CHAPITRE V
Influences religieuses. — Pourquoi rAlleinagne s*était-elle ainsi tournée du côté de la France, au lieu de regarder toujours ritalie, à laquelle tant de liens, sans parler de la tradition, attachaient TEmpire, et qu une supériorité incontestable semblait donner à l'Europe comme institutrice? Suivant moi, ce sont des raisons de religion qui, au début, ont déterminé le changement. Sans doute la monarchie française du xvi* siècle fut à maintes reprises cruelle aux protestants. Il y eut des persécutions, des guerres, des massacres. Mais finalement, un prince, protestant de la veille, monta sur le trône. L'abjuration de ce faux apostat, consentie par politique, ne l'empêcha pas d'accorder à ses anciens coreligionnaires une large tolérance qui équivalait à une reconnaissance officielle, et, depuis son avènement, la France se fit l'alliée des princes protestants d'Allemagne.
L'Italie^ au contraire, sous quelque domination que se trouvassent ses divers États, était une terre d'intolérance. Même non papale, elle était papiste. Aussi voit-on les États allemands nettement catholiques, comme la Bavière de Munich, rester fidèle à la civilisation et k la langue italienne * . Guillaume V s'était fait moine comme Charles-Quint, et Maximilien I**^, allié aux Lorrains, fut un des fidèles soutiens de TEmpereur. Sans doute il savait le français, mais il Tavait appris d'un maître italien ^. Sa cour fut une de celles qui ne se francisaient pas '*. Je ne voudrais pas donner comme autre exemple la cour même de l'Empereur, perpétuellement en lutte avec
1. Eti 1581, Ernest de Bavière, nommé évoque de Lièg^e, savait à peine un peu de français. Il apostiiiait en italien les suppliques qui lui étaient remises (Pirenne, Hist. ât Belff., IV, 309-310 et n. 1).
3. Steinhausen, art. c, 370. £n 1589, il envoyait à sa mère pour preuve de ses progrès un «I mal escript lettre françoys ». Dès 1541, on trouve dans la réglementation de réducalion du prince Albrecht l'obligation d'étudier le français : « Den Jungen Herrn 5oll man alletag in der franzesischen sprach yben, also dass man Ime eine franze- 5isch puech von history oder sonnst lèse, die pronuntiatzen lernen, darzu mit Ime reden » (Gebauer, o. c, 97).
3. A Munich notre langue fut enseignée à l'Université, en 1635 par Angèle de Sumaran. qui avait publié une méthode en 1617. C'était un Bruxellois (Steinhausen, Art. «., 380, n. 2 et Dorfeld, o. c, 8).
la France. Toutes sortes de raisons très puissantes Tinclinaientvers ritalie et vers Titalien.
Mais qu'on regarde une carte de TAllemagne du temps, divisée par religions. Le fait apparaît très net. Sauf Cologne et quelques autres États, — là des causes particulières expliquent Tinfluence de notre langue — presque partout où elle pénètre, le pays est protestant. Il y a plus, les deux contrées où elle s'établit vraiment, le Palatinat et la Hesse, sont les deux États calvinistes qui ont rompu Tunité de TEmpire, et se sont tournés vers la France, pour en obtenir les secours et les garanties que la paix d'Augsbourg ne leur assurait pas.
Quand Christian et Ernest de Hesse arrivèrent à Paris en 1635, ils furent reçus chez Drelincourt. Il dédia à Guillaume VI ses Dialogues familiers sur les principales objections des missionnaires de ce temps (Genève, 1618). La princesse Amélie avait reçu de lui Les consolations de Vâme fidelle contre les frayeurs de la mort (Charenton, 1651). Lorsque Ernest de Hesse, devenu catholique en 1652, adressa une lettre aux pasteurs de Charenton, ce fut Drelincourt qui répondit, en 1662 ^ La femme de Guillaume VI, tutrice de Guillaume VII, Hedwige-Sophie, reçut à son tour, en 1665, la dédicace des Visites charitables. Bref, jamais les relations entre le pasteur et la famille princière ne cessèrent.
