PREMIÈRE PARTIE DU XVII® SIÈCLE
de Bruges*. Mais il n'y a point de comparaison possible entre leurs réflexions et la démonstration de Huygens. Une langue ainsi protégée ne risquait point d'être sujette, le français pouvait s'introduire auprès d'elle, jamais la supplanter.
Toute la génération qui suivit persista dans ces idées qui ne sentaient point l'abdication, mais témoignaient seulement de la curiosité d'esprit. Les fils de Huygens, à leur tour, vinrent à Paris « y estudier la bonne et belle conuersation ^ », Ces jeunes gens n'avaient plus que cela à apprendre 3, mais ce complément même était considéré comme nécessaire. On voulait avoir été sur place, avoir vu de ses yeux, avoir entendu de ses oreilles. Le manuel le plus célèbre à l'usage des jeunes gens qui se proposaient un voyage en France a été publié au commencement du xvii® siècle, et il est l'œuvre d'un Hollandais, Thomas van Erpen (Erpenius), professeur à Leyde. Il explique fort nettement ce qu'un homme peut rapporter de plus précieux : c'est d'être instruit de la langue et des choses de France ^.
1. C'était un réfugié. Tliurot,dans la Revue archéologique (1869, 1, 287, n. 3), a extrait le passage suivant d'une traduction de ses Œuvres m&thémsttiques (Leyde, 1634, 2 vol. in-f*";. Stevin ne partage pas Tenthousiasme de ses pareils pour les langues classiques et il estime que pour que beaucoup de gens travaillassent dans les sciences, il faudrait qu'elles fussent rédigées en langue maternelle. Mais il ne veut pas non plus du français ;1, 112-114) : « Il est notoire qu'iceux (les Français) escrivent les arts libéraux en leur langue plus que nulle autre nation ; ce qui est une occasion pour laquelle beaucoup plus de gens de leur commune s'y exercent ; mais pour ce qu'ils ont beaucoup de mots d'arts en grec et en arabe. . . le vray progrès. . . est empesché par là. . . De dire que les vers françois sont si agréables, qu'ils ne plaisent pas peu à un chacun : à la vérité je confesse que la lecture d'aucun poëte ne m'a pas contenté petitement. Mais que cela soit procédé de la bonté du langage, on le peut nier tout à plat: vu que la matière en est la cause ... ; de mesme façon que tu dis qu'un vaisseau ne vaut rien, lequel néantmoins contient du bon vin, semblablement dis-je que les vers françois sont plaisans, pleins de doctrine, de subtilité, et remplis de scavoir, toutesfois ce langage ne\'autrien. « Il préfère la langue delà Hollande septentrionale.
2. Lettr. à Rivet, Chr. Huygens, Œuvr. compl.^ p. p. la Société hoU. des sciences 1, 106.
3. Les fils ont également très bien écrit le français ; Constantin, le secrétaire particulier de Guillaume III, a laissé un journal rédigé en partie, en français, et, quant au célèbre Christian, je cite ce détail : La Vie de Descartes^ de Baillet, a été corrigée par lui, et à ce sujet il écrit : « Il prend mon Père pour moy. Je ne sçavois pas encore si bien escrire en François, et j'ay écrit très peu de lettres au P. Mersenne. J'avois 19 ans. »» Chr. Huygens, Œuv. (X, 400.)
4. De peregrinatione Gallica utililer inslituenda Tractatus : « Atque istam rationem itincris Gallici qui sequutus fuerit, is maximo cum fructu domum revertetur, et tantum profecerit ut si omni de Gallia sermone et quotidianu conversatione ostcDsurus sit se linguae et rerum Gallicarum peritum esse et longe maiorem fructum in communi ratione vitae in Politicis et Historicis referet, quam vulgus peregrinantium solet retulisse ». Le livre a été aussi lu en Allemagne qu'aux Pays-Bas. Il n'en est pas moins d'origine hollandaise. La Préface à Niport est datée de Leyde, 29 oct.
Suivant Erpenius, ce qu'il faut lire pour apprendre le français, c'est la grammaire de Maupas, celle de Ph. Garnier, les Serées de Guill. Bouchet, le Secrétaire des SecréUireSj Rouen, 1610, et Du Bartas.
Développement des écoles de français aux Pays-Bas. — Au reste, renseignement surplace avait achevé de s'organiser. Cène sont plus seulement des Wallons fugitifs, mais des Français qui viennent donner des leçons de langue *. En 1621, nous trouvons à Hoorn un maître d'école de Boulogne ; en 1648, un certain Pierre delà Chambre professe à Beverwijk. Le plus célèbre de tous ces maîtres parait avoir été Duez. Après être allé en Allemagne et en Angleterre, il avait fini par s'établir à Leyde, autour de 1640, c'est là qu'il se maria '^.
Il n'entre point dans le plan de ce livre de donner une bibliographie des ouvrages d'enseignement qui se multiplient alors en Hollande. Au reste, nous l'avons annoncé plus haut, une étude d'ensemble se prépare sur ce sujet, si intéressant. Disons seulement que les livres, en particulier les dictionnaires publiés aux Pays-Bas, dépassent de beaucoup en nombre et en importance ce qui est venu d'ailleurs. La série de ces dictionnaires offre un intérêt capital, non seulement pour l'histoire de l'enseignement du français, mais pour l'histoire même de la langue. Si les livrets de Colloques étaient faits pour des apprentis et des marchands, les recueils de Mellema, sans cesse revus, valaient notre Nicot et pouvaient être comparés à l'œuvre de Cotgrave.
Influences littéraires. — Les Pays-Bas ne paraissent pas avoir eu alors pour nos mœurs, nos usages, nos lettres, le fétichisme qu'on verra ailleurs; la littérature néerlandaise du xvii® siècle garde un caractère nettement national. Pourtant, la plupart des grands poètes sont des admirateurs de la poésie française. Cats avait une
1. Il convient de ne pas trop se fier aux noms. Ainsi l'éditeur de la Correspondance de Huygens cite (I, 273, n. 1), un certain Jean Agache ou la Gâche qui devient M françoys schoolmeester » ; gardons-nous de voir en lui un Français* de langue ; il était né i Leyde, où son père était notaire.
2. Voir Ritteret Weiss, dans Bull. Soc. Hist. Prot. fr. ,IS91, 252. Willemsa donné la liste bibliographique des éditions originales des huit ouvrages de Duez (1639- 1668). Cf. Stengel, o. c. n»87. Natanael Duez (d'Huet?) était né à MeU en 1600. Cest un réfugié. Il signe une préface en 1631 : Scribebam in exilio. En répondant à un M. de la Rive, qui avait traduit en même temps que lui la J&nua lingusirum de Comenius (Préf. de la 3* éd., 1661) il a raconté sa vie. C'est à Strasbourg qu'il avait appris Tallemand et donné ses premières leçons de langue française.
Je ne sais à qui fait allusion le passage suivant : Il y a environ quinze jours qu'un François qui tient des collèges à Leyde et cherche a être professeur, me distqu'il avoit ouydireque Schook auoit esté mis prisonnier àGroninguectestoit en danger de perdre sa profession... Il disoit l'avoir apris de M. l'Empereur, Professeu {sic) à Leyde? (Desc. à Wilhelm d'Egmout,29 sept. 1645, dans GBiit).,IV, 300). Le Mémoire de Pomponne du 16 janvier 1670 signale un Jérémic Quien, natif de Metz, marié et habitué à Amsterdam depuis 1652, où il tient école {Aff. Etr.^ Holl., Corr.y 90, f» 27).