Gillot, o. c
syllabes. Le seul usage qu'on en puisse faire, c'est de disserter sur un costume, ou tourner quelques compliments à une dame. D*où vient donc la fureur qui a pris les c< Allemands-Français ? »
« Quiconque aujourd'hui veut être employé à la cour, doit savoir le français et avoir été en France, et surtout à Paris, qui est en quelque sorte une université de toutes les frivolités. Sinon, qu'il ne compte pas réussir. Je dirai plus, quiconque veut être employé comme laquais dans une cour, se voit aussitôt demander s'il a Texpérience de la langue française et autres choses semblables. Pour toutes ces raisons, la langue française est devenue si commune chez nous, qu'en maint endroit déjà, cordonniers et tailleurs, enfants et domestiques, ont l'habitude de la parler. N'est- il pas vrai que la plupart des parents, pour peu qu'ils soient le moins du monde de condition (ou plus exactement, des marchands, des boutiquiers aisés), consacrent tout ce qu'ils ont gagné en entassant âprement sou sur sou, à faire la perte de leurs enfants, dussent ces dépenses les ruiner ou les réduire à plier bagage et à fermer boutique. L'on voit couramment des insensés s'escrimer à apprendre quelques formules françaises, et, quand ils en ont deux ou trois en poche, ils y songent jour et nuit et cherchent toutes les occasions d'en faire usage. Quand quelques fous se trouvent ensemble, ils se demandent entre eux : « vule vu an allé avec promené por bas la temps pomon plasier ? » Et si l'autre ne peut accepter l'invitation parce que ses occupations l'appellent, il est toujours prêt à sortir une bribe de français qu'il a accrochée chez un libraire ou un écrivain public : « Je vous rends un million de grâces », quoiqu'il arrive souvent qu'on emploie ces formules à contre-temps et qu'on réponde de façon si absurde qu'il n'y a plus après cela qu'à tirer Téchelle. Chacun veut passer pour un Français, et le moins qui arrive, c'est que Ton devienne un de ces bâtards qui ne savent pas balbutier plus qu'un perroquet, et que l'on se fasse moquer de soi en commettant des cuirs formidables avec les formules que l'on emploie, parce que l'on ignore le génie de la langue et que Ton se prostitue au delà de toute mesure. Par exemple, depuis que le A/o/i»ie«r s'est glissé chez nous, tout le monde : bonnes, valets, cireurs de bottes, l'emploient. Si Ton va chez le tailleur et que l'on veuille se faire faire quelque chose, pour peu qu'on n'arrive pas à s'entendre avec lui, il n'a rien de plus pressé que de sortir son Monsieur pour vous persuader. Si un jeune apprenti ouvrier rend service à un de ses pareils, il s'empresse d'ajouter : Musi, ich sage Dank. Si l'on passe devant un marchand de tabac, il vous crie : Musi^ beliebt ihn was vom
guten Ta/w/r ? (Voulez-vous du bon tabac?) Ainsi les plus jolis mots français se voient tellement estropiés que c*en est pitié *. » Il n'est pas jusqu'aux juges et aux hommes d'affaires qui ne mêlent des mots français à leur jargon, quand ils parlent à des gens du peuple et à des paysans 2.
« Qui donc aujourd'hui n'écrit, ne parle, ne chante, et ne reprend haleine en français, écrit Tauteur de ï Idole française? Il n'y a plus de mots allemands, mais on emploie des termes comme abandonnireriy abouchiren, accomplirent caprioliren, chauffiren, prisonni^ ren^ soutireny strapeziren^ éraversiren, et mille autres Narriren (folies) du même genre 3... Qui ne voit la grande folie des Allemands qui, tels les corbeaux revêtus des plumes du perroquet, habillent la belle langue héroïque de leurs pères des culottes râpées du mendiant français et la souillent de taches étrangères? Quel Jean Potage est aussi ridicide au théâtre que tel ou tel français-allemand qui écrit : Meines hochgeehrten Monsiears liohe Paveur ^ so er gegen meinewenige Personage jederzeit temoigniret, assecuriret mich dergesialt seinen coniinuir lichen feinen Affecten^ dass ich in meinen ietzigen Troubles anderen ivillfâhrliehen assisienz zu zweifeln tort habe ^ ? Que Ton entre dans un magasin et que Ton demande du drap, Ton n'entendra parler que de Sargc de Cypre^ de Rome, des Dames, Coleur de bon Soye, Colear/^uge, et cent autres mots enchanteurs de ce genre, que le diable en Enfer n'invente que pour tromper ces lièvres curieux de nouveauté que sont les Allemands. Que Ton aille chez un cuisinier ou un pâtissier, il vous servira un chaudron plein de potage et des choses qu'un cuisinier de noce de campagne ferait dix fois mieux, et nous en sommes réduits à manger les choses préparées par ces sales mains françaises [frantzsâuish) qui, luie minute auparavant, maniaient et préparaient encore les rats morts que Ton donne à manger aux Allemands avec une maigre sauce. »
Le frantZ'parlieren avait un autre défaut que d'être ridicule. Il constituait une menace. C'est im fait connu que la domination politique suit de près la domination de la langue : Lingua est Imperii signum et argumentum. Les Romains le savaient bien,
t. Teaisch-franz. Modengeisl.