LATIN ET FRANÇAIS DANS LES SCIENCES
Bernard de Lemaîlre,, la Pharsale de Brebeuf ? Pascal eût-il pu justifier les Provinciales? (/A., Péroraison).
La presse scientifique en français. — Les progrès de la langue^ vulgaire dans les sciences continuèrent néanmoins, mais furent"^ extrêmement lents. Une campagne comme celle de Molière put égayer Paris sans déranger les habitudes, car ce qu'il avait attaqué, pouvait-on soutenir, ce n'était pas le latin lui-même, mais une contrefaçon macaronique dont usaient les barbares. Les docteurs, eux, étaient bons latinistes. Ils ne se sentaient point touchés.
A l'Académie des Sciences, les procès-verbaux furent assez longtemps en latin. 11 fallut, pour faire cesser cet usage, qu'un vulgarisateur, Fontenelle, vînt remplacer Tabbé Gallois, qui écrivait fort bien en français, mais qui était le professeur de latin de Colbert.
Un fait de première importance vint cependant attester, dans la, deuxième moitié du xvii® siècle, que Tavenir était au français; ce\ fait, c'est la naissance d'une presse française de critique scientifique* ' et littéraire.
On sait comment le plan de Mézeray, que Sainte-Beuve nous a fait connaître, fut réalisé par de Sallo. En 1663, fut créé le Journaldes. Savants, Il fut en français, quoique de Sallo fût un excellent latiniste/*^ L'abbé Gallois, qui le reprit en janvier 1666, le continua également en français, et quand Pontchartrain l'acquit en 1701 pour TEtat, nul ne songea à user d'une autre langue. D'autres journaux techniques plus spéciaux : le Journal du Palais de Blondeau et Guéret (1672), les Journaux de médecine de Blégny (1679) et de la Roque (1683j furent aussi en français.
A l'étranger même, on jugea que la critique internationale avait tout à gagner à employer notre langue. Assurément on se servit d'autres idiomes, en Angleterre de l'anglais pour les Transactions philosophiques (1665), en Allemagne du latin dans les ^Ic^a eruditorum (Leipzig, 1682). Mais c'est le français qui domine. Si les Nouvelles de la Bépublique des Lettres de Bayle (1684-1687), si V Histoire des œuvres des Savants de Basnage (1687-1709), si la Bibliothèque universelle et historique de Leclerc (1668-1693), si enfin le Journal de Trévoux (1701) sont en français, c'est sans doute que les rédacteurs sont français, mais c'est aussi qu'il se trouve un public capable de lire le français, et de suivre dans ^ cette langue la discussion des œuvres et des idées. On ne saurait trop marquer cette nouveauté. Elle annonce le xviii*^ siècle. Tous^ les mondes s'ouvraient à la fois à notre langue. ^
Le P. Gaichés, dans un discours prononcé à TAcadémie de Soissons, en 1710, sur lequel nous aurons à revenir, a fort bien indiqué les progrès du français et en a marqué la valeur : « Parmi nous, dit-il, les adorateurs de la vénérable antiquité ont craint pour le droit des Langues sçavantes ; et supportant impatiemment qu'une Langue vulgaire entendue de Tignorant, diminuast le crédit de ces Langues respectables et mystérieuses dont ils se parent,, ils se sont liguez contre elle avec ceux qui, par la profession qu'ils font de les enseigner, ont un intérest encore plus sensible d'en maintenir l'usage . Mais elle a triomphé de toutes ces oppositions.
« On a eu beau remontrer que les Sciences s'avilissoient par l'intrusion du François, on n'en a pas moins exposé les Systèmes sous le voile transparent de cette Langue. Malgré les murmures des gens dévouez au Latin, elle a esté chargée de transmettre à la postérité les faits inoûis de Louis le Grand, sur les monuments, les plus durables. Et lorsqu'à l'occasion d'une Couronne que le Ciel mesme, par la bouche d'un Roy mourant, décerna au petit- Fils de ce grand Prince, tous les Corps de l'Estat s'empressèrent de luy marquer la part qu'ils prenoient à un si grand événement^ on entendit la joye, qui partoit des azyles et du centre de la Latinité, s'exprimer en François ^ »
1 . Rec. de plus, pièces d'éloq. prés, à VAcad. franc., Paris, 1711, 12», p. 162-163.
