CHAPITRE III LE TRAITÉ DE NIMÈ6UE
La légende. — Diaprés la tradition, ce serait à Nimègue que les choses auraient changé, et que notre langue, bénéficiant du prestige de Louis XIV, aurait définitivement obtenu ses prérogatives de langue diplomatique. Je ne sais à quelle date exacte remonte cette égende, mais elle était déjà courante au xviii* siècle, et elle vient à peu près sûrement d'un texte de Limojon de S.-Didier, que je dois rapporter ici intégralement. « L'on s'apperceutàNimegue, dit-il, du progrès que la Langue Françoise avoit faite dans les païs étrangers : car il n'y avoit point de maison d'ambassadeurs, où elle ne fust presque aussi commune que leur langue naturelle. Bien davantage, elle devint si nécessaire, que les ambassadeurs, Anglois, Allemans, Danois, et ceux des autres nations, tenoient toutes leurs conférences en François. Les deux ambassadeurs de Dannemarck convinrent mesme de faire leurs dépesches communes en cette langue, parce que le comte Antoine d'Oldenbourg parloit bon allemand et n'entendoit point le Danois, comme son Collègue. De sorte que, pendant tout le cours des Négotiations de la Paix, il ne parut presque que des Ecritures Françoises, les Etrangers aimant mieux s'expliquer en François dans leurs Mémoires publics que d'écrire dans une langue moins usitée que la françoise ^ » Notons d'abord que ce texte, même si l'on accepte pour vrai tout ce qu'il rapporte, ne dit en aucune façon que la langue française fut la langue officielle du Congrès et celle du traité.
iNciDhM A PROPOS DES PLEINS POUVOIRS. — 11 cst exact qu'il y a cu lors des négociations de Nimègue une discussion préliminaire sur la langue qui devait être employée, mais il ne s'agissait pas de choisir une langue dans laquelle se poursuivraient toutes les négociations et les discussions : la contestation, plus modeste, ne portait que sur la langue dans laquelle devaient être rédigés les pouvoirs.
1. Voir Hist.des nég.de Nimègue, par le Sr. deSl-Disdier. Paris, 1680, in-16".p, 125; cf. Actes el Mém, de Nimègue, Amsterdam, 1678-9, in-12®, 4.
LE ÏKAITÉ DE NIMÈGUË 403
Limojon de S.-Didier a excellemment résumé ce conflit : « L'ambassadeur de Dannemarck, dit-il, fut celuy qui se rendit le plus difficile sur les Pleins-pouvoirs : il s'opiniâtra à vouloir donner le sien en Langue Danoise, s'il falloit qu'il reçeust celuy de France en François, ou s'il donnoit le sien en Latin, il pretendoit que les Ambassadeurs de France luy donnassent le leur en cette mesme Langue. Il disoit que le Roy son Maistre n'estoit plus sur le mesme pied qu'il avoit esté autrefois, et qu'il pouvoit bien prétendre le droit d'établir un nouvel usage. Mais les Danois ne gagnèrent rien en cela, Ton suivit lusage ancien, qui est que la France leur parle François, et qu'eux luy parlent latin ^ »
Comme on le voit, les Français qui s'étaient servis de leur langue, ne prétendaient nullement obliger les Danois à s'en servir aussi ; ils prétendaient seulement les empêcher de prendre texte d'un fait habituel à la diplomatie française pour briser avec leurs propres habitudes. L'emploi du français par les Français n'autorisait pas, soutenait-on, Temploi du danois par les Danois. Les ministres français demandaient donc à leurs collègues de donner leurs pouvoirs, comme d'usage, en latin 2.
