‹ Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âgeChapitre 103 sur 340 · IIARTMUT ET SON ÉCOLE · texte numérisé non relu

IIARTMUT ET SON ÉCOLE

Avec Hartnuit, nous pénétrons dans Tintérieur d'un scviptorium du ix'' siècle, nous surprenons l'écrivain à son œuvre, et cet écrivain fut un administrateur distingué. Hartmut fut abbé de Saint-Gall de 872 à 883; déjà sous son prédécesseur, Grimaldus (8il-872), d avait mérité la célébrité par son talent de calligraphe et par son zèle d'éditeur.

Je ne peux citer ici en entier le curieux texte dans lequel le chroniqueur Ratpert parle de l'œuvre de Hartmut et des manuscrits qu'il a copiés sous Grimald ou au temps même où il était abbé, pour l'usage du monastère, comme de ceux qu'il a écrits de sa belle main (jucunda palravit scriptura) pour lui-même, et qu'il a légués à Saint-Gall, les accompagnant d'imprécations contre ceux qui les déroberaient '. Parmi les premiers, les manuscrits bibliques sont au nombre de neuf, et les derniers forment une bible complète en neuf volumes. Le volume des Évangiles qui faisait partie de cette bible paraît avoir passé dans la bibliothèque de Kraft à Ulm (iSestle, Bengelals Gelehrter, p. 58). De ces dix-huit volumes, nous croyons reconnaître une dizaine parmi ceux qui se sont conservés jusqu'à nous.

Nous possédons également un très ancien catalogue de la bibliothèque de Saint-Gall, écrit au ix® siècle, probablement dans la dernière année de l'administration de Hartmut ^ Des quarante et un manuscrits bibliques qui y sont inscrits, nous avons, sauf erreur, trente et un : c'est dire que la bibliotlièque formée par Hartmut s'est conservée merveilleusement. Nous possédons treize volumes bibliques, formant dix manuscrits, écrits en l)artie ou corrigés de la main de Hartmut. H n'y a sans doute pas beaucoup de copistes du moyen âge dont l'œuvre se soit conservée intacte à ce point.

Voici, comme exemple, une des dédicaces que Hartmut inscrivait de sa main sur ses livres :

Ezechihel et bis sent Danihelque prophetne Hoc textii scripti falgent simul atque lig-ati,

t. Ratperti Casus S. Galli. Mon. Germ., Script, t. II, p. 70. Comparez F. Weidmauii, Geschichte der BibUo'hek V S. Gallen, 1841.

•2. Stiftsbibliothck, 728. Weiduianu, p. 3G4. Cet inventaire est daté par les menlion.s suivantes (p. 397 et 398):

Lectioiiarium optimum, quem petenti Imperatori Karolo dédit domnus Hartmotus et pro eo alterum reposuit...

rsalterium optimum glosatum, quod ipse Grimaldus Notingo Brixiensi episcopo primum, post vero Eagekjehirge regtnse dédit...

Psalterium boaum Marco Hibernensi dédit, quod est positum in ecclesia.

Aliud Ditoni, quod habet adliuc Hartmotus.

Comparez Tinventaire de 14G2: Weidmann, p. 401.

126 SAINT-GALL ET l'iTALIE DU NORD.

Hartmofus Gallo quos contulit abba beato.

Pi quis et hos aufert, gyppo scabieque redundet' '

On remarquera, dans le mot gyppo, qui est sans doute écrit \iO\xv gibbo, la trace de la prononciation haut-allemande de l'écrivain. Comme on le voit, il nous reste quatre manuscrits signés de Hartmut. Ces manuscrits ne sont pas écrits en entier de la même main, mais les quatrains qui les signent sont tous d'une seule et même écriture, et telle que, dans toute l'histoire de la calligraphie, on n'en trouvera probablement pas une autre semblable. C'est une écriture individuelle, petite, grêle, ronde et droite à la fois, avec quelques ligatures ; les hastes s'élèvent en forme de massue ; la main de l'écrivain est ferme et il paraît maître de son art : son style calligraphique n'a pas varié pendant sa longue carrière. Les dédicaces semblent pourtant écrites d'une main plus fatiguée. Il n'y a pas de doute que nous ne devions regarder comme provenant de Hartmut tous les manuscrits où nous reconnaîtrons la même écriture, soit dans le texte, soit dans les corrections.

