compatriotes pour le flamand ^. Une fois Richelieu au pouvoir, il apparaît que la France, cherchant sa revanche, essaie d'abaisser la maison d'Autriche, comme Charles-Quint a essayé d'enserrer et d'abattre la maison de France. La guerre fait rage. Néanmoins, pendant ce temps-là, Bruxelles achève de se franciser. En 1638, les Jésuites qui prêchent trois fois par semaine en flamand, croient devoir y prêcher deux fois en français. A Courtrai, à la même date, assistent aux sermons français les gens les plus en vue de la ville, totius urbis honestiores '*. On ne lit plus guère de flamand, on le parle de

1 . En Belgique flamande, les administrations communales, les États provinciaux, les Conseils de justice usent du flamand. Les actes sont en cette langue, les placards, les édits. Pirennc (IV, 456) cite un fait curieux : Le Conseil de Brabant, en 1651, réprimande e magistrat de Bruxelles qui lui a envoyé un rapport en français (Gaillard, Hist. du Cons. de Brab., II, 85).

2. Voir Pirenne, IV, i57. Certaines écoles l'enseignaient Le même rapporte les faits suivants : En 1663, une supplique adressée au magistrat de Saint-Trond parle de la nécessité d'apprendre le français pour pouvoir obtenir des fonctions honorables (G. Simenon, Vinstr. popul. à Saint-Trondj Bail, de la Soc. se. et liH. du Limbourg, XXIII (1905), p. 176). Nous avons le catalogue des livres employés par les « françoyse schoolmecslers cnde schoolvi'ouwen » à Audenardc. Il comprend, à côté du catéchisme, de l'évangile et de Thistoire sainte : « les petits colloques, le Perroquet mignon, les dialogues d'Erasme, le vocabulaire de Noël Barlemoni, les sentences des sept sages, la fontaine d'honneur et de vertu, les épîtres familières de Cicéron et les fleurs des dictes épltres. » (Pirenne, III, 317).

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