‹ Histoire de la langue française (volume 4)Chapitre 65 sur 352 · LE FRANÇAIS LANGUE D*ÉTAT DANS LES PROVINCES CONQUISES · texte numérisé non relu

LE FRANÇAIS LANGUE D*ÉTAT DANS LES PROVINCES CONQUISES

suivante, un nombre suffisant d'Alsaciens catholiques avaient appris assez de français pour leurs relations administratives avec leurs supérieurs. Us ne cessèrent pas de parler allemand à leurs administrés et on ne les en détourna jamais. Par là, ils dégagèrent les Alsaciens de l'obligation où ils se seraient trouvés d'apprendre le français pour la commodité de leurs affaires.

Conclusion. — Reuss a dit : « Ce n'est pas faire œuvre de polémiste, mais simplement constater une vérité indiscutable, que d'appuyer sur ce fait que la monarchie française, depuis la paix de Westphalie jusqu'à la Révolution, n'a jamais songé à entraver . l'usage de la langue allemande en Alsace. » Cela est rigoureuse-" ment exact. En Alsace comme ailleurs, le français était la langue ofGcielle, mais l'administration supérieure seule s'en servait exclusivement. Pour tout le reste, il y avait des tempéraments qu'on peut presque juger excessifs. C'était une tolérance qui allait jusqu'à rindifférence.

■^ Indifférence générale et incompréhension. — Dans les provinces qui appartenaient à la couronne depuis longtemps, et qui ne parlaient pas français, Tadministration parait s'être fort peu préoccupée d'imposer sa langue à Tusage. Ainsi en pays basque. Les mémoires des Intendants ne disent pas un mot de Tutilité qu'ils y Terraient. L*un deux, Lebret, note brièvement Tétrangeté du langage du pays et en donne un échantillon. C'est tout *.

Il en fut un peu autrement dans les provinces nouvellement acquises. Personne sans doute ne prétendait prescrire le français à leurs habitants. Faut-il croire pour cela qu'aucun homme d*Etat n'aperçût Tintérêt qu'il y avait à en généraliser l'emploi ? Ce serait peut-être une erreur. Assurément, la plupart d'entre eux ne voyaient dans le langage qu'un fait sans importance politique ni économique, donc indigne de leurs préoccupations. Il en est un pourtant, le plus grand, qui fait exception. Colbert semble avoir compris que la langue pouvait servir, sinon à l'unification du royaume, du moins à l'assimilation des nouveaux sujets.

La fondation du Collège des Quatre Nations est due à Mazarin (1661). Sans doute l'intention du créateur n'était pas douteuse. On devait y recevoir, pour les y faire instruire gratuitement, soixante jeimes gentilshommes des familles les plus nobles des pays annexés à la France aux traités de Westphalie et des Pyrénées (Pignerolles, Alsace, Flandre, Artois, Hainaut, Luxembourg, Roussillon, Conflans et Cerdagne) et même de quelques autres pays sur lesquels on avait des vues. Comme le disent les lettres patentes du Roi, « faisant donner aux jeunes gentils hommes issus des pays réunis à nostre couronne, une éducation françoise », le but était de leur « inspirer insensiblement la douceur de nostre domination » et « d'efTacer dans leurs cœurs, par la reconnoissance d'un traitement si favorable, tous les sentimens d'une affection étrangère, d'y graver profondément, par une noble institution, les caractères d'un amour sincère et fidèle » pour le roi et pour son état.

1. Mém. des intend, de Béarn, 1698, dans le Bulletin de U Société de* Sciences,., de Pau, t. XXXIIl.

CepeaJant, rien dans les statuts ni dans l'organisation ne fait soupçonner qu'on ait compris quelle éducation convenait à un pareil objet et que l'apprentissage de la langue en était la préface indispensable. Sans doute, il était certain que par le contact, ces jeunes gens apprendraient, durant leur séjour, la langue nationale, mais aucun article du règlement ne leur en faisait un devoir. Rien absolument n'assurait à cette langue une situation plus favorable que dans les collèges ordinaires. Ici comme là, son rôle était nul. L'usage en était interdit. En eifet des docteurs en Sorbonne avaient la. direction du collège, avant même qu'il fût réuni à l'Université (1688), et nous avons vu quelles étaient leurs idées. Jamais ils n'eussent songé à l'organiser à la moderne, suivant les plans trop hardis d'un Richelieu *. Le collège nouveau était comme les autres, de la Faculté des Arts, une maison classique, c'est-à-dire toute latine.

Lors de la conquête de la Franche-Comté, en 1668, Louis XIV ne manqua pas d'invoquer la similitude de langue pour justifier son dessein : « Je considérais, dit-il, que c'était une province grande, fertile et importante, qui, par sa situation, par sa langue, et par des droits aussi justes qu'anciens, devait faire partie de ce royaume 2. » Mais de ce que le Roi estimait qu'une province qui parlait sa langue devait faire partie de son royaume, cela n'implique nullement qu'il crût avantageux d'amener à parler cette langue d'autres provinces qu'il annexait, ni qu'il eût vu à cette conversion un intérêt d'Etat. Toutefois un certain nombre de faits, dans la politique du règne, m'ont paru inspirés d'une pensée commune, et je les ai rapprochés ici. Ils concernent, soit les colonies d'Amérique, soit les provinces.

Le français dans les colonies^. — Ni aux Antilles, ni aux Indes, il ne semble avoir été fait une tentative sérieuse pour répandre la langue française. Les missionnaires avaient avantage à apprendre t'idiome indigène au lieu d'enseigner le leur. Il leur en coûtait beaucoup moins de temps, et ils se mettaient de la sorte en communication avec toute la population, ce qui valait mieux que d'être en rapport avec les quelques rares élèves qu'ils pouvaient former. La chose n'alla pas au Canada autrement qu'ailleurs. Ainsi la sœur Marie de l'Incarnation, Supérieure des Ursulines de Qué-

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