‹ Histoire de la langue française (volume 4)Chapitre 85 sur 352 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES QUELQUES TEXTES ET QUELQUES FAITS · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES QUELQUES TEXTES ET QUELQUES FAITS

Position de la question. — Quand des maîtres de langue française, tout au commencement du xvii® siècle, essayaient d'établir que leur langue était la plus avantageuse à apprendre, étant la plus répandue, leui*s prétentions ambitieuses ne pouraient être acceptées et elles ne Tétaient point en effet. Ils avaient beau allouer des faits et citer des noms *. On pouvait les soupçonner de mêler à beaucoup d'orgueil un peu d'intérêt.

Les Italiens, en particulier, Bers de la gloire du toscan et de sa primauté, jusqu'alors incontestée, non seulement n'admettaient pas qu'il eût perdu la place qu'il avait occupée à la tête des langues nK>dernes, mais ne concevaient pas qu^il pût jamais la perdre, car il n'y avait point à leur estime de langue formée autre que la leur*. Les Français contestaient cette doctrine; ils avaient tort, comme notre Histoire même l'a montré. En dépit d'Henri Estienne et de ses successeurs, il faut reconnaître que jusqu'à Descartes, Corneille et Vaugelas, le français, malgré les plus belles promesses, n'avait

1. Voici par exemple de quels faits Le Gaygnard étaie ses ctires : « En Anf^leterre la Royne (elle était Danoise) parle François et les Princes en tous leurs propos. En Escosse, le parler François est aussi familier que le languagedc son pays. En Espagne le Roy (Philippe lll) se plaist aux discours François, et applique ordinairement les mots François en ses deuis, et parle-on François aux lieux les plus célèbres de son Royaume. Eh Italie, la langue Françoize y est toute commune. En la Cour de l*Emperear on vsc le plus souuent des dictions Françoizes et des façons de parler François, lequel est si fort dezirc en Escosse, en Angleterre, en Flandre, en Alemagne et en tous les autres pays, que l'on en tient escole, comme on fait en France de la langue Latine et Grecque. » (Laprenmol.y 1609, 173-4).

2. Vers 1639, à TAcadémie des humoristes, on se demandait encore <i si la langue Françoise estoft parvenue â un aussy haut poinct de perfection que lltalienne », et il fallait qu*un de nos compatriotes, J.-J. Bouchard^ relevât le gant (Tallemant, Histor.^ VII, 159).

pas encore acquis cet ensemble de qualités qui rendent une langue classique et lui donnent Tautorité.

C'est vers 1650 que la question se posa définitivement. Encore faut-il bien voir comment elle se posa. Le mot d'universelle, qui revient plusieurs fois dès ce moment-là, risque d'induire en erreur. Il ne s'agissait pas tout à fait de savoir à qui appartiendrait r« universalité ». La question était de décider quelle langue parmi les langues latines les pays du Nord apprendraient. Ou plutôt r « empire » que les diverses langues pouvaient s'assurer n'était pas identique. Celui du monde civilisé tout entier, peut-être l'italien eût-il pu l'acquérir, s'il avait vaincu ; le français, lui, ne pouvait y prétendre, pour le moment. Ayant encore à chasser définitivement de chez lui ses rivaux, il n'avait aucune chance de s'établir chez eux. Il lui restait le Septentrion : Angleterre, Allemagne, Pays-Bas, Scandinavie, Pologne, c'est-à-dire, malgré tout, une portion seulement de l'Univers.

Les TÉMOIGNAGES. — En revanche, dans ces divers pays, dès avant le règne personnel de Louis XIV, son succès était décidé, et les apologistes du français pouvaient célébrer son triomphe : « Je ne mettrai aucune langue en parallèle avec elle. Car elle est trop aimée, et je puis dire en toute sûreté que les nations la reconnaissent Xîomme la première de toutes et comme leur Reine », disait Raillet K « Si Du Bellay a dit que les Estrangers aimoient bien moins la Langue Françoise, que les François n'aimoient les Estrangères, nous pouvons dire le contraire à cette heure, que les Escrits de nos Autheurs célèbres sont les délices de l'Europe, et la lecture ordinaire de tout le Septentrion »>, reprend l'éditeur de Balzac^. « Quant à ce que vous m'opposez du peu d'étendue qu'a notre Langue, sçachez que son règne n'est pas si limité que vous pensez, proteste à son tour Le Laboureur. Si vous aviez été dans les Cours du Nort, où je suis assuré que l'on ne parla jamais Latin du temps des Romains, vous sauriez que la Langue Françoise y est

1. « Ncc idcirco vllam linguam aduersariam ci opponere inlendo ; Nimis enim ab aliis diligitur, et omnes naliones illam omnium Principem, ac suam fateri Dominam, confidenler asscro » (Le Triomphe de la l. fr.. Lion, Barth. Rivière, 1664, !2«). « Quant à l'extérieur, qui est la douceur du langage François, et la facilité de sa prononciation, il est tel, que toutes les nations voisines de la France ont du respect, et de l'amour pour ses grâces, puis qu'en Angleterre, et en Flandres, en Hollande, voir mesmes en Allemagne, en Pologne, et autres pays Septentrionnaux, il est entendu par les Princes, et par la Noblesse, qui voyagent en France à ce dessein » (Davily, Descr. gen. de VEurope, 1660, II, p. 27).

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