‹ Histoire de la langue française (volume 4)Chapitre 64 sur 352 · Ucuss, o. c, I · texte numérisé non relu

Ucuss, o. c, I

LE FRANÇAIS LANGUE d'ÉTAT DANS LES PROVINCES CONQUISES iOl

-surtout jusqu'à ce que la langue française soit plus familière dans la ville de Strasbourg, toutes les procédures, délibérations et jugements du Magistrat s'expèdiant en Allemand» (p. 37-38).

Impossible de rêver un texte plus précis, qui mette mieux en lumière les pratiques des juridictions ordinaires en opposition avec celles du Conseil souverain, ni qui indique mieux quels tempéraments, malgré des ordres en apparence formels, les agents responstables de la politique française entendaient admettre dans les pays annexés.

Le texte donne aussi une bien précieuse suggestion sur la raison qui engageait le pouvoir à se montrer si tolérant. Au lieu -d'user de rigueur, malgré des contradictions qui blessent si fortement la logique, Tintendant, qui est sur place, déconseille de rien changer. C'est que, Reuss Ta fortement montré, le nouveau gouvernement tenait avant tout à rendre la justice économique, prompte et -claire pour les justiciables. Ce fut une des raisons de son succès en Alsace. Il le sentait sans doute, et n'allait pas tout compromettre pour une exigence de forme.

Dans l'administration, la liberté demeurait plus grande encore K Il importe ici de citer, pour montrer qu'aucune exigence ne dérangea les pouvoirs locaux de leurs habitudes, quelques faits particuliers. En 1685, le magistrat de Haguenau, ville occupée par une garnison française dès 1634, refuse encore un congé au sieur Wurtz, secrétaire de la ville, parce que, lui parti, il n'y aurait, en cas d'urgence, personne pour servir d'interprète 2. En 1697, un chanoine de Murbach, parlant du chancelier du prince-abbé, notait... que la langue française était restée lettre morte pour lui 3. L'auteur des Mémoires des deux voyages en Alsace ayant afTaire officiellement avec le boui^mestre d'Ammerschwihr, constate que lui et sa femme ne savent pas un mot de français *.

Il arriva même parfois que ceux qui représentaient les intérêts du pays prétendaient exciper de l'ignorance générale du français et de l'impossibilité où on était de faire comprendre aux populations des •écrits français, pour obtenir des privilèges exorbitants en faveur de leurs administrés. Ainsi le Prévost et les Assesseurs du Corps des Marchands de Strasbourg demandent k sa Majesté de les exempter

1. o A Strasbourg, dit Reuss, les procès-verbaux des séances du Magistrat sont Tédifcés en allemand jusqu'à 1789. A Saveme, occupé par les Français dès 1633, siège de la Régence épiscopalc, très dévouée à la France depuis Tavènement des Furstemberg, c'est eu 1699 seulement que les comptes de la ville sont rédigés pour la première fois -dans les deux langues » (o. c, II, 200).

2. Ney, Der heilige Forst, II, 34, dans Reuss, o. c, II, 1S7, n. l.

3. Diarium de 0. Bern. de Ferrette^ 19, dans Reuss, ib. i, Reuss, o. c, II, 1M7.8, n. 5.

i02 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

de Tusagedes « billets de monnoie qui pour diuerses singularités de cette prouince, comme sa situation détachée du reste du Royaume, son langage allemand... » leur paraît impraticable ^

Ces agissements ne semblent avoir ému ni inquiété personne. Loin de vouloir proscrire Tallemand, on s'arrangeait pour faire paraître dans les deux langues ce qu'il était important de faire con« naître au public 2. Reuss s*est même posé à ce propos une question très importante. Comment a-t-on pu assurer les services dans ces conditions? L'historien de T Alsace paraît croire qu'au début, bien peu d'indigènes se trouvant en état d'occuper les postes, on les aurait remplacés par des Français. Cette façon de faire était tout à fait étrangère aux habitudes de l'Administration. Là où il ne s^agissait en efTet que de recueillir des bénéfices, bien. On donnait ainsi à Strasbourg un canonicat à un La Tour d'Auvergne ou à un Soubise. Mais il n'y a là que distribution de faveurs et non organisation systématique. Pour admettre une dérogation aussi singulière à des usages constants, il ne suffît pas d'alléguer la présence d'un certain nombre de noms français dans l'Armoriai d'Alsace.

Assurément, il vint des Français. Il est non moins certain qu'ils ne savaient pas l'allemand. Où l'eussent-ils appris? Et une fois sur le pays, ils ne s'y mirent pas. On cite comme des exceptions quelques agents, qui, une fois sur place, s'appliquèrent à acquérir l'idiome du pays ; ainsi un commandant de Colmar, M. Clausier. M"® Hold, raconte Reuss, la femme du vieux conseiller au Conseil souverain de Brisach, disait, en 1675, qu'elle n'avait connu, de mémoire d'homme, que deux Français ayant appris assez d'allemand pour pouvoir se mêler à la conversation^. Les Français n'apprirent pas l'allemand.

Ce dut être le beau temps des interprètes * . Mais à la génération

1. Le Mémoire entre ensuite dans les détails. Le quatrième motif donné est « que ces. billets sont en langue Françoise, que la pluspart des habitans d*Alsace, mesme desdits neg^ocians, ignorent » (Arch. Nat., G', 81, 1703-1710; la pièce est sans date, mais, probablement de mai 1707).

3. Le5 may 1720, d'Angervilliers se propr>se encore de faire traduire en allemancl pour le faire afficher dans les deux langues, l'arrêt du 28 mars portant rétablissement du cours des billets de banque (Arch. Nat., G^, 83).

3. Son mari s'était entretenu avec de P Hermine, Tauteur des Mémoires de deu» voyages (voir p. 52). Certains des fils de Hold furent envoyés pour étudier à Paris et à La Flèche (//>., 130).

4. C'étaient quelquefois des maîtres d'école. Voir un Acte du prévôt de Lucerne, concernant Tétat-civil d'un habitant de la ville qui va résider en Lorraine, « seigneurie de Sarbourg : traduit de l'allemand en français par moy Charles Rossignol, Regeni d'escolIe,interprette ordinaire à Sarbourg, y résidant. » (Arch. Nat., G^ 82, année 1711)

Le 17 décembre 1708, un nommé Lottinger écrit pour demander la charge de prevost des marchands de Strasbourg, vacante par la mort de Kellerman. Il donne ce motifs « ie suis né françoisetbonsujetdu roy, ic possède les deux langues» (Arch. Nat., G^, 18)*

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