2. Voici au reste les documents originaux. Les plénipotentiaires français écrivent à Pomponne, le 22 janvier 1677, que l'ambassadeur de Danemark refuse de s'« assujettir a la forme commune des pleins pouvoirs, françois et latins, en ce qu'il dit que Tune vient de nous et l'autre des Suédois, quoyque Tune et l'autre doivent estre considérées comme l'ouvrage des médiateurs... » (AIT. Etr., Hollande, Corr. polit., vol. 104, f» 45). Quelques jours plus tard, 5 février 1677, les mêmes informent Louis XIV des difficultés que fait l'ambassadeur de Danemark, et ajoutent que son exemple a déterminé les Suédois à faire une demande analogie. Les plénipotentiaires français au Roi (Nimègue,5 février 1667; AIT. Etr., Corr.pol.^ 104,f°74 v», Copie) : « L'ambassadeur de Danemark prétend que, puisque nous auons nos pouuoirs en françois, il aura les siens en Danois. Nous auons faict connoistre aux médiateurs que c estoit une chose inusitée, qu'il n'estoit pas juste qu'une prétention si peu fondée d'un particulier arrestat un ouvrage d'aussy grande conséquence pour toute la Chrestienté que celuy de la paix, que nous nous en rapportions nous-mesme a ce qui se trouueroit dans deux traittéz a choisir dans les trois derniers que nous auons faict avec leDanne mark, que Tony trouuera que nos pouuoirs sont en françois et les leurs en latin ; que l'ambassadeur de Dannemark auoit des délicatesses que le Roy son maistre n'auoit jamais eues, puisque sans aller plus loin, les pouuoii s qu'il a apportez icy eonten latin, les passeports que le Roy son maistre nous a envoyez sont en latin. Cependant il a receu les passeports de V. M. en françois, et on n'a rien trouué à redire que nos pouuoirs fussent en françois : qu'enfîndans tous les Traittéz de l'Angleterre, de la Suéde et du Dannemark auec nous, on trouvera beaucoup des premiers en françois, mais tous les autres en latin. Les médiateurs connoissants aussy bien que nous le peu de fondement qu'a l'ambassadeur de Dannemark de former cette difficulté, luy ont néantmoins remonstré si foiblement nos raisons que nous auons peur que cela ne traisne encor quelques jours...
{V^ 7.)... Mrs les ambassadeurs de Suéde auoient aussy formé une difficulté qui paroissoit faire contre nous en ce qu'ils pretendoient, en ce que les pouuoirs des Espagnols fussent en Espagnol, que les leurs fussent en Suédois, mais nous auons aisément faict connoistre la différence qu'il y a entre nous et l'Espagne, en ce que les
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Une intervention de M. Temple arrangea laffaire ^ Le o mai^s
Suédois soustiennent qu'il n*y a jamais eudeTraitté entre TEspagne et eux, et qu'ainsy il s'agit d'establir une manière de traitterentr'eux sur laquelle ils sont en leur entier, et en liberté de stipuler ce que bon leur semblera; que nous au contraire nous auons vingt exemples et qu'il n'y a nulle raison de changer ce qu'un long usage qui est la seule règle sur laquelle on puisse régler de pareilles contestations, a suffisamment estably. »
Les mêmes écrivent encore au Roi, 9 février 1677 (f» 81)... [Les médiateurs nous répondirent hier]... « qu'a l'esgard de Tambassadeur de Dannemark il auoil déclaré qu'il ne pretendoit pas se régler par les exemples, ny mesme sur le pouuoir qu'il a communiqué, et sur les passeports que nous auons du Roy son maistre, qu'il ne vouloit s'obliger qu'a rapporter un pouuoir en Danois si le nostre estoit en françois, que ce ne seroit pas la première nouveauté qui s'est introduite depuis vingt ans, que le gouuernement de Dannemark auoit bien changé de forme, qu'enfln il pretendoit une esgalité en louttes choses auec la France, et qu'il auoit ordre du roy son maistre de ne s'en pas désister. Mrs les médiateurs nous ont aduoûé que Mr de Beuerning mesme ne s'estoit pu empescher de blasmer cette ridicule prétention de compétence. Nous auons repondu que, sans entrer dans les chimères de M. l'ambassadeur de Dannemark qui ne meritoient pas de reponçe, nous prétendions ne rien changer au stile qui auoit lousjours esté suiui entre la France et le Dannemark. Nous advouons mesme (f" 82) qu'il esteschapc a notre ressentiment de dire que quand lé Roy de Dannemark auroit gagné dix fois autant de batailles qu'il en a perdu, nous ne consentirions pas qu'il introduisit icy aucune nouueauté a nostre préjudice, qu'ainsy nous attendrions fort patiemment que son ambassadeur se mist a la raison» (cf. AfT. Etr., HoU., Corr. polit., 102, f« 221 V).
