LA FRANCE TRAITE POUR LA PREMIÈRE FOIS EN FRANÇAIS
lettres écrites en françois par les Electeurs de l'Empire aux ambassadeurs de France », les formes et formules employées. Il cite des lettres françaises de : l'Electeur de May ence à Servien, plénipotentiaire français à Munster, 31 octobre 1648 ; de TElecteur de Cologne au même (9 nov. 1648) ; de FÉlecteur palatin à Courtin (9 fév. 1667); de l'Electeur de Cologne au même (20 juillet 1679), diverses lettres des Electeurs de Bavière aux ministres de France, etc. (Aff. Étr., Allem., Mem. et rfoc, 38, f«» 357-360). Des recherches feraient apparaître une foule de faits analogues.
Comment en effet. des princes profondément atteints de gallomanie se fussent-ils obstinés à refuser d'employer avec la cour de Versailles ce français que TAllemagne cultivée avait depuis quatrevingts ans commencé à apprendre, qu'eux-mêmes parlaient et écrivaient non seulement pour leurs besoins, mais parfois pour leur plaisir ?
En 1701, M. de Chamois, envoyé par Louis XIV comme plénipotentiaire à la diète du cercle de Franconie, assemblée à Nuremberg, pour remettre une lettre du Roi à la Diète, fit porter la lettre î^u Directeur, sans traduction. La Diète la « reçut avec respect. » Et le même jour les députés rendirent visite h M. de Chamois chez lui. « Comme le député de Bamberg n'entendoit pas bien le françois, il pria M. de Chamois de luy expliquer en une autre langue ce qu'il venoit de luy dire ; M. de Chamois luy donna cette satisfaction » (Aff. Étr., Allem., 38, f~ 145-146). Nous voilà loin des protestations indignées de 1645 ^
Les pamphlétaires allemands du commencement du xix« siècle
allemand et qu'alors, sous prétexte qu'à la cour de France on ignorait cette langue la France exigea une réponse en français ou on latin (Rûhs, o. c, 360. Cf. Radlof o. Cm 17). La chose est fort probable, mais tout à fait dépourvue de signification, puisque la chancellerie française ne fait que se conformer à la tradition, et accepte le latin, suivant Tusage. Les exigences qu'on montra en 1664 ont un autre caractère. Le traité avait été rédigé simultanément en latin et en français, mais Hugues de Lionne ne signa que le texte français et refusa l'autre. Après discussion, on convint de s'en tenir à l'exemplaire français. Il fut seulement stipulé qu'en cas de négociations en Allemagne, les textes seraient en allemand (G. Pages, Le grand Électeur el Louis XIV, 1905, 98 ; cf. Pufendorf, o. c, IX, § 47 ; dans Rûhs, o. c, 361). Mais cette dernière concession est fort importante à remarquer. Elle est tout à fait con. forme aux idées que nous avons vues exposées par la France, qui, au temps de Louis XIV, était hostile au latin impérial, nullement aux langues nationales.
1 . Il ne faudrait pas croire d'après cela que les Diètes aient cessé de ce jour-là de faire des difficultés. Elles maintinrent longtemps leurs usages. Les pleins pouvoirs leur étaient donnés en français, avec une traduction, mais non signée ni scellée au Directoire de Mayence (Hoffmann, o. c, 52).
Les lettres de créance n'étaient pas accompagnées de traductions. C'est le Directoire de Mayence qui les faisait. Hoffmann ajoute : « Inter quod utrum que (originale gallicum et diclaturam) tamen ratione efTectus nullum plane intcrcedit discrimende Et il rappelle quelques faits qu'il est intéressant de citer ici : lam anno 1663, I)n. ».
ont prétendu que si les Princes allemands se laissaient aller à employer notre langue, c'est que la France pesait sur eux dans cette intention . J*ai assez montré quelle était la politique française pour n'avoir plus besoin de combattre des affirmations tendancieuses qu'expliquent les haines de 1813. En général, les Princes allemands ne cédaient pas à une contrainte, ils se laissaient aller à leurs inclinations et à des goûts qu'ils partageaient avec toute TEurope civilisée. Non seulement le prestige de la monarchie de Louis XIV et l'éclat de la culture française agissaient sur eux, ce qui est tout à leur honneur, mais dès l'enfance, leurs précepteurs leur avaient enseigné qu*à la base de toute éducation politique devait être la connaissance de notre langue. Ils le croyaient et avaient raison de le croire. Ce n*est pas un Français, c'est un Allemand qui a affirmé en 1667 que, comme le latin était la langue des lettres et des sciences, le français était la langue de la politique. Or, il ne présente pas son idée comme nouvelle ; suivant lui, c'est une évidence : in aperto est ^
Ainsi, quand l'Archiduc signa le traité de Rastatt, ce qu'il abandonnait, c'était encore un de ces lambeaux de pourpre romaine dont l'éclat a pendant des siècles fasciné les Empereurs ; mais depuis longtemps ce pompeux manteau d'apparat n'était plus qu'un symbole vain, dont le monde, le monde germanique lui-même, regardait l'étalage archaïque avec plus de curiosité que de respect.
Gravel (Muller, Staals-Cabinet^ P. II, p. 170) transumtum credentialium et raandati exhibuit, 14. iulii dictatum. Anno 1672, id neg^Iexit quidem Dn. de Vergy, Comte de Orecy, ad petitum tamen illud monitumque fuit. Sicuti quoque anno 1608. aDn. de Chamois. Hœ cexempla debenlur perillustri de Alenschlager in historia interregni post obitum Caroli VI. Tomo IV, p. 299.