CHAPITRE IV LATIN ET FRANÇAIS DANS L'ÉGLISE ET LES SCIENCES RELIGIEUSES ^ *
Le concile de Trente n'avait pas interdit absolument les traduc« lions des Livres saints ni la lecture de ces traductions ; mais, ainsi ((u'il arrive toujours en pareil cas, les uns prétendaient rester tidèles à sa pensée, en s'opposant de toutes leurs forces au développement de cette littérature, les autres, en y poussant, soutenaient au contraire qu'ils ne faisaient que profiter d'une liberté définitivement accordée sous certaines garanties 2.
C'est dans la deuxième moitié du xvii** siècle que le débat sur ces matières se renouvela vraiment, bien que la première partie eût vu paraître diverses traductions importantes, de Tabbé de Marolles, de Véron, de Godeau, etc. Trois occasions principales rallumèrent la controverse : l'affaire du Missel de Voisin (1660), Taffaire du Bréviaire romain (1687), et surtout l'affaire des Nouveaux Testaments jansénistes.
L'affaire du Missel. — Je la rappelle brièvement et sans entrer^ dans les détails. La princesse de Conti avait engagé Voisin à traduire le Missel ; l'ouvrage fut fait et imprimé en 1660 avec dédicace à la princesse, approbation d'évêques, de docteurs et de grands vicaires de Paris. Mazarin, pour gagner le pape contre Retz, insinue que les jansénistes prétendent ainsi que les protestants, arriver à la célébration du culte en langue vulgaire. L'assemblée du clergé, habilement retournée, se réunit extraordinairement le 29 nov. 1660.
1. On essaie encore, sur les Taits que je vais exposer, d'accréditer des léj^endes. V. par exemple l'Introduction du livre de M. Tabbé Delfour : La Bible dans Racine y Paris, 1891. Aucune allusion aux interdictions dont je vais parler. L'auteur confond texte latin et texte français. Les idées de Port-Royal qui sont condamnées par rÉglise, sont présentées comme étant les sienne**, etc. C'est là ce qui m'a décidé à publier quelques renseignements exacts et précis sur les derniers épisodes de ce long débat.
2. La quatrième règle de VIndice des livres défendus dit : Comme il est manifeste par l'expérience, que si on laisse sans choix la lecture de la Bible en langue vulgaire, il en arrivera par la témérité des hommes plus de mal que d'utilité ; il dépendra de la discrétion de l'èvêquc ou de l'inquisiteur de pouvoir accorder, sur l'avis du curé et du confesseur, la lecture d'une version de la Bible en langue vulgaire, qui soit faite par des auteurs catholiques, pour ceux qu'ils connaîtront en état de tirer de cette lecture non quelque dommage, mais une augmentation de foi et de piété ; il faut quUls aient cette permission par écrit . *
L'évêque de Fréjus dénonce le livre de Voisin, et le 7 décembre, rassemblée, où siégeaient quinze évêques, décide de supprimer ces traductions, d'écrire aux évêques pour en arrêter le débit, au Roi pour le prier d'interposer son autorité et au pape pour lui deman- ^der de les interdire. Il y eut un arrêt du conseil du 16 janvier 1661, "pour supprimer le livre, avec un ordre daté du même jour au lieutenant de police d'en saisir les exemplaires K Mais la princesse avait mis ses exemplaires en lieu sûr, et peu après, Mazarin, ayant obtenu ce qu'il voulait, laissa distribuer les missels.
Cependant l'assemblée mécontente ne s'en tint pas là. Elle fit imprimer ses lettres aux évêques et au pape, où elle condamnait la version des missels, des rituels et de T Ecriture. Les grands vicaires tinrent bon. Le 19 janvier 1661, ils firent lire au prône une ordonnance permettant la lecture dudit missel traduit en français « pour l'instruction et consolation de ceux qui voudront entendre ce qui se dit en Latin, et aussi pour servir à réfuter et détruire les calomnies et impostures des Hérétiques qui blasphèment contre ce divin Sacrifice, et abusent de la simplicité du peuple qui n'entend pas le Latin. » La publication eut lieu le 23 janvier. Sur quoi l'assemblée ne se tenant pas pour battue, déclara cette ordonnance contraire h l'Eglise et à l'autorité du roi, et le 29 janvier elle demanda aux évêques que Voisin fût exclu de tout emploi ecclésiastique, en outre elle chassa les grands vicaires de son sein.
