LES MOTS FRANÇAIS EN ALLEMAND
ans, signalait déjà ce fait que les termes français de guerre étaient répandus dans toute TEurope K
D'autres mots particulièrement intéressants, qui se rapportent à la vie de société et de cour, ne sont entrés qu'assez tard, dans les dernières années du xvu® et les premières années du xviii^ siècle. Wâchtler et Nehring en fournissent le plus grand nombre. De ma liste, 90 sont à mettre au compte du premier, 78 au compte du second. Après eux viendrait Râdlein. Ce qui est piquant, c'est que des protestataires, comme Moscherosch aient eux-mêmes francisé'^.
Nous ne savons malheureusement pas, une fois entrés, comment, par où, et grâce à qui les mots français ont fait leur chemin, et ce serait là chose essentielle. Toutefois un très grand nombre sont restés courants en allemand, plusieurs y ont même fait souche"^: d autres y ont eu leur vie propre \ et ce seul fait suffît à montrer que l'emprunt n'est pas dû en ce cas à un caprice personnel, aucun écrivain d'alors n'ayant eu assez d'autorité pour imposer ses fantaisies françaises, si la mode n'avait pas été à ces bigarrures.
J'ajoute que le caractère même de beaucoup de ces mots, achève de nous découvrir la situation véritable de notre langue en Allemagne et son ascendant. Certains n'avaient aucune utilité : on ne voit pas la supériorité de commode sur bequom, ou de letter sur Buchstabe. Mais combien d'autres, arrivaient avec la chose qu'ils représentaient, et dont l'emprunt se justifiait! Importer hautbois valait peut-être tout autant que de faire un composé interminable. D'autres correspondaient à une idée déjà acquise, mais en la représentant sous une forme française, ainsi starker Geist, pour dire esprit fort. Il y avait là une manière de considérer et d'appeler le libertinage qui pouvait paraître digne d'être conservée. De même pour suveranitât. A première vue cependant, qu'est-ce que palais signifiait de plus que palast, emprunt plus ancien? En quoi promenade ajoutait-il à la série Sfmzierffangy — fahrty — zeit, — platz ? Nos mots ne signifiaient à vrai dire rien de plus. Mais ils évo-
1. » Cette langue leur fera entendre (à ceux qui se préparent au métier de Mars) et comprendre les termes de la guerre, desquels se servent tant les Commandeurs que les simples Soldats. S'il arrive onques à quelques uns d'entre vous de porter les armes en France, es Pays bas, en Allemagne, en Hongrie, es endroits de Prusse, de Suéde, vous verrez et experimenterés de plus en plus, que sans la cognoissance de ceste noble langue, vous ne pourrés facilement estre avancés » (Préface du Dict. déjà cité).
2. Voir dans Weigand, o. c, Akkordieren, brûneit^ filtriereiiy flor^ groUCy kanevas.konzert, maske^ parieren, partisan, perùcke^ ziladelle.
3. Diskurierena donné diskurierlichj gross : grotsisi^ mode : modisch^ a la, modisch, etc.
4. Ainsi capot, de l'expression française, il est capol^ qui a fini par signifier eassé^ ïïnort; avec ce sens il a fait une prodigieuse fortune.
Histoire de la Langue française. V. 34
quaient des souvenirs, de Paris ou de Versailles, comme paseo évoque pour nous Timage des trottoirs de Madrid à certaines heures, avec son animation et ses bruits. J'imagine que Texpression, le boulevard, correspond encore aujourd'hui chez les étrangers à une vision toute particulière.
Il n'est pas utile, après Ténumération faite plus haut, dïnsister sur ces considérations. Dans certaines catégories, les mots d'emprunt peuvent être pris un à un, on voit que chacun apporte au moins une nuance ^. Seiler a dit avec beaucoup d'impartialité: « Les écrivains et la bonne société ne pouvaient faire autrement que d'adopter purement et simplement d'abord les expressions françaises toutes faites pour rendre les pensers et les sentiments nouveaux... Nous devons donc de la reconnaissance au français pour nous avoir fourni des expressions précises et uniformes aune époque où nous en avions absolument besoin et ne pouvions les prendre ailleurs 2. »
1. Il est à remarquer que souvent les mots passés en allemand ont été importés de ritalien dans le français : canaille, etc.
2. Die Entwickelung der deutschen Kuliar^lllf 108, dans Reynaud, o. c, 252, note.