Hartmut en effet est beaucoup moins un écrivain qu'un éditeur, ou, pour mieux dire, un chef d'atelier et un directeur d'école. H ne s'est pas conservé un seul manuscrit qui soit copié en entier de sa main. Le plus grand nombre de ceux que nous devons lui attribuer sont écrits en grande partie en une minuscule carolingienne qui se distingue absolument de l'écriture de Hartmut; cette minuscule diffère assez peu de l'écriture usuelle des manuscrits français, par exemple de ceux de Tours, mais surtout elle se rapproche des écritures allemandes du x^ siècle, chose d'autant plus naturelle, que l'art des bords du Rhin est sorti de l'école de Saint-Gall. Nos manuscrits semblent tous écrits de la main du même scribe; cette conclusion serait sans doute excessive, tant était grande la discipline dans les écoles du ix'' siècle. Nous reconnaîtrons la part de Hartmut dans l'établissement des textes de Saint-Gall en passant rapidement en revue les manuscrits où l'on retrouve son écriture.

Énumérons d'abord brièvement les manuscrits de Hartmut :

N° 19 : Psautier hébraïque, avec dédicace de Hartmut.

N° 7 : Livres sapientiaux et Ciu'oniques ; ces deux manuscrits étaient déjà réunis lorsque Hartmut y a inscrit sa dédicace.

N" 81 : Livres sapientiaux, Job et Tobie.

N" 46 : Ézéchiel, petits Prophètes et Daniel, avec la dédicace de Hartmut.

N" 45 : Ezéchiel, Daniel, petits Prophètes.

Musée britannique, add. 11852 : Nouveau Testament sans les Évangiles. Autrefois dans la bibliothèque du patricien d'Ulm, U. Kraft de Del-

1 . Manuscrit 4G, p. 4. Comparez, dans le Catalogue de Scherrer. les inscriptions des manuscrits 7 et 19, et voyez celle du manuscrit M. Dr. add. 11852.

HARTMUT. d27

mensingcn. Il a été collalionné par le théologien wurtembergeois Bengel, auquel il avait été communiqué par Schelhorn '.

Les cinq volumes suivants semblent avoir fait partie d'une bible complète. Us présentent vme ressemblance particulière avec le manuscrit 81, déjà mentionné, qui paraît, malgré la répétition du livre de Tobie, devoir y prendre sa place après le n" 82.

N° 77 : Octateuque.

N« 78 : Rois.

N" 82 : Ésaie, Jérémie, Ézéchiel, petits Prophètes, Daniel.

N" 79 : Chroniques, Tobie, Judith, Esther, Esdras, Machabées.

N° 83 : Saint Paul, Actes, Épîtres catholiques. Apocalypse.

N" 75 : Grande bible corrigée de la main de Hartmut.

Nous avons assez de documents entre les mains, sans doute, pour pouvoir connaître les procédés en usage dans l'atelier de Hartmut.

Prenons comme exemple le manuscrit 81. Il est de l'écriture du scribe ordinaire de Hartmut, mais on y remarque des corrections de l'écriture du célèbre écrivain. Au commencement du sixième cahier, la main de Hartmut succède à celle de son secrétaire, et sept pages de ce cahier (p. 78-84) sont de son écriture. A ce moment, entre la page 77 et la page 78, par une inadvertence qu'explique le changement de main, il y a une lacune de seize versets (Eccl., ix, 1-16). Mais voici qui doit nous éclairer sur les rapports du maître et de l'ouvrier : deux feuillets, qui se sont conservés par hasard à la fin du volume, sont de l'écriture de Hartmut. Les rubriques ne sont pas marquées sur ces deux feuillets. C'est, ligne pour ligne et lettre pour lettre, le modèle des pages 68, 69, 74- et 75 du manuscrit. Nous voyons par là quel soin le. chef des ateliers de Saint-Gall prenait de faire recopier son écriture. Ailleurs Hartmut prend une plus grande part dans le travail définitif : dans le manuscrit 82, l'écriture de Hartmut et celle de son scribe se succèdent dans un même cahier et sur un même feuillet. Le manuscrit 83 est écrit, au commencement, de l'écriture du scribe, et à la fin, de l'écriture du maître. Parfois Hartmut ajoute au modèle des textes nouveaux. Dans le manuscrit 43, il écrit de sa main la préface de Daniel; dans le manuscrit add, 11852, il ajoute, après l'Épître aux Hébreux, l'Épître aux Laodicéens, sur une feuille de vélin plus grossier. Dans le manuscrit 45 , les corrections de Hartmut sont accompagnées d'un double H; dans les manuscrits 75 et 78, le signe employé est un R barré". Ces corrections si visibles et si nombreuses nous permettent de tracer, d'une manière assez certaine et assez complète, la généalogie des textes de Saint-Gall.

