CHAPITRE XIII
Là pénétration française. Obstacles auxquels elle se heurte. — Il y avait en Alsace, au xvi'* siècle comme aujourd'hui, quelques cantons où le français était la langue maternelle des habitants : la haute vallée de la Bruche, le val de Ville, Orbey et la Poutroye, etc. Dans le reste du pays on rencontrait quelques colonies de huguenots immigrés, venus de France et de Lorraine, et parlant français. Ils s'étaient fixés principalement à Strasbourg, à Bischwiller, possession de la maison de Deux-Ponts, à Sainte-Marie-aux- Mines. Mais le voyageur parcourait le reste de la contrée « sans entendre d'autre langue que le dialecte allemand du pays. » Ceux qui savaient le français comme langue étrangère étaient eux-mêmes clairsemés ^ .
Quand la situation changea, elle changea lentement, plus lentement peut-être que dans certains pays d'Allemagne. Je voudrais en indiquer brièvement les raisons. En premier lieu, il n'y avait point de Cour en Alsace, point de prince régnant. A aucun moment, on ne put voir, comme ailleurs, l'homme ou la femme qui donne le ton s'éprendre de culture française, et son goût devenir par courtisanerie celui de toute une société. D'autre part, le voisinage de la France n'était pas immédiat. L'Alsace touchait à des pays de langue française, mais non à la France, dont elle était séparée par la Lorraine et la Franche-Comté.
Enfin, un fossé avait été creusé par le développement même de la Réforme. Reuss l'a très bien et très fortement marqué. La ville où notre langue avait chance d'être recherchée d abord, Strasbourg, avait embrassé la doctrine luthérienne. Les gens de langue française, catholiques ou calvinistes, étaient également suspects à son orthodoxie. Est-ce pour cela qu'en 1592, un certain Firmin Morel, de Clermont, chargé d'un cours de langue française au
1. Outre Reuss, voir Ch. Zwilling, Die frans. Sprache in Sirasiburg. Festschrifl des prol. Gymnasium, Strasb., 1888 ; De THermine, Mémoire$ de deux voyages en Alsace, pub. par J. Coudre, Mulhouse, 1888, 8*, p. 40.
fi6 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Gymnase, dut quitter bientôt la ville, faute d'auditeurs pavants * ? Gn dit qu il céda à la concurrence des écoles privées. En tous cas, en 1604, lors de la revision des statuts de l'Académie, on eut beau introduire dans le plan de la célèbre école strasbourgeoise un ^raceptor linguœ galHcœ, avec un programme d'enseignement^, le programme ne fut pas mis à exécution pour la bonne raison qu'il n'y eut point de professeur nommé. Si on agit ainsi, « c'est avant tout, dit Reuss, à l'opposition des théologiens luthériens qu'il faut l'attribuer, ils ont trop Fhorreur de l'hérésie calviniste pour souffrir qu'on réintroduise par une porte dérobée le loup huguenot dans leur bercail, alors qu'ils ont à peine réussi à le chasser de l'Église. C'est à ce violent antagonisme religieux que s'est buté pendant longtemps le désir de répandre la connaissance du français dans les villes protestantes de l'Alsace et surtout à Strasbourg. Le eorps pastoral, si influent alors, même en dehors de sa sphère propre, y a été généralement hostile, jusqu'au moment où Ton a pu trouver dans le pays de Montbéliard, appartenant au domaine de la confession d'Augsbourg, des maîtres de langue qui ne lui fussent pas suspects ^. » Et le savant historien cite un fait fort curieux qui vient à l'appui de sa thèse. Quand, malgré tout, le goût du français se répand, on voit paraître à Strasbourg, en 1611, un catéchisme français pour les ministres, maîtres d'écoles, pères de famille, enfants de Strasbourg et d'autres lieux, avec le texte allemand en regard ^ Le motif qui a pu inspirer une semblable publication rassort de son caractère même et aussi des indications de Fauteur. L'ouvrage est luthérien, il ne s adresse donc pas aux réfugiés calvinistes. Or, il n'y a point de luthérien de langue française en Alsace. C'est donc bien, comme le dit Tauteur, Mosimmanuel le Gresle, un manuel fait pour enseigner à la fois le français et la pure doctrine. Il s'agissait de ne pas compromettre l'intégrité de la foi et d'assurer néanmoins la connaissance d'une langue, « si nécessaire et utile » en raison des rapports fréquents avec les contrées voisines, de la correspondance et des contrats d'affaires "\
1. Slrasêburg. Gymna$U.,, Jabelfe$l, 299, dans Reuss, o. c, II, 344, n. i.
2. Reuss renvoie à Ordnang, ampt nnd befehl des prseceptoris gAllicm linguse. Foumier et Engel, Univ. de Slrasb, et Acad,prot,, I, 321 (o. c, II, 189, n. 5).