EINSIEDELN ET REICHENAU
La Glose ordinaire.
L'abbaye de Notre-Dame des Ermites n'est pas fille de Saint-Gall. C'est, dit-on, en 861 que saint Meinrad mourut en son ermitage et que sa mort fut vengée par les corbeaux du désert ; ce n'est pourtant qu'au commencement du x" siècle que la cellule de Meinrad devint le centre d'un monastère : les franchises du couvent d'Einsiedeln ne datent que de 947. Les premiers moines, dit-on, venaient de Strasbourg et étaient de noble famille '. Leur premier soin dut être de se procurer l'Ecriture sainte et ils ne pouvaient demander ailleurs qu'à Saint-Gall les modèles sur lesquels ils la firent copier.
Telle est en effet l'origine des plus anciens manuscrits conservés à la bibliothèque d'Einsiedeln. Le numéro 1 de cette bibliothèque est une bible qui paraît copiée au commencement du x^ siècle, c'est-à-dire à l'époque même où le monastère fut fondé. L'écriture n'est pas celle qui était en usage en ce temps à Saint-Gall ; il est donc possible que notre bible ait été copiée à Einsiedeln même: elle y était en tous cas au XV® siècle. Cette bible a certainement été copiée sur un ou plusieurs modèles empruntés à l'abbaye de Saint-Gall, non pas cependant sur le manuscrit 75, dont elle n'a pas toutes les leçons ; mais, presque aussitôt copiée, elle a été corrigée d'après un autre manuscrit de Saint-Gall, probablement en partie d'après ce manuscrit 75*. En même temps, les religieux d'Einsiedeln faisaient copier un autre exemplaire, disposé à peu près selon l'ordre des offices et destiné à la lecture des heures. Il occupe les numéros 5 à 7 dans la bibliothèque du couvent. Ce deuxième manuscrit a été également corrigé par une main contemporaine, et l'une et l'autre main, tour à tour, reproduit le texte des manuscrits de Sainl-Gall. Les deux manuscrits d'Einsiedeln se tiennent de si près, qu'on pourrait monlrer des leçons qui ne se trouvent que dans tous les deux '. Au reste, la biblio-
1. Voyez Meyer von Knonau, article Ehmcdcln, dans rEucyclopédie de Herzog et Plitt.
2. Ex., xxxix, 41, après vestes quoqiie, la 2^ main ajoute l'intorpolation : ad ministrandvm in sancliiario et vestes sunctas. Cette interpolation se lit à xxxix, 1, après vestes, dans les manuscrits B. N. 1150J**. 11'J:W** et S. Gall 7ô**; dans ce dernier manuscrit, il est copié aux deux endroits.
; 3. Os., vm, 13, Eins. 1 . () : ojfcrunt. — Zach., iv, li, mêmes manuscrits: ofivsu hoc est spiendoris. Comparez p. 12S,
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thèquc de l'abbaye d'Einsiedeln a conservé l'un des modèles sur lesquels la grande bible n° 1 a été copiée : c'est le manuscrit des Évangiles, numéro 17, dont il a été question plus haut. On remarque dans l'un et l'autre manuscrit des leçons qui ne se retrouvent pas ailleurs '. Or ce manuscrit provient sans doute de l'église Saint-Magne, dépendance de l'abbaye de Saint-Gall '.
Pas plus qu'Einsiedeln, Reichcnau n'est une colonie de Saint-Gall. Colonie franque au milieu des pays alémans, le monastère du lac de Constance dut se distinguer beaucoup, à l'origine, de la puissante abbaye qui fut la forteresse de l'esprit aléman. Mais le malheur des temps et la commune oppression des évoques de Constance, ces ennemis-nés des libertés de Saint-Gall, rapprochèrent les deux abbayes. Plusieurs fois, au reste, dans le cours du viii* et du ix* siècle, Saint-Gall et Reichenau eurent le même abbé, et cet abbé était l'évêque de Constance. De cette commune administration, et peut-être non moins de l'opposition contre les même^ adversaires, naquirent sans doute des rapports plus étroits. C'est ainsi que le célèbre Walafride ou Walahfrid le Louche fut doyen de Saint-Gall avant d'être appelé en 842 au gouvernement de Reichenau. L'éducation de Walafride se fit surtout à Fulda, à l'école de Raban Maur, mais nous montrerons que Saint-Gall n'a pas été sans influence sur son instruction. Poète et historien, l'abbé de Reichenau a surtout attaché son nom au commentaire de la Rible dont les innombrables manuscrits encombrent nos bibliothèques, à la Glose ordinaire.