L'évêque de Digne eut le bon sens de trouver que les évêques, par cet arrêt, remportaient un avantage semblable à ceux qui « se rompent les bras en voulant donner un coup de poing. » Néanmoins le pape accorda deux brefs, l'un du 12 janvier, l'autre du 7 février. La Sorbonne confirma sa doctrine antérieure - par deux déclarations (4 janv. 1661 et 1*^** avril). Enfin le 26 mai 1661, l'archevêque de Rouen mit le missel parmi 28 écrits censurés si sévèrement que l'évêque de Beauvais s'écria qu'il aurait aussi censuré l'évangile, s'il se fût trouvé sur son chemin ^.
L'affaire du Nouveau Testament de Mons. — La version du Nouveau Testament avait en quelque sorte été provoquée par l'Assemblée du Clergé de 1634. M. de Marca et M. de Berthier avaient
1. Voir les Procès-Verbaux dn Clergé, t. IV, 623 el suiv. et Pièces justif., 150 et suiv.
2. En 16U, Jacques Corbin, avocat au Parlement, demandant un privilège pour sa traduction, la Faculté répond en priant Richelieu « ut sua authoritate curare vellet ne divenderetur dicta edilio. m
3. En l!555, le l"" juillet, elle rejette la requête de Jean de la Moreliére demandant approbation d'une version du bréviaire romain.
reçu commission de chercher des traducteurs ^ Ils auraient d'abord songé au P. Amelotte, Oratorien, si Ton en croit ce que dit ce Père, dans la Préface de son Nouveau Testament. Mais la chose semble fausse. Et en 1657 il était question de confier le travail à Port- Royal. Les solitaires étaient déjà à la besogne. Ant. Lemaître, avant 1657, avait traduit les quatre Évangiles et TApocalypse. Arnauld avait en main les autres livres. Nicole, du Cambout de Pontchateau, Claude de Ste-Marthe, Noël de Lalanne, Nie. Fontaine, H. de Peyre, comte de Tréville, Arnauld d'Andilly, Lancelot collaboraient à cette grande œuvre qui s'exécutait k Vaumurier, et qu'on dut interrompre de 1660 k 1665. Le P. Amelotte, qui avait une traduction faite, fit refuser le privilège '*. Mais Tarchevêque de Cambrai donna la permission nécessaire, et Charles II d'Espagne le privilège (2i juillet 1666). Le Testament parut en avril 1667, imprimé par les Elzévirs d'Amsterdam, pour le compte de Gaspard Migeot, à Mons.
Le P. Maimbourg l'ayant attaqué violemment dans ses sermons, Arnauld riposta (oct. 1667). Mais l'archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe intervint et défendit la lecture du livre suspect (18 nov. 1667). Arnauld ne se tint pas pour battu, et une longue polémique • commença, au cours de laquelle l'archevêque s'éleva contre cette idée qu'il est non seulement permis, mais même nécessaire à toutes sortes de personnes, même les plus simples, de lire l'Ecriture Sainte. La paix de Clément IX stipulait que le décret contre les versions serait nul. Elle ne les autorisait pas pour cela. Fénelon, dans sa lettre à Tévêque d'Arras (14 mars 1707), me paraît avoir résumé exactement la conduite défiante que Ton jugeait devoir conserver dans la phrase suivante : « Il ne faut donner l'Écriture qu'à ceux qui, ne la recevant que des mains de l'Eglise, ne veulent y chercher que le sens de l'Eglise même. ;> [Œuv,, Paris, Méquignon et Gaume, II, 190.)
1. Défense \\ des versions \\ de VEcrilure Sainte \\ Des offices de V Eglise \\ Et des ouvrages des Pères || .Et en particulier \\ de la nouvelle tradncliondu Bréviaire \\ contre la Sentence de l'Official de Paris du iO avril l68Sj avec V Avocat du Public contre la Requeste du promoteur du III mât/ {| soi-disanl imprimé à Cologne, chez Nicolas Schouten, 1688.
Une note manuscrite de Texcmplairc que M. Gazier a bien voulu me communiquer ajoute : M. de Noailles a fait traduire son missel, avec ses armes en télé; M. de Vintimille en a fuit de même; M. Languet^a fait traduire partie des messes et offices de son diocèse et Ta donnée sous son nom.
