‹ Histoire de la langue française (volume 4)Chapitre 18 sur 352 · CHAPITRE III LATIN ET FRANÇAIS DANS LES SCIENCES · texte numérisé non relu

CHAPITRE III LATIN ET FRANÇAIS DANS LES SCIENCES

Le latin résiste. Causes de son maintien. — J'ai parlé au i tome III (p. 715) de Tavoeat Belot, et de son ridicule plaidoyer contre Temploi du français dans les sciences. Ses arguments, qui rappelaient ceux des adversaires de Laurent Joubert, lui valurent toutes sortes d'épigrammes. Mais la cause pouvait être mieux défendue.

On a vu plus haut comment et pourquoi, à Paris, quoique la science prît sa place dans Testime publique, les savants ne prenaient que diflicilement la leur dans la société . Il y avait là deux mondes qui ne s'étaient encore pas pénétrés. Dans ces conditions, les « doctes » gardaient leur idiome, dans lequel beaucoup d'entre eux enseignaient et qui était pour ainsi dire professionnel. Il n'exigeait point d'effort, puisque la terminologie était faite . En outre il leur permettait d'être en communication avec leurs confrères du monde entier. C'étaient là les gros avantages que le latin gardait sur les langues vulgaires. Le dernier surtout était décisif, malgré le» progrès du français. On s'en rendra compte en jetant les yeux sur une correspondance comme celle de Descartes. Pascal aussi , écrivait des lettres en latin. Dans une d'entre elles, adressée à "^ Fermât, le 29 juillet 165i, il a même justifié le choix qu'il avait fait, en disant que le français n'y valait rien. Chapelain, qui se trou- C vait par ses fonctions en correspondance avec tous les « gratifiés m d'Europe et avec beaucoup d'autres savants, estimait de même en 1663 qu'un livre de science écrit en latin allait mieux à son public;^, il faut une raison particulière pour qu'il engage M. Graindorge de la Londe à publier en français un ouvrage de philosophie ?.

1 . « Reste à vous exposer mon sentiment sur la langue où vous devés laisser paroistre les vostres, et je vous avoue que d'abord je ne me pouvois résoudre que ce fust autrement qu'en la latine pour les raisons que je vous ay touchées dans ma pi*écedente, mais ayant depuis songé que cette diatribe estoit comme attachée à vostre traitté de la veûe, et qu'elle avoit besoin de l'accompagner, j'ay creu qu'il ne seroit pas moins bizarre de la joindre à un ouvrage françois en une langue difTercntc de celle de cet ouvrage, je me suis laissé persuader qu'il estoit mesme plus à propos de la produire en françois, sauf à la latiniser si la question tire de longue et qu'on soit obligé d'en venir aux dupliques et tripliques, dont pourtant Dieu nous veuille bien garder, car les querelles naturellement me desplaisent, surtout entre mes chers amis > (Chap., LeLy II. 481-482).

L'idée est si généralement ancrée qu'en 1680, Jacob Spon, da«s une lettre à l'abbé Nicaise, se croit encore obligé de défendre contre les scrupules de son correspondant son droit d'écrire en français sur des matières d'antiquités ^

3 Vulgarisation de la science '-. — Quand un novateur comme L'Esclache allait exposer la science au monde, et la mettait à sa portée, ses adversaires en étaient exaspérés. « Belle science que la science en français, ricanait-on. Des François n ont pas pu argumenter h Louvain, parce qu'ils prétendaient argumenter en français» [La vérit, orth., 77). « Le seul plaisir qu'on a d'être Philosophe François ne peut servir qu'à la conversation avec vôtre servante pour se deffandre du chagrin de vous attendre quelquefois trop longtemps chés vous » (/A., 33). « Ce n'est pas une raison, parce qu'on ne peut savoir parfaitement les langues pour en abandonner l'étude. Ainsi il faut aimer Dieu, quoi qu'on ne puisse l'aimer parfaitement. Il faudroit des exemples d'un châtiment public à ceux qui en inspirent le mépris » (/A., 67).

La langue française elle-même pâtit de ces essais. L'Esclache n'a-t-il pas honte « de lui imposer les mots barbares dont il se sert, alors qu'il n'y a pas de langue au monde moins propre à Tusage de la science que la françoise, à cause de sa grande délicatesse? » (//>., 21-22).

A la fin, emporté par son éloquence, l'auteur du pamphlet que je cite, ramasse tous les arguments qui font la langue latine intangible. « Qu'on peut être scavant sans avoir la connoissance de la langue latine. Bon Dieu ! C'est un blasphème exécrable » (/A., 87). « Le latin est cher au Roi, qui y a brillé et y fait instruire son fils. Nos Mystères sont dans cette langue, les procès verbaux des Canonizations ne s'instruisent qu'en latin, toutes les expéditions de Rome et de plusieurs royaumes ne se font qu'eu latin, l'usage de tous les Conciles c'est le latin, et si on le veut ignorer, il faut mander à tous les souverains qu'ils n'envoyent plus d'Ambassadeurs qui ne scachent le François, et qui ne soient parfaits Philosophes en nôtre langue. » Il faut l'interdire à la Sorbonne, exiler Messieurs les Latins. « Sans le latin, eût-on eu la traduction de Florus par Monsieur, les Devoirs des Grands de M. le Prince de Gonty, Saint Augustin, Godeau, Senault, de Tou, les Confessions de d'Andilly, l'Imitation de Corneille, la vie de saint

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