L'histoire de cette volumineuse compilation ne peut être écrite aujourd'hui. Elle exigera une étude de manuscrits également précise et étendue, et une connaissance parfaite de la patristique et du texte de la Rible. Telle qu'elle a été bien des fois imprimée et telle qu'elle a été copiée en un nombre prodigieux de manuscrits, la Glose ordinaire ne peut être l'œuvre même de Walafride le Louche. Le nom de saint Rernard, que l'on rencontre souvent dans les manuscrits, suffît à jeter le doute sur l'origine de beaucoup des gloses que le moyen âge attribuait à Strabus, L'édition qu'en ont donnée les bénédictins n'est elle-même aucunement une édition critique. Quant aux manuscrits, malgré leur nombre qui est légion, ils nous aident beaucoup moins dans notre recherche qu'on ne pourrait croire. Ce n'est pas embarras de richesse, c'est beaucoup plutôt pauvreté* En effet, presque tous les manuscrits de la Glose sont de date relativement récente. On n'en connaît presque pas qui soient écrits avant le xii^ siècle, et avant le déclin même de ce siècle. Au reste, il ne faut pas
1, L'argument de saint Matthieu commence dans les manuscrits 1 et 17 par les mots : Maltheus qui et Levi.
2. Ce manuscrit a probablement été copié peu après la dédicace de cette église, qui fut consacrée eu 898 par Salomon III, ou peut-être pour cette solennité. Il représente le texte courant du ix® siècle. .
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croire que tous nos manuscrits représentent un'même commentaire. Le nom de Glose ordinaire couvre souvent, dans les catalogues, les compilations les plus hétérogènes.
Il est pourtant indispensable que nous ayons au moins quelque idée de l'origine de la Glose ordinaire. Ce commentaire a été le pain quotidien des théologiens du moyen âge ; toujours accompagné du texte biblique, il a été presque aussi souvent copié que le texte isolé. L'époque de sa grande faveur a précédé immédiatement l'organisation de l'Université de Paris et la constitution, dans cette Université, d'un texte presque officiel de la Bible. Il n'est pas probable qu'une édition si généralement admise dans les écoles ait été sans influence sur l'établissement du texte parisien. Sur cette question, du reste, nous avons des indications précises. Vercellone, qui a donné h. la Glose ordinaire le soin qu'elle mérite, nous dit que le texte biblique des éditions qu'elle accompagne, manuscrites et imprimées, est généralement uniforme et varie très peu entre les différents exemplaires. Telle était l'opinion des critiques du xiii* siècle, pour lesquels glosa était le nom à la fois d'un commentaire et d'un texte. Lorsque les manuscrits de la Glose diffèrent entre eux, les dominicains savent bien, dans les notes de leur grande bible ', le faire remarquer : « Plures libri glosatl habent. » Si la remarque de Vercellone est confirmée, l'uniformité relative du texte biblique, dans les manuscrits récents et dans les éditions qui n'ont pas été retouchées d'après la Vulgate % abrégera beaucoup l'étude des manuscrits qui est à faire et permettra sans doute de jeter par-dessus bord le plus grand nombre des manuscrits modernes et des éditions incunables.
Nous avons parlé de la rareté des manuscrits anciens de la Glose ordinaire. Telle est à cet égard la pauvreté de nos bibliothèques, qu'il n'est pas possible de ne pas se poser cette question : la Glose ordinaire est-elle, en une mesure quelconque, l'œuvre de Walafride ?
Pour chercher la réponse à cette question capitale, nous ne pourrons mieux nous adresser qu'aux bibliothèques de l'Alémanie et à celles qui ont recueilli les manuscrits des couvents de ce pays. Nous examinerons donc avec un soin particulier les manuscrits glosés de la bibliothèque de Saint-Gall et de la bibliothèque de Karlsruhe, qui a hérité de la plupart des manuscrits de Reichenau.
Il faut d'abord considérer avec attention les rares manuscrits qui portent le nom de Walafride. Le premier est un commentaire sur les Psaumes ; ce manuscrit est partagé entre les bibliothèques de Karlsruhe et de Saint-Gall \ Cette compilation n'a rien de commun avec la Glose ordi-