CHAPITRE XIV
La guerre et l'annexion. — J'ai parlé jusqu'ici de la pénétration du français en Alsace, comme si elle s'était faite en pleine tranquillité. Tout le monde sait, au contraire, à quelles calamités cette province fut, comme l'Allemagne entière, en proie, pendant la guerre de Trente Ans. De 1621 à 1639, les armées impériales et lorraines d'un côté, les troupes suédoises et françaises de l'autre, foulèrent et saccagèrent le pays. Les souvenirs du « temps des Suédois » sont encore vivants dans une foule de villes et de villages, comme le souvenir d'un temps de désolation, d'horreur et de ruine.
Les traités de Westphalie donnèrent l'Alsace à la France ; il ne faut pas oublier toutefois à quelles conditions et dans quelles limites. La province, enclavée dans l'Empire, ne nous était abandonnée ni en totalité ni en toute souveraineté, puisque l'Empereur Léopold P', lors de son élection en 1658, pouvait encore prétendre à des droits plus ou moins réels, et qu'il s'engageait à rattacher à l'Empire les villes et les états d'Alsace « qui se trouvaient temporairement sous la protection d'un roi étranger ». Après de nombreux tiraillements dûs à cette situation équivoque, la résistance des dix villes impériales, celle de la noblesse immédiate, celle du cardinal évêque furent peu à peu vaincues. Les chambres de réunion firent le reste, et le 30 septembre 1681, Strasbourg, jusque-là indépendante, menacée par Louvois, capitula à son tour. Après Ryswick (1697), sauf à Mulhouse, l'autorité française était établie partout, de Belfort à Wissembourg et Landau.
Attitude du POUvorR. — Il y eut longtemps des récalcitrants. Un avis anonyme adressé aux autorités le 18 juin 1708, dit : « Les bourgeois alemant font voir ouuertement le zelle quil ont pour Lenpire par la joye quil ont quant nous auons du desous et par le chagrin quil ont quant nous auons le dessus contre nos enemy — et par le mépris et les rigueurs quil ont pour les ofB-
LE FRANÇAIS EN ALSACE APRÈS l'aNNEXION 127
cier et soldat françois e les hoaeur et plaisir quil font au prisonnier de guerre alleman ^ . »
J'ai dit plus haut quels actes les idées d'unification et d'assimilation avaient inspirés au gouvernement. Son attitude fut extrêmement réservée et toute passive. Aussi les choses semblent-elles, après la conquête, n'avoir pas marché d'un train fort différent de celui qu'elles avaient auparavant. 11 n'y eut ni enthousiasme ni opposition véritable. L'assimilation se préparait plutôt qu elle ne se faisait encore.
Strasbourg, centre de culture française. — Là où les progrès sont surtout sensibles, autour de 1660, c'est à Strasbourg, et Strasbourg n'était pas encore française. D'abord, l'habitude d'envoyer en France les enfants se généralisait dans la ville. En faisant la revue des hommes qui ont compté à cette époque, Reuss en a trouvé un nombre appréciable qui ont reçu en France un complément d'instruction. Il cite François Reisseissen, Daniel Wencker, qui fut ammeister (consul bourgeois), le fils de son collègue Brackenhofîer, Dominique Dietrich, l'un des futurs signataires de la capitulation « de Bernhold, fils d'un stettmeister (préteur gentilhomme), etc., qui tous ont habité Paris -,
D'autres, Daniel Richshoffer, Jean Wencker, qui fut aussi ammeister, allèrent, le premier à Lyon, le seconda Saumuret à La Flèche. Quelques-uns, nés dans des familles plus timorées, ou moins aisées, ne poussaient pas plus loin que Montbéliard 3, comme le fit le célèbre Obrecht, le futur gendre de Bœckler, qui devait devenir préteur royal. Reuss, après avoir donné des noms, ajoute : « Nous avons cité une demi-douzaine de noms seulement, parce qu'il faut bien se borner à quelques exemples; mais le nombre est considérable de ceux qui ont séjourné plus ou moins longtemps dans le royaume, comme touristes, commerçants, étudiants, etc. » On pourrait en effet allonger son énumération. Ainsi Gûntzer (né à Strasbourg en 1635) qui était syndic au moment de la capitulation, et y mit aussi sa signature, était allé à Paris, où il avait même trouvé un emploi qui lui avait permis de faire la connaissance de