Cf. une lettre du même jour à Pomponne (76., f" 83 v») : « A dire vray, la prétention de l'ambassadeur de Dannemark, qu'il nous a faict dire estre sa reponçe courte et nette (ce sont ses termes) est tellement insoustenable, que quand nous aurions esté portez a receuoir son plein pouuoir en Danois, nous ne pouuons plus luy accorder sans ordre du Hoy ce qu'il demande, après s'estre expliqué comme il a faict et nous croyons nous en deuoir tenir a l'usage estably par une inlinité d'exemples dont nous auons icy trois preuves : Tune du traitté faict en 1645 par M. de la Thuillerie a Copenhaguen, imprimé dans Siri avec les pouuoirs,run en françois, l'autre en latin, l'autre est celuy que l'ambassadeur de Danmark nous a communiqué, et le 3» les passeports que nous auons du roy son maistre, aussy en latin. »
{F" 84) : « La protesta tion qu'ont faitte Mrs les ambassadeurs de Suéde dont nous vous envoyons copie n'est pas un moindre obstacle a la négociation ; ils prétendent aussy a l'esgard de l'Espagne la mesme chose que l'ambassadeur de Dannemark enuers la France. Ainsy, Monsieur, voilà nostre nauigation arrestée par le vent du nord... » (cf. AIT. Etr., HoU., Corr. poL, 102, f 222 v«).
Le 18 février le Roi envoie sa réponse à la lettre du 5 (f" 115) : « Je ne dois pas juger... que la difficulté de l'ambassadeur de Dannemark sur ce que vos pleins pouuoirs sont en françois puisse estre approuuée par aucun des ministres qui se trouuent a l'assemblée. Touttes ces nouueautés doiuent estre trouuées d'autant plus odieuses qu'elles font perdre plus de temps, et qu'elles sont combattues par l'usage receu dans tous les traitiez que j'ay faict auec ces princes. »
1. Le 1 2 février nos ambassadeurs écrivent au Roi (Aff. Étr., Corr, pol.y 104, f» 85) : ft Nous auons appris du Milord Berkeley... qu'il n'y auoit plus que l'ambassadeur de Dannemark qui s'opiniastrast de rapporter un pouuoir en danois, mais qu'il y auoil lieu d'espérer qu'aujourd'huy au plus tard, nous receurions une visite d'eux médiateurs qui termincroit a nostre satisfaction louttes ces difficultez. »
Une lettre à Pomponne du môme jour est plus explicite (Id. , /Jb. , f* 87) : « M. Temple nous a faict entendre dans un discours que sa rencontre nous a faict auoir auec luy que si nous voulions consentir qu'il inserast dans l'acte de non-prejudice que ladilTe> rence de langue dont on se seruira dans l'expédition des pleins pouuoii*s ne pourra estre tirée a conséquence, il taschera de disposer l'ambassadeur de Dannemark sous cet condition a en rapporter un en latin . Ainsy nous auons sujet d'espérer que dans peu cet ambassadeur se mettra a la raison et que sans rien stipuler il sç conformera a ce qui a tousjours esté pratiqué entre la France et le Dannemark » (cf. AfT. Étr., HoU., Corr. poL, 102, !>» 225, et 104, f» 87 r«).