2. Il alTectait des scrupules sur cette matière : Nous éviterons les naufraji^es que beaucoup d'âmes suspectes font dans l'Océan de l'Écriture, si nous n'usurpons pas de nous-mesmes cette seconde loy de Dieu, mais si, comme les Roys d'Israël, nous lu recevons de la main et avec les avis des Prestres de la maison de Lévi {Ep. de St Paul. Paris, 1667, 8°, Avertissement).
Les doctrines en présence. — Dans les batailles que provoquèrent ces diverses affaires, il semblerait au premier abord, et à ne considérer que certains livres ou certaines pièces, que la question en était encore au point où elle se trouvait cent ans avant. Qu'on consulte la Collectio quorumdam gravium auctorum^ qui sacrae scripturae, aut divinorum officiorum in vulgarem linguam translationes damnarunl,.. de Doni d'Attichi (chez Vitré, 1661), ou le recueil analogue du jésuite Ledesima paru à Cologne, en 1674 : De divinis script u ris quavis passim lingua non legendis,,. Qu'on se reporte au bref du pape du 7 février 1661 ^, ou à la déclaration do la Sorbonnedu 4 janvier de la même année ^ ; qu'on jette seulement les yeux sur l'épigraphe du livre de Ch. Mallet, De la lecture de r Écriture sainte en langue vulgaire ^ : « Ne donnez pas aux chiens, ce qui est saint, et ne jettez pas les perles devant les pourceaux », ce sont les mêmes violences et les mêmes anathèmes que ceux qu'on lançait jadis aux réformés.
D'autre part, s'il est vrai que Voisin n'a jamais prétendu que Toffice dût être dit en français, si Arnauld n'a jamais affirmé que la lecture de l'Écriture était « nécessaire » au chrétien, il n'en reste pas moins que sur le fond, je veux dire sur l'utilité qu'il y avait à faire suivre et comprendre à tous les offices, sur le profit que devaient tirer les fidèles de la lecture de l'évangile en dehors de l'église, les
1. « Nos..., quemadmodum npvitalem islam perpetui Ecclesiar dccoris deformatriccm, inobedientiae, temerilalis, audaciœ, seditionis, schismatis,... pro4iWlricem abhorremus, cl delestamur ; ita Nfissale pracdiclum Gallico idiomalc a quocumqiie conscriptum, vel in poslcrum aliàs quomodolibcl conscribcndum, el evulgandum ^ motu proprio, cl ex cerla scienlia, ac malura deliberalionc noslris, perpétua damnamus, reprobamus, et inlerdicimus, ac ppo damnato. reppobnto, et interdiclo habcri volumus, cjusquc impressionem. Icclionem, et retentionem universis, et singulis utriusque scxiis Christifidclibus cujuscumque gradus, ordinis. condilionis, dignilatis, honoris, cl pnceminentiie, licet de illis spccialis, cl individua mentio habcnda foreU existant, sub pœna excommunicalionis lat«e scnlentisc ipso jure incurrendee perpétué ppohibemus. » 7 feb. 1661.
2. Dana celle déclaralion, elle dit qu'elle n'a jamais eu dessein de donner permission à aucun des siens, d'approuver les versions de la Sainte kcriture, des Bréviaires, des M Messels »» et autres livres quelconques de l'office de l'Kglisc, ou de prières de dévotions, qui s*imprinient sous l'autorité des évèques, de toutes lesquelles chose» elle a défendu respectivement l'approbation, particulièrement en 15 i8, 1567, 1607, 1620. 1641 et autres années.
Elle a député quatre personnes de son corps, pour aller trouver les illusti'cs évoques de l'Église de France assemblés à Paris, et leur remontrer combien la Faculté a en horreur ces sortes de versions, et avec quelle conscience elle a toujours marché sur les pas de ses prédécesseurs, .qui, s'opposant aux nouveautés des siècles, passés dès leur naissance, ont condamné par avance cette démangeaison, qui se renouvelle de temps en temps, et qui n'est déjà que trop enracinée dans l'esprit de quelques-uns, de traduire la Sainte-Écriture cl l'office de l'Églisu^ en toutes sortes de langues, comme tout le monde pourra connaître par la censure des pi*oposilions d'Érasme.