1 . Je dois des reuseignements excellents sur l'histoire de ce oianuscrit à la science de M. le professeur Nestlé, de Tubingue.

2. Comparez le Psautier quadruple de Salomon lit (Hamaun, p. iv).

428 SAINT-GALL ET l'iTALÏE DU NORD.

Nous avons parlé au chapitre précédent du manuscrit 28; nous aurions pu l'ajouter à la liste des manuscrits de Hartmut, car il est corrigé de sa main. Le texte des livres sapientiaux, dans le manuscrit 7, paraît se retrouver exactement dans le manuscrit 28 '. Quant aux livres des Chroniques contenus dans le même manuscrit, ils paraissent représenter un bon texte, le même peut-être que celui du manuscrit 6.

Le livre de Tobie, dans le manuscrit 81, paraît copié sur le manuscrit 6 ou sur un autre tout semblable *, et le texte des livres sapientiaux y est également semblable à celui du manuscrit 7.

Le manuscrit 46 (derniers Prophètes) paraît copié sur le manuscrit 43, précédemment cité, qui lui-même semble copié sur le manuscrit 44; le manuscrit 45 semble provenir de la même source \

Quant à la bible en cinq volumes, son texte présente des ressemblances remarquables avec plusieurs des anciens manuscrits de Saint-Gall. Le livre de Tobie, dont le dernier feuillet est seul conservé, se termine comme dans la première main du manuscrit M*. Quant au volume des Prophètes, le texte d'Ésaïe et de Jérémie paraît être celui du manuscrit 39, complété par Notker, dont nous parlerons plus tard Pour Ézéchiel, les petits Prophètes et Daniel, notre manuscrit est copié sur le manuscrit 46, déjà cité. Enfin, le Nouveau Testament est probablement, malgré bien des différences, copié sur le manuscrit du Musée britannique. Les deux manuscrits présentent de grandes ressemblances avec le texte de Winitharius, du moins avec le manuscrit n° 907 (Epîtres catholiques), qui paraît leur avoir servi plus ou moins directement de modèle \ Quant aux Actes et aux Epîtres de saint Paul, le fond en paraît différent du texte de Winitharius, et

1. Notez la leçou Sap., vu, 18 : vicissitadinum permiUationes et consximmationes temporum, monnn mulaUones et dirisioaes temporum {= S. Gall 10. 28**. 75**. 81. Mordr.), doublet qui unit les leçous de toi**. B. ]N'. 1.2. Zurieh et de Theodulfe.

2. Fin de Tobie (xiv, 17) : et cuncfis halnlaforibus terrœ {= S. Gall 9. 14*. 79 ; S. Gall 6. 8 : quant cunctis liabifahriOus terrse).

3. Leçons du ms. 4G : Ez., xviii, 32, après morientis : sed ut converlafur et vivat (= S. Gall 43. 44. 45. 75**, 82. Eins 1 [convertaiitur et invanf] et textes du xiii*^ siècle). — Osée, viii, 13* : adterunt [= S. Gall 43*. 44**. 45); 2« main. : adhèrent (= S. Gall 41. 43**. 82**j. — Z.\ch., iv, 14 : olei hoc est splcndoris {= S. Gall 41. 43. 44. 45. 82). — Dan., xiii, 15 : quaado eam passent invenirc solam (= S. Gall 43. 45*. 82. B. N. 11505**).

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