Le Journal du prince Guillaume VI est aussi très significatif. La grande préoccupation du jeune homme pendant son voyage en France est : Où en sont dans chaque ville les protestants ? Ont-ils r « exercitium » ? Partout il va voir les pasteurs ; à Nîmes il visite RousseletetTinviteàsouper. A Montpellier, il reçoit M. d'Eustache; il quitte Toulouse à Pâques, parce qu'il ne pourrait pas y faire ses dévotions, et se hâte vers Montauban. A la Rochelle il traite aussi les ministres. A Saumur, il s'installe, rencontre le comte Palatin de Suède, le comte de la Frise et le comte de Pimbden. La procession de la Fête-Dieu lui parait une pure singerie, « ein recht Afîenspiel 2. »
J'étais arrivé déjà à me former cette opinion sur les origines de l'inclination pour la France manifestée par la maison de Hesse, quand je Pai trouvée confirmée de tous points par un document de la plus haute valeur : la Préface mise à son Lexique françoiS'Allement par le prince « Maurice le Vieil. » Ce
1. Ses Trois lettres à M. le prince Ernest, Undgrave de Hesse furent publiées en
2. Voir les extraits de son Journal {HulL Hisl. Soc. Prol. fr.^ 1899, p. 221),
lexique, « dressé en faveur de la 1res excellente langue françoise », a été imprimé à Francfort-sur-le-Mein, chez les héritiers de Hartm. Palthen, en 1631. En tête, im « iidele avertissement touchant Texcellence de la langue françoise » est adressé à la « noblesse nourrie en la très célèbre court » du Prince. Il s'agit de Texciter à cette étude, et le maître donne ses raisons. 11 en tire quelques-unes de l'intérêt pratique, mais elles ne sont que secondaires à ses jeux ^. Celle qu'il allègue d'abord, c'est la richesse des trésors « cachez-ésescrits d'icelle langue, en toute sorte de matières », et en première ligne a les saintes méditations des Serviteurs de Dieu, lesquels parmi les Eglises réformées s'y trouvent en grand nombre ». Suit l'éloge des réformateurs et des Églises réformées de France (a 5). a 11 n'y a Pays au monde, conclut Tauteur, qui vous soit plus nécessaire d'estre veu que celuy de France » . Et la conclusion est aussi courte cpe nette : «Vous n'en trouverez aucun où la Religion soit si pure. »
La politesse française. — La France partageait avec Tltalie le privilège d'avoir eu, dès le Moyen-Age, une culture rafCnée. Il est incontestable qu'elle s'était laissée ensuite dépasser par sa rivale. Ni dans les Arts, ni dans les Lettres, la France ne pouvait opposer aux noms illustres d'outremont des noms équivalents. Mais, dès le XVI* siècle, un noble effort fut fait pour rétablir la balance. S'il n'aboutit entièrement que plus tard, il produisit cependant des œuvres dont la gloire fut grande, et qui furent lues, traduites et imitées dans une bonne partie de l'Europe. En Allemagne, on vit même certains écrits qui n'étaient pas d'origine française, se répandre sous la forme française, ainsi VAmadis, dont le succès fut énorme au-delà du Rhin^.
Toutefois ce qu'on nous enviait surtout, ce qu'on prétendait imiter, c'étaient nos mœurs et notre vie de société. On sait comment Sébastien Brant, au xv^ siècle, avait essayé de faire honte à ses compatriotes de certaines habitudes de grossièreté et d'intempérance. Parmi les saints dont l'Allemagne cultivée du xvi®
1. « Lefrançois permet de ne pas faire comme les oyes teutoniques, lesquelles pour letir plaisir volent deçà et delà le Rhein, et n'ont apporté quant et eux, que seulement habits et deportements François. » Le sachant, lesjeunesf^ns pourront «estrc employés es services de quelques Empereurs, ou autres Grands Seigneurs. • Ut entendront aussi le métier militaire, etc.
2. Steinhausen, art. c, 374 et n. La partie espagnole du roman fut traduite en allemand sur le texte français. Pendant un siècle, à partir de 1569, le public allemand en fit ses délices (Voir Rossel, Hist. des rtlai. litt. entre U Fr. et CAIL, 316 et 321, n. D) .
siècle voulut détruire le culte, fut S^ Grobianus. Nous passions pour aimer des plaisirs plus délicats, plus coupables peut-être, mais plus séduisants. D^abord nos livres de civilité se lisaient, et bientôt on les traduira afin de les répandre davantage encore ^, ce qui est fort remarquable pour un pays où tout homme cultivé pourrait s'inspirer directement d'Erasme. Mais on cherchait aussi ailleurs des leçons plus subtiles, et c'est ainsi qu'on pratiquait VAmadis pour en tirer des compliments ^. Les contemporains qui ont pris la peine d'expliquer leurs intentions, sont à peu près unanimes. On tentait de dégauchir les grossières mœurs nationales « die groebern vaterlândischen Sitten abzuschleifen ^ » .
Le contact avec notre société, qui cependant avait tant à apprendre encore, produisait sur certains un éblouissement dont l'impression ne s'eiïaçait jamais. On nous parle d'un jeune Bâlois, Félix Flatter, envoyé par son père à la Faculté de Montpellier pour étudier la médecine, et qui y passa trois ans (1552-1555). Rentré chez lui, il ne manquait aucune occasion de parler français, et, même à un âge avancé, de danser la gaillarde. Il ne tarissait pas d'éloges sur cette fleur de politesse qui fleurissait en France, qui naissait des conversations enjouées entre les hommes, les femmes et les jeunes (illes. Un moraliste du temps, Olorinus, ne craint pas de généraliser. Il déclare dans son « Ethnographie », en 1607, qu'à notre école, ses compatriotes ont déjà modifié leurs usages au point que si des gens morts depuis vingt ans revenaient à la vie, ils prendraient les Allemands pour des Français, des Espagnols ou d'autres peuples. Il n'y a plus que les belles manières, ajoute-t-il, où ils sont encore un peu gauches, grobiani * .
Les femmes allemandes forment des sociétés |de bonnes manières. — Olorinus devançait les temps, mais il ne se trompait pas sur les causes. Il est probable que les femmes allemandes ont eu une grosse part dans le changement de mœurs qu'il remarque. Quand on voit le langage s'affiner, c'est en général que les dames exigent autour d'elles plus de délicatesse. Nous n'avons malheureusement
1. Le miroir ou civilité puérile de la jeunesse^ par Malhurin Cordier, imprimé vers 1559 à Poitiers, parait en allemand à Cassel en 1610, sous le titre de Jugendspiegel {Gehauev, o. c, 109).
3. M. Reynaud note qu*un résumé fait en France de la version en vingt-quatre livres, et qui avait paru en 1560, fut traduit en allemand sous le litre de Trésor des beaux et délicals discours et messages (o. c, 239).