CHAPITRE IX CAUSES DE CETTE DIFFUSION. LA POLITIQUE ET LA LANGUE
La politique française. — Les traités de Westphalie avaient ouvert rAllemagne à notre action politique . D'abord elle demefurait morcelée en trois cent soixante États, dissocies plutôt qu'associés. L'autorité commune qui les groupait, se trouvait sinon détruite, du moins singulièrement diminuée par les principes même qu'on avait proclamés, et qui reconnaissaient à chaque prince le droit de lever des impôts, de battre monnaie, d'avoir une armée et même de traiter avec les puissances étrangères. En les faisant ainsi souverains chez eux, on organisait l'anarchie dans la collectivité ^t de cette confusion conservée par la Providence, suivant le joli mot d'Oxenstiern, des querelles et des intrigues sans fin devaient naître, auxquelles de toutes façons la France se fût trouvée mêlée. Ma^arin, puis Louis XIV l'y enfoncèrent. Sans cesse préoccupé de gagner des promesses en vue de ses ambitions secrètes et des concours pour ses desseins immédiats, le Roi envoya dans toutes les cours des agents, publics ou cachés, en nombre tel qu^on n'en avait jamais vu ^ Une administration d'aune ponctualité admirable leur distribuait rég^è rement des instructions concertées. L'argent n'était point épargné et servait à gagner non seulement princes, ministres, évêques, favorites, mais tous ceux dont l'intervention pouvait un jour ou l'autre être utile *.
1 . Sous Louis XIY, là où jamais on n'avait encore vu de Français, dans la moindre petite cour eilemande, il y eut un ambassadeur français (fai était tantôt un tUplo- HMUe, tantôt un évéque, ou même un ex-allemand A la dévotion de la cour de France (F. Rtihs, o. c, 175 et suiv.).
3. Les petits princes ne cessent de tendre la main ; et les plas çrands, le chapeau. Ainsi Lionne réusait à former et à renouveler TAlliance du Rhin, il fallut loute la morgue blessante de Louis XIV pour lui enlever cette clientèle à la fois si docile et si précieuse. Le diplomate achète les ministres, séduit à prix d'or les maîtresses ou les ikvoris, prodige les cadeaux aux personnages influents, soudoie les pamphlétaires. Il est vrai qu'il ne fait point de dupes: chacun sait quMl est accrédité pour jouer le rôle « d'un espion honorable. » Chaque cour connaît fart de décacheter le courrier de l'adversaire, de « perlustrer » ses dépêches; on arrive même avec un peu d'habileté à acheter le chiffre de sa correspondance secrète. La politique s'abaisse jusqu'à s'avilir ; la vieille Europe n'a point de scrupules et ne se pique point de fausses délicatesses {Histoire Générale y sous la direction d'Em. Lavisse et Alfr. Rambaud, t. VI, 79-80).
Les idées françaises ne servaient pas moins que les subsides à séduire les princes. Soit qu il ne pût renier les principes même au nom desquels il gouvernait, et la forme de gouvernement dont la France donnait Texemple, soit qu'il espérât par là s'attacher les maisons régnantes, le Roi leur reconnaissait sur leurs sujets, leurs biens, leur vie, leur honneur, un pouvoir absolu, comme celui qu'il exerçait lui-même. La « Staats-raison », qui n avait point eu jusque là de nom en allemand, s'introduisait dans des pays où nul ne l'avait jamais invoquée. Des hommes qui pensaient, de grands hommes même, comme Leibnitz, acceptèrent et propagèrent ces nouvelles maximes d'Etat. Comment n'eussent-elles pas provoqué chez les princes et principicules un enthousiasme comparable à celui que les idées de liberté provoquèrent chez les peuples quand plus tard, elles vinrent de France à leur tour? On compte les chefs d'Etat qui eurent assez de courage et de conscience pour y résister. Tout cela explique et l'Alliance du Rhin, et les secours que la politique française trouva au milieu du xvii® siècle en Allemagne.
Les mariages. — De tous les événements politiques, aucun n'avait, pour le sujet qui nous occupe, l'importance d'un mariage princier. Dans la plus simple famille, c'est la femme qui enseigne aux enfants la langue « maternelle » ; dans une famille régnante, c'est la femme qui donne le ton à la cour. Assurément, sa présence ne suffit pas toujours à faire changer les costumes, les manières ou le langage. Il est bien certain qu'une Espagnole ou une Autrichienne pouvait épouser un roi de France sans apporter un trouble profond dans les mœurs ou les habitudes. Au reste, elle n'y prétendait pas nécessairement. Si les Italiennes du xvi® siècle ont révolutionné jusqu'au parler de Paris, ni Anne d'Autriche, ni la Dauphine n'y apportèrent la moindre modification. La dernière était à peine à Strasbourg (non encore annexé) qu elle se dénaturalisait. Comme le Magistrat lui adressait un compliment en allemand, elle répondit : « Parlez-moi français, je n'entends plus l'allemand. » Or pour faire cette déclaration, elle n'avait même pas attendu d'être en pays de langue française, à Saint-Dié, où on lui offrit une représentation de Phèdre K Elle ne voulait pas tarder un jour à se donner des airs français. Et ce qui achève de caractériser son geste, c'est
1. Gas.de FrAncty J680, 119, dans Ch. Pfisler, Tabl. de S&int'Dié au XVII* «. Marches de VEsl, déc. 1913, n» 8, 147-148.