1. u InBperto est eam m Priticipum nalis nuximi fleri, et in universà Germània tanto in amore habéri, at^ quemàdmodum Latina Lingaa in orbe literàriOy Êic in ordine poUticornm Oâllicà reliqais Lingniê palmàm prxferat » (Kolhans, Ppof. au Oymn. de Cobourg, Oràmm. Oaf., 1667, Préface).
Personne assurément ne songera à voir dans ce succès une victoire personnelle de Villars, le pendant de Denain. Il me semble difficile même, après Texposé que je viens de faire, de le considérer comme un résultat de la politique française. Si elle était pour quelque chose ici, ce n*est pas à Utrecht que le prestige de Louis XIV l'eût emporté, après tant de défaites et de ruines, mais à Nimègue. Qu*on n'oublie pas la note mise en marge des propositions transmises par le maréchal : « Le Roi consent que le traité soit en latin. » J'irai plus loin. Je crois que si le français a fini par être adopté, c'est peut-être parce que les hommes d'état français n'ont jamais prétendu l'imposer ni môme le proposer, tandis que les Impériaux, au lieu de présenter l'emploi de leur latin comme une tradition, prétendaient le faire reconnaître comme supérieur, et participant des prérogatives de la Majesté Impériale. En se défendant de reconnaître ces droits, les Français apparaissaient comme les soutiens de l'indépendance générale. Et comme ils se gardaient — soit sagesse, soit plutôt indifférence — de prétendre faire accepter leur propre idiome, ils n'éveillèrent aucune susceptibilité, ils n'eurent qu'à laisser agir les facteurs puissants qui travaillaient pour eux. La révolution se fit d'elle-même.
Les conditions étaient fort bonnes. L'Espagne, dès avant qu'une dynastie française allât y régner, ne semblait en aucune façon attachée à la tradition latine, satisfaite qu'elle était de l'usage qui mettait espagnol et français sur le pied d'égalité.
En Angleterre, si le français n'était plus la langue officielle de l'administration, une longue tradition en maintenait l'emploi dans les relations extérieures. Sans doute il ne serait pas difficile de citer des traités et des conventions passés entre l'Angleterre et divers États, même entre l'Angleterre et la France, qui ont été rédigés en latin. Mais ceux-mémes qui ont combattu la primauté du français, comme Moser, en conviennent, le français était, aussi bien que le latin, la langue d'État de l'Angleterre dans ses rapports
avec les puissances étrangères : « Plenipotences, Approbations de Traités et autres choses de ce genre, sont toujours en une de ces deux langues », dit Moser, qui va même plus loin dans ses constatations : u Dans les Congrès, ajoute-t-il en effet, les Ambassadeurs anglais expriment leurs vœux et propositions la plupart du temps en français. Le langage des ambassadeurs étrangers à la cour anglaise est le français le plus souvent, laquelle langue fut autrefois la langue maternelle de TAngleterre et garde du reste avec le latin grande parenté. » On pourrait citer des centaines de faits à Tappui. J'ai donné, en parlant plus haut des hommes d'État d'Angleterre, la preuve qu'ils apprenaient le français pour s'en servir dans les affaires. Aucun Puttenham ne parvint aies détourner de cet usagée Ce n'est pas seulement dans les pourparlers ^ mais dans les Actes que lés représentants de l'Angleterre se servaient du français ^.
Les puissances étrangères, en conformité avec cette coutume, usaient aussi de notre langue dans leurs rapports avec l'Angleterre. Ainsi le marquis de Lede, ambassadeur extraordinaire du roi d'Espagne, et Alonso de Cardenas, son ambassadeur ordinaire, voulant céder en 1655 Calais aux Anglais, qu'ils pensaient inciter à combattre les Français, rédigent en français le mémoire qu'ils adressent au « Serenissime Protecteur d'Angleterre *. » En 1664, l'ambassadeur de l'Empire, le comte de Koenigsseck, reçu pour la première fois en audience solennelle par Charles II, le harangue en français, etc.
En Hollande, la situation était plus favorable encore. On a vu ailleurs quelle était la diffusion de notre langue dans le pays, la société, Tarmée. De leur ancienne union avec les Pays-Bas, les Provinces-Unies avaient gardé l'habitude de considérer le français comme une langue d'État dans les affaires extérieures. Elles n'allaient pas l'abandonner, au moment où il devenait le plus utile de la conserver, quand elle était en mesure de servir dans les relations avec le monde entier, et que l'utilité l'eût imposée, si la tradition ne l'avait déjà acclimatée longtemps auparavant, dans la chancellerie hollandaise ^.
1 . Voir dans Charlanne, Vie soci&le^ 166, comment il essayait de les convaincre de n'user par prudence que de leur lang^ue maternelle.
2. Brienne conférait en français avec Buckingham [Mém., Mich. et Pouj.. 33- 34). Le chevalier Temple, je Tai dit plus haut, faisait les « écritures » en français à Nimègue, etc.
3. Quand Turenne eut pris Dunkerque aux Espagnols, la ville fut cédée le mémo jour aux Anglais, alliés des Français. Les traités furent en français (mars 1657^. En 1662, le roi d'Anjcleterre rendit Dunkerque à la France. L'acte est en français (Paul Cormier, o. c, II, 46), etc.